‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 19 sur 154 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

IC69, il est visible qu’il ne faut pas nous lier au rapport de nos yeux pour en juger. Il vaut mieux écouter la raison qui nous prouve que nous ne saurions déterminer quelle est la grandeur absolue des corps qui nous environnent, ni quelle idée nous devons avoir de l’étendue d’un pied en carré, ou de celle de notre propre corps , afin que celte idée nous le représente tel qu’il est. Car la raison nous apprend que le plus petit de tous les corps ne serait point si petit s’il était seul , puisqu’il est composé d’un nombre infini de parties, de chacune desquelles Dieu peut former une terre qui ne serait qu’un point à l'égard des autres jointes ensemble. Ainsi l’esprit de l’homme n’est pas capable de se former une idée assez grande pour comprendre et pour embrasser la plus peLite étendue qui soit au monde, puisqu’il est borné et que cette idée doit être infinie.

Il est vrai que l’esprit peut connaître à peu près les rapports qui se trouvent entre ces infinis dont le monde est composé ; que l’un , par exemple , est double de l’autre, et qu’une toise contient six pieds; mais cependant il ne peut se former une idée qui représente ce que ces choses sont en elles-mêmes.

Je veux toutefois supposer que l’esprit soit capable d’idées qui égalent ou qui mesurent l’étendue des corps que nous voyons; car il est assez difficile de bien persuader aux hommes le contraire. Examinons donc ce qu’on peut conclure de cette supposition. On en conclura sans doute que Dieu ne nous trompe pas ; qu’il ne nous a pas donné des yeux semblables aux lunettes qui grossissent ou qui diminuent les objets; et qu’ainsi nous devons croire que nos yeux nous représentent les choses comme elles sont.

il est vrai que Dieu ne nous trompe jamais; mais nous nous trompons souvent nous-mêmes en jugeant des choses avec trop de précipitation. Car nous jugeons souvent que les objets dont nous avons des idées existent , et même qu’ils sont tout à fait semblables à («s idées, et il arrive souvent que ces objets ne sont point semblables à nos idées, et même qu’ils n’existent point.

De ce que nous avons l’idée d’une chose , il ne s’ensuit pas qu’elle existe, etoncore moins qu’elle soit entièrement semblable à l’idée que nous en avons. De ce que Dieu nous fait avoir une telle •idée sensible de grandeur quand une toise est devant nos yeux, il ne s’ensuit pas que celle toise n’ait que l’étendue qui nous est repré-

DES SENS

senlée par cette idée. Car premièrement tous les hommes u’out pus précisément la même idée sensible de cette toise, puisque tous n’ont pas les yeux disposés de la même façon. Secondement, une même personne n’a quelquefois pas la même idée sensible d’une toise, lorsqu’il voit cette toise avec l’œil droit, et ensuite avec le gauche , comme nous avons déjà dit. Enfin il arrive souvent que la môme personne a des idées toutes différentes des mêmes objets en différents temps , selon qu’elle les croit plus ou moins éloignés, comme nous expliquerons ailleurs.

C’est donc un préjugé qui n’est appuyé sur aucune raison, que de croire qu’on voit les corps tels qu’ils sont en eux-mêmes. Car nos yeux ne nous étant donnés que pour la conservation de notre corps, ils s’acquittent fort bien de leur devoir, en nous faisant avoir des idées des objets, lesquelles soient proportionnées à celle que nous avons de sa grandeur, quoiqu’il y ait dans ces objets une infinité de parties qu’ils ne nous découvrent point.

Mais pour mieux comprendre ce que nous devons juger de 1 étendue des corps sur le rapport de nos yeux , imaginons-nous que Dieu ait fait en petit , et d’une portion de matière de la grosseur d’une balle, un ciel et une terre, et des hommes sur cette terre, avec les mêmes proportions qui sont observées dans ce grand monde. Ces petits hommes se verraient les uas les autres , et les parties de leurs corps, et même les petits animaux qui seraient capables de les incommoder ; car autrement leurs yeux leur seraient inutiles pour leur conservation. Il est donc manifeste, dans cette supposition, que ces petits hommes auraient des idées de la grandeur des corps bien différentes de celles que nous en avons; puisqu’ils regarderaient leur petit monde, qui ne serait qu’une balle à notre égard, comme des espaces infinis, à peu près de môme que nous jugeons du monde dans lequel nous sommes.

Ou si nous le trouvons plus facile à concevoir, pensons que Dieu ait fait une terre infiniment plus vaste que celle que nous habitons; de sorte que cette nouvelle terre soit à la nôtre comme la nôtre serait à celle dont nous venons de parler dans la supposition précédente. Pensons, outre cela, que Dieu ait gardé, dans toutes les parties qui composeraient ce nouveau monde, la même proportion que dans celles qui composent le nôtre. Il est clair que les hommes de ce dernier monde seraient plus grands qu’il n'y a

d'espace entre notre terre et les étoiles les plus éloignées que nous voyons ; et cela étant , il est visible que s’ils avaient les mêmes idées de l'étendue des corps que nous en avons, ils ne pourraient pas distinguer quelques-unes des parties de leur propre corps , et qu’ils en verraient quelques autres d’une grosseur énorme. De sorte qu’il est ridicule de penser qu’ils vissent les choses do la môme grandeur que nous les voyons.

11 est manifeste, dans les deux suppositions que nous venons de faire, que les hommes du grand ou du petit monde auraient des idées de la grandeur des corps bien différentes des nôtres , supposé que leurs yeux leur fissent avoir des idées des objets qui seraient autour d’eux proportionnées à la grandeur de leur propre corps. Or, si ces hommes assuraient hardiment, sur le témoignage de leurs yeux, que les corps seraient tels qu’ils les verraient, il est visible qu’ils se tromperaient ; personne n’en peut douter. Cependant il est certain que ces hommes auraient tout autant de raison que nous de défendre leur sentiment. Apprenons donc par leur exemple que nous sommes très-incertains de la véritable grandeur des corps que nous voyons , et que tout ce que nous en pouvons savoir par notre vue n’est que le rapport qui est entre eux et le nôtre, rapport nullement exact ; en un mot, que nos yeux ne nous sont pas donnés pour juger de la vérité des choses, mais seulement pour nous faire connaître celles qui peuvent nous incommoder ou nous être utiles en quelque chose.

II. Mais les hommes ne se fient pas seulement à leurs yeux pour juger des objets visibles, ils s’y fient même pour juger de ceux qui sont invisibles. Dès qu’ils ne voient point certaines choses, ils en concluent qu’elles ne sont point ; attribuant ainsi à la vue une pénétration en quelque façon infinie. C’est ce qui les empêche de reconnaître les véritables causes d’une infinité d’effets naturels ; car s’ils les rapportent à des facultés et à des qualités imