‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 150 sur 154 · GG · texte numérisé non relu

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pour cause de ces choses la forme des corps , les qualités de dureté, ou quelque qualité occulte, la sympathie qui serait entre les parties de môme genre , etc. Mais parce que je n’ai point d’idée distincte de ces belles choses , je ne dois ni ne puis y appuyer mes raisonnements ; de sorte que , si je ne trouve pas la cause que je cherche dans les choses dont j’ai des idées distinctes , je ne me peinerai pas inutilement à la contemplation de ces idées vagues et générales de logique, et je cesserai de vouloir parler de ce que je n’entends point. Mais examinons la première de ces choses qui peuvent être cause que les parties de ce petit lien sont si fort attachées , savoir les petites parties dont il est composé.

Quand je ne considère que les parties dont les corps durs sont composés, je me sens porté à croire qu’on ne peut imaginer aucun ciment qui unisse les parties de ce lien, qu'elles-mêmes et leur propre repos ; car de quelle nature pourrait-il être ? Il ne sera pas une chose qui subsiste de soi-méme ; car toutes ces petites parties étant des substances , pour quelle raison seraient-elles unies par d'autres substances que par elles-mêmes ? Il ne sera pas aussi une qualité différente du repos , parce qu'il n'y a aucune qualité plus contraire au mouvement qui pourrait séparer ces parties que le repos qui est en elles ; mais , outre les substances et leurs qualités , nous ne connaissons point qu'il y ait (T autres genres de choses *.

Il est bien vrai que les parties des corps durs demeurent unies tant qu’elles sont en repos les unes auprès des autres ; et que lorsqu’elles sont une fois en repos , elles continuent par elles-mêmes d’y demeurer autant qu’il se peut. Mais ce n’est pas ce. que je cherche , je prends le change. Je ne cherche pas d’où vient que les parties des corps durs sont en repos les unes auprès des autres; je tâche ici de découvrir d’où vient que les parties de ces corps ont force pour demeurer en repos les unes auprès des autres, et qu’elles résistent à l'effort que l’on fait pour les remuer ou les séparer.

Je pourrais’2 pourtant me répondre que chaque corps a véritablement de la force pour continuer de demeurer dans l’état où il est, et que cette force est égale pour le mouvement et pour le

' Principes de Descartes , art. sa de la seconde partie.

* Descartes, art. n de la meme partie.

repos; mais que ce qui fait que les parties des corps durs demeu- * rent en repos les unes auprès des autres, et qu’on a de la peine à les séparer et à les agiter , c’est qu’on n’emploie pas assez de mouvement pour vaincre leur repos '. Cela est vraisemblable; mais je cherche la certitude , si elle se peut trouver , et non pas la seule vraisemblance. Et comment puis-je savoir avec certitude et avec évidence que chaque corps a cette force pour demeurer en l’état qu’il est , et que cette force est égale pour le mouvement et pour le repos , puisque la matière paraît au contraire indifférente au mouvement et au repos, et absolument sans aucune force? Venons donc, comme a fait M. Descartes, à la volonté du Créateur, f laquelle est peut-être la force que les corps semblent avoir dans eux-mêmes. C’est la seconde chose que nous avons dite auparavant pouvoir conserver les parties de ce petit lien dont nous par» lions , si fort attachées les unes aux autres.

Certainement il se peut faire que Dieu veuille que chaque corps demeure dans l’état où il est , et que sa volonté soit la force qui en unit les parties les unes aux autres ; de même que je sais d’ailleurs que c’est sa volonté qui est la force mouvante , laquelle met les corps dans le mouvement. Car, puisque la matière ne se peut pas mouvoir par elle-même, il me semble que je dois juger que c’est un esprit , et même que c’est l’auteur de la nature qui la conserve et qui la met en mouvement, en la conservant successivement en plusieurs endroits par sa simple volonté , puisqu’un être infiniment puissant n’agit point avec des instruments , et que les effets suivent nécessairement de sa volonté.

Je reconnais donc qu’il se peut faire que Dieu veuille que chaque chose demeure en l’état où elle est 2 , soit qu’elle soit en repos , ou qu’elle soit en mouvement; et que cette volonté soit la puissance naturelle qu’ont les corps pour demeurer dans l’état où ils ont une fois été mis 3. Si cela est, il faudra, comme a fait M. Descartes, mesurer cette puissance, conclure quels en doivent être les effets , et donner ainsi des règles de la force et de la communication des mouvements à la rencontre des différents corps , par la proportion de la grandeur qui se trouve entre ces corps, puisque nous n’avons

1 Art. es.

3 Art. ai.

3 Art. 4» et ceux qui suivent.

point d’autre moyen d’entrer dans la connaissance de cette volonté générale et immuable de Dieu, qui fait la différente puissance que les corps ont pour agir et pour se résister les uns aux autres, que leur différente grandeur et leur différente vitesse.

Cependant je n’ai point de preuve certaine que Dieu veuille , par une volonté positive, que les corps demeurent en repos; et il semble qu’il suffit que Dieu veuille qu’il y ait de la matière, afin que non-seulement elle existe , mais aussi afin qu’elle existe en repos.

Il n’en est pas de même du mouvement , parce que l’idée d’une matière mue renferme certainement deux puissances du efficaces , auxquelles elle a rapport , savoir, celle qui l’a créée et de plus celle qui l’a agitée. Mais l’idée d’une matière en repos ne renferme que Hidéo de la puissance qui l’a créée, sans qu’il soif; nécessaire d’une autre puissance pour la mettre en repos ; puisque si on conçoit simplement de la matière sans songer à aucune puissance , on la concevra nécessairement en repos. C’est ainsi que je conçois les choses, j’en dois juger selon mes idées ; et , selon mes idées, le repos n’est que la privation du mouvement : je veux dire que la force prétendue qui fait le repos n’est que la privation de celle qui fait le mouvement; car il suffit , ce me semble, que Dieu cesse de vouloir qu’un corps soit mû , afin qu’il cesse de l’être et qu’il soit en repos.

En effet , la raison et mille et mille expériences m’apprennent que si de deux corps égaux en masse, l’un se meut avec un degré de vitesse et l’autro avec un demi-degré , la force du premier sera double do la force du second. Si la vitesse du second n’est que le quart, la centième , la millionième de celle du premier ; le second n’aura que le quart , la centième , la millionième partie de la force du premier. D’où il est aisé de conclure que si la vitesse du second est infiniment petite , ou enfin nulle, comme dans le repos, la force du second sera infiniment petite, ou enfin nulle, s’il est en repos. Ainsi il me parait évident que le repos n’a nulle force pour résister à celle du mouvement.

Mais jo me souviens d’avoir ouï dire à plusieurs personnes trèséclairëes qu’il leur paraissait que le mouvement était aussi bien la privation du repos que le repos la privation du mouvement. Quelqu’un même assura, par des raisons que je ne pus com-

prendre , qu’il était plus probable que le mouvement fût une privation que le repos. Je ne me souviens pas distinctement des raisons qu’ils apportaient, mais cela me doit faire craindre que mes idées ne soient fausses. Car, encore que la plupart des hommes disent tout ce qui leur plaît sur des matières qui paraissent peu importantes, néanmoins j’ai sujet de croire que les personnes dont je parle prenaient plaisir à dire ce qu’ils concevaient. Il faut donc que j’examine encore mes idées avec soin.

C’est une chose qui me paraît indubitable, et ces messieurs dont je parle en tombaient d’accord , savoir que c’est la volonté de Dieu J qui meut les corps. La force donc qu’a cette boule que je vois J rouler, c’est la volonté de Dieu qui la fait rouler; que faut-il présentement que Dieu fasse pour l’arrêter? faut-il qu’il veuille par une volonté positive qu’elle soit en repos, ou bien s’il suffit qu’il cesse de vouloir qu’elle soit agitée *? Il est évident que si Dieu cesse seulement de vouloir que cette boule soit agitée, la cessation de cette volonté de Dieu fera la cessation du mouvement de la boule, et par conséquent le repos. Car la volonté de Dieu , qui était la force qui remuait la boule, n’étant plus, cette force ne sera plus, la boule ne sera donc plus mue. Ainsi la cessation de la force du mouvement fait le repos. Le repos n’a donc point de force qui le cause. Ce n’est donc qu’une pure privation qui ne suppose point en Dieu de volonté positive. Ainsi ce serait admettre en Dieu une volonté positive sans raison et sans nécessité, que de donner aux corps quelque force pour demeurer dans le repos.

Mais renversons s’il est possible cet argument. Supposons présentement une boule en repos , au lieu que nous la supposions en mouvement; que faut-il que je fasse pour l’agiter? Suffit-il qu’il cesse de Vouloir qu’elle soit en repos? Si cela est , je n’ai encore rien avancé; car le mouvement sera aussitôt la privation du repos que le„repos la privation du mouvement. Je suppose donc que Dieu cesse de vouloir qu’elle soit en repos. Mais, cela supposé, je ne vois pas que la boule se remue ; et , s’il y en a qui conçoivent qu’elle se remue , je les prie qu’ils me disent de quel côté et selon quel degré de mouvement elle est mue. Certainement il est impossible quelle soit mue et qu’elle n’ait point quelque détermination et quelque

1 J'Imagine Ici qu'U n'y ait que Dieu, moi, et une boule.

degré de mouvement; et de cela seul qu’on conçoit que Dieu cesse de vouloir qu’elle soit en repos, il est impossible de concevoir qu’elle aille avec quelque degré de mouvement, parce qu’il n’en est pas de même du mouvement comme du repos. Les mouvements sont d’une infinité de façons, ils sont capables du plus et du moins ; mais , le repos n’étant rien , ils ne peuvent différer les uns des autres. Une même boule qui va deux fois plus vite en un temps qu’en un autre a deux fois plus de force ou de mouvement en un temps qu’en un autre; mais on ne peut pas dire qu’une même boule ait deux fois plus de repos en un temps qu’en un autre.

Il faut donc on Dieu une volonté positive pour mettre une boule en mouvement, ou pour faire qu’une boule ait une telle force pour se mouvoir, et il suffit qu’il cesse de vouloir qu’elle soit mue afin ] qu’elle ne remue plus, c’est-à-dire afin qu’elle soit en repos. De mémo qu’afin que Dieu crée un mondo il ne suffit pas qu’il cesse de vouloir qu’il ne soit pas, mais il est nécessaire qu’ij veuille positivement la manière dont il doit être. Mais pour l'anéantir il ne faut pas que Dieu veuille qu’il ne soit pas , parce que Dieu ne peut pas vouloir le néant par une volonté positive; il suffit seule- , ment que Dieu cesse de vouloir qu’il soit.

Je ne considère pas ici le mouvement et le repos selon leur être relatif ; car il est visible que des corps en repos ont des rapports aussi réels à ceux qui les environnent que ceux qui sont en mouvement. Je conçois seulement que les corps qui sont en mouvement ont une force mouvante, et que ceux qui sont en repos n’ont point de force pour leur repos ; parce que , le rapport des corps mus à ceux qui les environnent changeant toujours , il faut une force continuelle pour produire ces changements continuels, car en effet ce sont ces changements qui font tout ce qui arrive de nouveau dans la nature. Mais il ne faut point de force pour ne rien faire. Lorsque le rapport d’un corps à ceux qui l’environnent est toujours le même , il ne se fait rien ; et la conservation de ce rapport , je veux dire l’action de la volonté de Dieu qui conserve ce rapport , n’est point différente de celle qui conserve le corps même.

S’il est vrai , comme je le conçois, que lo repos ne soit que la privation du mouvement, le moindre mouvement, je veux dire celui du plus petit corps agité, renfermera plus de force et do puis-

sance que le repos du plus grand corps. Ainsi le moindre effort ou le plus petit corps que l’on concevra agité dans le vide contre un corps très-grand et très-vaste sera capable de le mouvoir quelque peu , puisqae ce grand corps étant en repos il n’aura aucune puissance pour résister à celle de ce petit corps qui viendra frapper contre lui. De sorte que la résistance que les parties des coqs durs font pour empêcher leur séparation vient nécessairement de quelque autre chose que de leur repos.

Mais il faut démontrer par des expériences sensibles ce que nous venons de prouver par des raisonnements abstraits, afin de voir si nos idées s’accordent avec les sensations que nous recevons des objets; car il arrive souvent que de tels raisonnements nous trompent, ou pour le moins qu’ils no peuvent convaincre les autres, et ceux-là principalement qui sont préoccupés du contraire. L’autorité de M. Descartes fait un si grand effort sur la raison de quelques [tersonnes , qu’il faut prouver en toutes manières que ce grand hommo s’est trompé, afin de pouvoir les désabuser. Ce que je viens de dire entre bien dans l’esprit de ceux qui ne l’ont point rempli de l’opinion contraire, et môme je vois bien qu’ils trouveront à redire que je m’arrête trop à prouver des choses qui leur paraissent incontestables. Mais les cartésiens méritent bien que l’on fasse effort pour les satisfaire. Les autres pourront passer ce qui sera capable de les ennuyer.

Voici donc quelques expériences qui prouvent sensiblement que le repos n’a aucune puissance pour résister au mouvement , et qui par conséquent font connaître que la volonté de l’auteur de la nature, qui fait la puissance et la force que chaque corps a pour continuer dans l’état dans lequel il est , ne regarde que le mouvement et nôn point le repos, puisque les corps n’ont aucune force par eux-mêmes.

L’expérience apprend que de fort grands vaisseaux qui nagent dans l’eau peuvent être agités par de très-petits corps qui viennent heurter contre eux. De là je prétends, malgré toutes les défaites de M. Doscartes et des cartésiens, que si ces grands corps étaient dans le vide ils pourraient encore être agités avec plus de facilité. Car la

1 Par un corps dans le vide J'entends un corps tellement séparé des autres tant durs que liquides , qu'tl n’y en ait aucun qui aide ni qui empêche la communication des mouvements.

raison pour laquelle il y a quelque légère difficulté à remuer un vaisseau dans l’eau , c’est que l’eau résiste à la force du mouvement que l’on lui imprime, ce qui n’arriverait pas dans le vide. Et ce qui fait manifestement voir que l’eau résiste au mouvement qu’ou imprime au vaisseau , c’est que le vaisseau cesse d’être agité quelque temps après qu’il a été mû; car cela n’arriverait pas, si le vaisseau ne perdait son mouvement en le communiquant à l’eau, ou si l’eau lui cédait sans lui résister, ou enfin si elle lui donnait de son mouvement. Ainsi, puisqu’un vaisseau agité dans l’eau cesse peu à peu do se mouvoir , c’est une marque indubitable que l’eau résiste à son mouvement, au lieu de le faciliter comme le prétend M. Descartes; et par conséquent il serait encore infiniment plus facile d’agiter un grand corps dans le vide que dans l’eau, puisqu’il n’y aurait point de résistance de la part des corps d’alentour. Il est donc évident que le repos n’a point de force pour résister au mouvement , et que le moindre mouvement contient plus de puissance et plus de force que le plus grand repos ; et qu’ainsi on ne doit point comparer la force du mouvement et du repos ,par la proportion qui se trouve entre la grandeur des corps qui sont en mouvement et en repos , comme a fait M. Descartes.

Il est vrai qu’il y a quelque raison do croire qu’un vaisseau est agité dès qu’il est dans l’eau, à cause du changement continuel qui arrive aux parties de l’eau qui l’environnent, quoiqu’il nous semble qu’il ne change point de place. Et c’est ce qui fait croire à M. Descartes et à quelques autres que ce n’est pas la force toute seule de celui qui le pousse , laquelle le fait avancer dans l’eau , mais qu’ayant déjà reçu beaucoup de mouvement des petites parties du corps liquide qui l’environnent et qui le poussent également de tous côtés, ce mouvement est seulement déterminé par un nouveau mouvement do celui qui le pousse , de sorte que co qui agite un corps dans l’eau ne le pourrait pas faire dans le vide. C’est ainsi que M. Descartes et ceux qui sont de son sentiment défendent les règles du mouvement qu’il nous a données.

Supposons, par exemple, un morceau de bois do la grandeur d’un pied en carré dans un corps liquide ; toutes les petites parties du corps liquide agissent et se remuent contre lui ; et parce qu’ils le poussent également de tous côtés, autant vers A que vers B, il ne peut avancor vers aucun côté. Que si je pousse donc un autre

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morceau de bois de demi-pied contre le premier du côté A , je vois qu’il avance ; et de là je conclus qu’on le pourrait remuer dans le vide avec moins de force que celle dont ce morceau de bois le pousse, pour les raisons que je viens de dire. Mais les personnes dont je parle le nient , et ils répondent que ce qui fait que le grand morceau de bois avance dès qu’il est poussé par le petit, c’est que le petit, qui ne pourrait le remuer s’il était seul, étant joint avec les parties du corps liquide qui sont agitées, les détermine à le pousser et à lui communiquer une partie de leur mouvement. Mais il est visible que, suivant cette réponse , le morceau de bois étant une fois agité ne devrait point diminuer son mouvement, et qu’il devrait au contraire l’augmenter sans cesse. Car, selon cette réponse , le morceau de bois est plus poussé par l’eau du côté A que du côté B , donc il doit toujours s’avancer. Et parce que cette impulsion est continuelle, son mouvement doit toujours croître. Mais, comme j’ai déjà dit, tant s’en faut que l’eau facilite son mouvement qu’elle lui résiste sans cesse, et que sa résistance, le diminuant toujours, le rend tout à fait insensible.

Il faut prouver à présent que le morceau de bois qui est également poussé par les petites parties de l’eau qui l’environne n’a point du tout de mouvement ou de force qui soit capable de le mouvoir, quoiqu’il change continuellement de lieu immédiat, ou que la surface de l’eau qui l’environne ne soit jamais la même en différents temps. Car s’il est ainsi, qu’un corps également poussé de tous côtés comme ce morceau de bois n’ait point de mouvement, il sera indubitable que c’est seulement la force étrangère qui heurte contre lui qui lui en donne, puisque dans le temps que cette force étrangère le pousse , l’eau lui résiste et dissipe même peu à peu le mouvoment qui lui est imprimé, car il cesse peu à peu de se mouvoir. Or cela paraît évident, car un corps également poussé de tous côtés peut être comprimé ; mais certainement il no peut être transporté, puisque plus et moins une égale force est égal à zéro.

Ceux à qui je parle soutiennent qu’il n’y a jamais dans la nature plus de mouvement en un temps qu’en un autre , et que les corps en repos ne sont mus que par la rencontre do quelques corps agités qui leur communiquent de leur mouvement. De là je conclus qu’un corps que je suppose créé parfaitement en repos au milieu de l’eau ne recevra jamais aucun degré de mouvement ni aucun degré de

force pour se mouvoir , des petites parties de l’eau qui l’entourent et qui viennent continuellement heurter contre lui, pourvu qu’elles le poussent également de tous côtés, parce que toutes ces petites parties qui viennent heurter contre lui également de tous côtés rejaillissant avec tout leur mouvement, elles no lui en communiquent point ; et par conséquent ce corps doit toujours être considéré comme en repos et sans aucune force mouvante , quoiqu’il change continuellement de surface.

Or la preuve que j’ai que ces petites parties rejaillissent ainsi avec tout leur mouvement, c’est qu’outre qu’on ne peut pas concevoir la chose autrement, l’eau qui touche ce corps devrait se refroidir beaucoup ou même se glacer , et devenir à peu près aussi dure qu’est le bois en sa surface, puisque le mouvement des parties de l’eau devrait se répandre également dans les petites parties du corps qu’elles environnent.

Mais , pour m’accommoder à ceux qui défendent le sentiment de M. Descartes, je veux bien accorder que l’on no doit point considérer un bateau dans l’eau comme en repos. Je veux aussi que toutes les parties de l’eau qui l’environnent s’accordent toutes au mouvement nouveau que le batelier lui imprime, quoiqu’il ne soit que trop visible , par la diminution du mouvement du bateau, qu’elles lui résistent davantage du côté où il va que de celui d’où il a été poussé. Cela toutefois supposé , je dis que , do toutes les parties d’eau qui sont dans la rivière, il n’y a, selon M. Descartes, que celles qui touchent immédiatement lo bateau du côté d’où il a été poussé qui puissent aider à son mouvement. Car , selon ce philosophe, l eau étant fluide, toutes les parties dont elle est composée n agissent pas ensemble contre le corps que nous voulons mouvoir. Il n’y a que celles qui, en le touchant, s’appuient conjointement sur lui1. Or celles qui appuient conjointement sur le bateau , et le batelier ensemble, sont cent fois plus petits que tout le bateau. Il est donc visible , par l’oxplication que M. Descartes donne dans cet article sur la difficulté que nous avons de rompre un clou entre nos mains, qu’un petit corps est capable d’en agiter un beaucoup plus grand que lui *. Car enfin nos mains ne sont pas si fluides que de 1 eau , et lorsque nous voulons rompre un clou , il y a plus do

! innées de Deseartes , seconde partie, art. «s 3 Art. si

DE LA MÉTHODE. — lic PARTIE. 07 7

parties jointes ensemble qui agissent conjointement dans nos mains que dans l'eau qui pousse un bateau.

Mais voici une expérience plus sensible. Si l’on prend un ais bien uni, ou quelque autre plan extrêmement dur, que l’on y enfonce un clou à moitié, et que l’on donne à ce plan quelque peu d’inclination, je dis que si l’on met une barre de fer cent mille fois plus grosse que ce clou , un pouce ou deux au-dessus de lui , et qu’on la laisse glisser, ce clou ne se rompra point 1 . Et il faut cependant remarquer que, selon M. Descartes, toutes les parties de la barre appuient et agissent conjointement sur ce clou , car cette barre est duro et solide *. Si donc il n’y avait point d'autre ciment que le repos pour unir les parties qui composent le clou , la barre de fer étant cent mille fois plus grosse que le clou , devrait , selon la cinquième règle de M. Descartes et selon la raison , communiquer quelque peu de son mouvement à la partie du clou qu’elle choquerait, c’est-à-dire le rompre et passer outre, quand même cette barre glisserait par un mouvement très -lent. Ainsi il faut chercher une autre cause que le repos des parties pour rendre les corps durs ou capables de résister à l’effort que l’on fait lorsqu’on les veut rompre , puisque le repos n’a point de force pour résister au mouvement, et jo crois que ces expériences suffisent pour faire connaître que les preuves abstraites que nous avons apportées ne sont point fausses.

11 faut donc examiner la troisième chose que nous avons dite auparavant pouvoir être la cause de l’union étroite qui se trouve entre les parties des corps durs; savoir , une matière invisible qui les environne, laquelle étant extrêmement agitée, pousse avec beaucoup do violence les parties extérieures et intérieures de ces corps , et les comprime ainsi de telle sorte, que pour les séparer il faut avoir plus de force que n’en a cette matière invisible, laquelle est extrêmement agitée.

Il semblo que je puis conclure que l’union des parties dont les corps durs sont composés dépend de la matière subtile qui les environne et qui les comprime, puisque les deux autres choses que l’on peut penser être les causes de cette union ne le sont véritablement point, comme nous venons de voir. Car, puisque je trouve

1 Art. *s.

J Art. so.

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de la résistance à rompre un morceau de fer, et que cette résistance ne vient point du fer ni de la volonté de Dieu , comme je crois l’avoir prouvé , il faut nécessairement qu’elle vienne de quelque matière invisible, qui ne peut être autre que celle qui l’environne immédiatement et qui le comprime. J’explique et je prouve ce sentiment *.

Lorsqu’on prend une boule de quelque métal , creuse au dedans et coupée en doux hémisphères , que l’on joint ces deux hémisphères en collant uno petite bande de cire à l’endroit de leur union, et que l’on en tire l’air; l’expérieuce apprend que ces deux hémisphères se joignent l’une à l’autre de telle sorte, que plusieurs chevaux que l’on y attelle par le moyen de quelques boucles , les uns d’un côté, les autres de l’autre, ne peuvent les séparer, supposé que les hémisphères soient grandes à proportion du nombre des chevaux. Cependant, si l’on y laisse rentier l’air, une seule personne les sépare sans aucune difficulté. Il est facile de conclure de cette expérience que ce qui unissait si fortement ces deux hémisphères l’une avec l’autre venait de ce qu’étant comprimées à leur surface extérieure et convexe par l’air qui les environnait, elles ne l’étaient point en même temps dans leur surface concave et intérieure. De sorte que l’action des chevaux qui tiraient les deux hémisphères de deux côtés ne pouvait pas vaincre l’effort d’une infinité de petites parties d’air qui leur résistaient en pressant ces deux hémisphères. Mais la moindre force est capable de les séparer, lorsque l’air, étant rentré dans la sphère de cuivre, pousse les surfaces concaves et intérieures autant que l’air de dehors presse les surfaces extérieures et convexes.

Que si , au contraire , on prend une vessie de carpe et qu’on la mette dans un vase dont on tire l’air, cette vessie étant pleine d’air crève et se rompt, parce qu’alors il n’y a point d’air au dehors de la vessie qui résiste à celui qui est dedans. C’est encore pour cela que deux plans de verre ou de marbre ayant été usés les uns sur les autres se joignent, en sorte qu’on sent de la résistance à les séparer en un sens, parce que ces deux parties de marbre sont pressées et comprimées par l’air de dehors qui les environne , et ne sont point si fort poussées par le dedans. Je pourrais apporter une infinité d’autres expériences pour prouver que l’air grossier qui

1 Voyez les Expériences de Magdcbourg , d'Otton , de Uuerirkc . lie s.

appuie sur les corps qu’il environne unit fortement leurs parties ; mais ce que j’ai dit suffit pour expliquer nettement ma pensée sur la question présente.

Je dis donc que ce qui fait que les parties des corps durs , et do ces petits liens dont j’ai parlé auparavant , sont si fort unies les unes avec les autres , c’est qu’il y a d’autres petits corps au dehors infiniment plus agités que l’air grossier que nous respirons , qui les poussent et qui les compriment , et que ce qui fait que nous avons de la peine à les séparer n’est pas leur repos, mais l’agitation de ces petits corps qui les environnent et qui les compriment. De sorte que ce qui résiste au mouvement n’est pas le repos , qui n’en est que la privation et qui n’a de soi aucune force , mais quelque mouvement contraire qu’il faut vaincre.

Cette simple exposition de mon sentiment paraît peut-être raisonnable ; néanmoins je prévois bien que plusieurs personnes auront beaucoup de peine à y entrer. Les corps durs font une si grande impression sur nos sens lorsqu’ils nous frappent , ou que nous faisons effort pour les rompre, que nous sommes portés à croire que leurs parties sont unies bien plus étroitement qu’elles ne le sont en effet. Et au contraire les petits corps que j’ai dits les environner, auxquels j’ai donné la force de pouvoir causer cette union, ne faisant aucune impression sur nos sens, semblent être trop faibles pour produire un effet si sensible.

Mais, pour détruire ce préjugé qui n’est fondé que sur les impressions de nos sens, et sur la difficulté que nous avons d’imaginer des corps plus petits et plus agités que ceux que nous voyons tous les jours, il faut considérer que la dureté des corps ne se doit pas mesurer par rapport à nos mains ou aux efforts que nous sommes capables de faire, qui sont différents en divers temps. Car enfin , si la plus grande force des hommes n'était presque rien en comparaison de celle de la matière subtile , nous aurions grand tort de croire que les diamants et les pierres les plus dures ne peuvent avoir pour cause do leur dureté la compression des petits corps très-agités qui les environnent. Or on reconnaîtra visiblement que la force des hommes est très-peu de chose, si l’on considère que la puissance qu’ils ont de mouvoir leur corps en tant de manières ne vient que d’uno très-petite fermentation de leur sang , laquelle en agite quelque peu les petites parties et produit ainsi les esprits animaux. Car

c’est l’agitation de ces esprits qui fait la force de notre corps, et qui nous donne le pouvoir de faire ces efforts que nous regardons sans raison comme quelque chose de fort grand et de fort puissant.

Mais il faut bien remarquer que cette fermentation de notre sang n’est qu’une fort petite communication du mouvement de celte matière subtile dont nous venons de parler; car toutes les. fermentations des corps visibles ne sont que des communications du mouvement des corps invisibles, puisque tout corps reçoit son agitation de quelque autre. Il ne faut donc pas s’étonner si notre force n’est pas si grande que celle de cette même matière sbbtile dont nous la recevons. Mais si notre sang se fermentait aussi fort dans notre cœur que la poudre à canon se fermente et s’agite lorsqu’on y, met le feu, c’est-à-dire, si notre sang recevait une communication du mouvement de la matière subtile aussi grande que celle que la poudre à canon reçoit , nous pourrions faire des choses extraordinaires avec assez de facilité , comme rompre du fer, renverser une maison, etc., pourvu que l!on suppose qu’il y eût une proportion convenable entre nos membres et du sang agité de cette sorte. Nous devons donc nous défaire de notre préjugé , et ne nous point imaginer, selon l’impression de nos sens, que les parties des corps durs soient si fort unies les unes avec les autres, à cause que nous avons bien do la peine à les rompro.

Que si nous considérons d’ailleurs les effets du feu dans les mines , dans la pesanteur des corps , et dans plusieurs autres effets de la nature , qui n’ont point d’autre cause que l’agitation de ces corps invisibles, comme M. Descartes l’a prouvé en plusieurs endroits , nous reconnaîtrons manifestement qu’il n’est point au-dessus de leur force d’unir et de comprimer ensemble les parties des corps durs aussi fortement qu’elles le font. Car enfin je ne crains point de dire qu’un boulet de canon , dont le mouvement parait si extraordinaire , ne reçoit pas même la millième partie du mouvement de la matière subtile qui l’environne.

On ne doutera pas de ce que j’avance, si l’on considère premièrement que la poudre à canon ne s’enflamme pas toute, ni dans le même instant; secondement, quo quand elle prendrait feu toute et dans lo même instant, elle nage fort peu de temps dans la matière subtile : or les corps qui nagent très-peu de temps dans les autres n’en peuvent pas recevoir beaucoup de mouvement, comme

DE LA MÉTHODE. — II* PAftTIE. 68 1

on le peut voir dans les Bateaux qu’on abandonne au cours do l’eau, lesquels no reçoivent que peu à peu leur mouvement. En troisième lieuv, et principalement, parce que chaque partie de la poudre ne peut recevoir que le mouvement auquel la matière subtile s’ac- a cordo ; car l’eau ne communique au bateau que le mouvement direct qui est commun à toutes les parties , et ce mouvement-là est d’ordinaire très-petit par rapport aux autres.

Je pourrais encore prouver la grandeur du mouvement de la matière subtile à ceux qui reçoivent les principes de M. Descartes, par le mouvement de la terre et la pesanteur des corps, et je tirerais môme do là des preuves assez certaines et assez exactes, mais cela n’est pas nécessaire à mon sujet. Il suffit, afin que, sans avoir vu les ouvrages de M. Descartes, on ait une preuve suffisante de l’agitation de là matière subtile , que je donne pour cause de la dureté des corps, il suffit, dis-je, de lire avec quelque application ce que j’en ai déjà dit.

Etant donc présentement délivrés des préjugés qui nous portaient à croire que nos efforts sont bien puissants , et que celui de la matière subtile qui environne les corps durs et qui les comprime est fort faibfe , étant d’ailleurs persuadés de l’agitation violente de cette matière par les choses que j’ai dites de la poudre à canon , il ne sera pas difficile de voir qu’il est absolument nécessaire que cette matière, agissant infiniment plus sur la surface des corps durs qu’elle environne et qu’elle comprime, qu’au dedans des mômes corps, elle doit être cause de leur dureté ou do cette résistance que nous sentons lorsque nous nous efforçons de les rompre.

Or, comme il y a toujours beaucoup de parties de cotte matière invisible qui passe par les pores des corps durs, elles ne les rendent pas seulement durs comme nous venons d’expliquer, mais de plus elles sont causes qu’il y en a quelques-uns qui font ressort et se redressent, d’autres qui demeurent ployés, d’autres qui sont fluides et liquides; et enfin elles sont cause non-seulement de la force que les parties des corps durs ont pour demeurer les unes auprès des autres , mais aussi de celle quo los parties des corps fluides ont de s’en séparer, c’est-à-dire que c’est elle qui reud quelques corps durs et quelques autres fluides : durs , lorsque leurs parties se touchent immédiatement ; fluides, lorsque leurs parties ne se touchent point’.

Mais , parce qu’il est absolument nécessaire do savoir distincle-

ment la physique do M. Descartes, la figure de scs éléments et des parties qui composent les corps particuliers, pour rendre raison d’où vient que de certains corps sont roides et que quelques autres sont ■ pliants , je ne m’arrêterai point à l’expliquer. Ceux qui ont lu les ouvrages de ce philosophe imagineront assez facilement ce qui peut en être la cause, ce que je ne pourrais expliquer que très-difficilement ; et ceux qui ne savent pas le même auteur n’entendraient que confusément les raisons que je pourrais en apporter.

Je ne m’arrêterai point aussi à résoudre un très-grand nombre de difficultés que je prévois, pouvoir être faites contre ce que je viens d’établir, parce que, si ceux qui les font n’ont point de connaissance de la véritable physique , je ne ferais que les ennuyer et les fâcher au lieu de les satisfaire; mais si ce sont des personnes éclairées , leurs objections étant très-fortes , je ne pourrais y répondre qu’avec un grand nombre de figures et de longs discours. De sorte que je crois devoir prier ceux qui trouveront quelque difficulté dans les choses que je viens de dire, de relire avec plus de soin ce chapitre; car j’espère que s’ils le lisent et s’ils le méditent comme il faut, toutes leurs objections s’évanouiront; mais enfin , s ils trouvent que ma prière soit incommode, qu’ils se reposent,

car il n’y a pas grand danger d’ignorer la cause de la dureté des corps.

Je ne parle point ici de la contiguïté , car il est visible que les choses contiguës se touchent si peu, qu’il y a toujours beaucoup de matière subtile qui passe entre elles, et qui, faisant effort pour continuer son mouvement en ligne droite, les empêche de s’unir.

Pour l union qui se trouve entre deux marbres qui ont été polis 1 un sur l'autre, je l’ai expliquée; et il est facile de voir que, quoique la matière subtile passe toujours entre ces deux parties, si unies qu’elles soient, l’air n’y peut passer, et qu’ainsi c’est son poids qui comprime et qui presse ces deux parties de marbre l’une sur l’autre,

et qui fait qu’on a quelque peine à les désunir, si l’on ne les fait glisser de travers.

Il est visible de tout ceci que la continuité, la contiguïté et l’union des deux marbres ne seraient que la mémo chose dans le vide car nous n en avons point aussi d’idées différentes; de sorte que c’est dire ce qu’on n’entend point que de les faire différer absolument e non par rapport aux corps qui les environnent.

Voici présentement quelques réflexions sur le sentiment de M. Descaries, et sur l’origine de son erreur. J’appelle son sentiment une erreur, parce que je ne trouve aucun moyen de défendre ce qu’il dit des règles du mouvement et de la cause de la dureté des corps , vers la fin de la seconde partie de ses Principes en plusieurs endroits , et qu’il me semble avoir assez prouvé la vérité du sentiment qui lui est contraire.

Ce grand homme concevant très-distinctement que la matière ne peut pas se mouvoir par elle-même, et que la force mouvante naturelle de tous les corps n’est autre chose que la volonté générale de l’auteur de la nature, et qu’ainsi la communication des mouvements des corps à leur rencontre mutuelle ne peut venir que de cette même volonté , il s’est laissé aller à cette pensée qu’on ne pouvait donner les règles de la différentecommunication des mouvements que par la proportion qui se trouve entre les différentes grandeurs des corps qui se choquent, puisqu’il n’est pas possible de pénétrer les desseins et la volonté de Dieu : et parce qu’il a jugé que chaque chose avait de la force pour demeurer dans l’état où elle était , soit qu’elle fût en mouvement , soit qu’elle fût en repos , à cause que Dieu, dont la volonté fait cette force, agit toujours de la même manière, il a conclu que le repos avait autant de forco que le mouvement ; ainsi il a mesuré les effets de la force du repos par la grandeur du corps en repos , comme ceux de la force du. mouvement , ce qui lui a fait donner les règles de la communication ' du mouvement qui sont dans ses Principes , et la cause de la dureté des corps que j’ai tâché de réfuter.

II. est assez difficile de ne se point rendre à l’opinion de M. Descartes, quand on l’envisage du même côté que, lui; •car., encore ' une fois , puisque la communication des mouvements ne vient que de la volonté de l’auteur de la nature, et que nous voyons que tous les corps demeurent dans l’état où iis ont été une fois mis, soit en mouvement , soit en repos , il semble que nous devions chercher les règles de la différente communication des mouvements à la rencontre des corps , non dans la volonté de Dieu qui nous est inconnue, mais dans la proportion qui se trouve entre les grandeurs de ces corps.

Je ne m’étonne donc pas de ce que M. Descartes a eu cette pensée, mais je m’étonne seulement de ce qu’il ne l’a pas corrigée,

lorsqu’ayant poussé plus avant ses connaissances, il a reconnu l’existence et quelques effets do la matière subtile qui environne les corps.

Je suis surpris de ce que, dans l’article 132 de la quatrième partie, il attribue la force qu’ont certains corps pour se redresser à cette matière subtile, et que dans les articles 55 et 43 de la deuxième partie et ailleurs, il ne lui attribue pas leur dureté, ou la résistance qu’ils font lorsqu’on tâche de les ployer et de les rompre, mais seulement au repos de leurs parties. Il me paraît évident quo la cause qui redresse et qui rend roides certains corps est la même que celle qui leur donne la force de résister lorsqu’on les veut rompre , car enfin la force qu’on emploie pour rompre de l’acier ne diffère qu’insensiblement de celle par laquelle on le ploie.

Je- ne veux point apporter ici beaucoup de raisons que I on peut dire pour prouver ces choses, ni répondre à quelques difficultés qu’on pourrait former sur ce qu’il y a des corps durs qui ne font point sensiblement ressort, èt que l’on a cependant quelque difficulté à ployer ; car il suffit , pour faire évanouir ces difficultés , de considérer que la matière subtile ne peut pas facilement se faire des chemins nouveaux dans les corps qui se rompent lorsqu’on les ploie, comme dans le verre et dans l’acier trempé, et qu’elle le peut plus facilement dans les corps qui sont composés de parties branchues et qui ne sont point cassants , comme dans l’or et dans le plomb, et qu’enfin il n’y a aucun corps dur qui ne fasse quelque peu de ressort.

Il est assez difficile de se persuader que M. Descartes ait cru positivement que la cause de la dureté fût différente de celle qui fait le ressort ; et ce qui parait plus vraisemblable, c’est qu’il n'a pas fait assez de réflexion sur cette matière. Quand on a médité longtemps sur quelque sujet et que l’on s’est satisfait sur les choses que l’on voulait savoir , souvent on n’y pense plus. On croit que les pensées que l’on en a eues sont des vérités incontestables qu’il est inutile d’examiner davantage. Mais il y a dans l’homme tant de choses qui le dégoûtent de l’application , qui le portent à des consentements trop précipités et qui le rendent sujet à l’erreur , qu’encore que l’esprit demeure apparemment satisfait , il n’est pas toujours bien informé de la vérité. M. Descartes était homme comme nous; on ne vit jamais plus de solidité, plus de justesse, plusd’é- ♦

tendue et plus de pénétration d’esprit que celle qui parait dans ses ouvrages; je l’avoue, mais il n’était pas infaillible. Ainsi il y a apparence qu’il est demeuré si fort persuadé de son sentiment , qu’il n’a pas fait réflexion qu’il assurait quelque chose dans la suite de ses Principes qui y était, contraire. Il l’avait appuyé sur des raisons très-spécieuses et très-vraisemblables, mais telles cependant qu’il n’était point comme forcé par elles de s’y rendre. Il pouvait encore suspendre son jugement, et par conséquent il le devait. Il ne suffisait pas d’examiner dans un corps dur ce qui peut y être qui le rende tel, il devait aussi penser aux corps invisibles qui peuvent le rendre dur, comme il y a pensé à la fin de ses Principes de philosophie , lorsqu’il leur attribue la cause du ressort ; il devait faire une division exacte et qui comprit tout ce qni pouvait contribuer à la dureté des corps. Il ne suffisait pas encore d’en chercher la cause dans la viionté de Dieu; il fallait aussi penser à la matière subtile qui les environne. Car, quoique l’exis-. tence de cette matière extrêmement agitée ne fût pas encore prou- . vée dans l’endroit de ses Principes où il parle de la dureté, elle n’était pas aussi rejetée : il devait donc suspendre son jugement, et se bien ressouvenir que ce qu’il écrivait de la çause de la dureté des règles du mouvement devait être revu tout de nouveau , ce que je crois qu’il n’a pas fait avec assez'do soin. Ou bien il n’a pas assez considéré la véritable raison d’une chose qu’il est très-facile de reconnaître, et qui cependant est de la dernière conséquence dans la physique; je l’explique.

M. Descartes savait bien que pour soutenir son système de la vérité, duquel il ne pouvait peut-être pas douter, il était absolument nécessaire que les grands corps communiquassent toujours de leur mouvement aux petits qu’ils rencontreraient, et que les petits rejaillissent à la rencontre des plus grands , sans une perte pareille du leur. Car sans cela le premier élément n’aurait pas tout le mouvement qu’il est nécessaire qu’il ait par-dessus le second , ni le second par-dessus le troisième ; et tout son système serait absolument faux , comme le savent assez ceux qui l’ont un peu médité. Mais en supposant que le repos ait force pour résister au mouvement, et qu’un grand corps en repos ne puisse être remué par un autre plus petit que lui , quoiqu’il le heurte avec une agitation furieuse, il es| visible que les grands corps doivent avoir beaucoup moins de moun. 30

LIVBE SIXIÈME.

veinent qu’un pareil volume de plus petits , puisqu’ils peuvent toujours , selon cette supposition , communiquer celui qu’ils ont , et qu'ils n’en peuvent pas toujours recevoir des plus petits. Ainsi , cette supposition n’étant point contraire à tout ce que M. Descartes avait dit dans ses principes depuis le commencement jusqu’à l’établissement de ses règles du mouvement, et s’accommodant fort bien avec la. suite de'„ces mêmes principes, il croyait que les règles du mouvement qu’il pensait avoir démontrées dans leur cause étaient encore suffisamment confirmées par leurs effets.

Je tombe d’accord avec M. Descartes du fond de la chose, que les grands corps communiquent beaucoup plus facilement leur mouvement que les petits, et qu’ainsi son premier élément est plus agité que le second , et le second que le troisième. Mais la cause en est claire sans avoir égard à sa supposition. Les petits corps et les corps fluides, l’eau, l’air, etc., ne peuvent communiquer à de grands corps que leur mouvement uniforme et commun à toutes leurs parties; l’eau d’une rivière ne peut communiquer à un bateau que le mouvement de la descente qui est commun à toutes les petites parties dont l’eau est composée , et chacune de ces petites parties , outre ce mouvement commun, en a encore une infinité d’autres particuliers. Ainsi iL est visible par celte raison qu’un bateau , par exemple, ne peut jamais avoir autant de mouvement qu’un égal volume d’eau , puisque le bateau ne peut recevoir de l’eau que le mouvement direct et commun à toutes les parties qui la composent. Si vingt parties d’un corps fluide poussent quelque corps d’un côté , il y en a autant qui le poussent de l’autre ; il demeure donc immobile, et toutes les petites parties du corps fluide dans lequel il nage rejaillissent sans rien perdre de leur mouvement. Ainsi les corps grossiers et dont les parties sont unies les unes avec les autres ne peuvent recevoir que le mouvement circulaire et uniforme du tourbillon de la matière subtile qui les environne.

Il me semble que cette raison suffit pour faire comprendre que les corps grossiers ne sont point si agités que les petits, et qu’il n’est point nécessaire pour expliquer ces choses de supposer que le repos ait quelque force pour résister au mouvement. La certitude des principes de la philosophie de M. Descartes ne peut donc servir de preuve pour défendre ses règles du mouvement ; et il y a lieu de

croire que si M. Descartes lui-même avait examiné de nouveau ses Principes sans préoccupation et en pesant des raisons semblables à celles que j'ai dites, il n’aurait pas cru que les effets de la nature eussent confirmé ses règles, et ne serait pas tombé dans la contradiction , en attribuant la dureté des corps durs seulement au repos de leurs parties , et leur ressort à l’effort de la matière subtile.

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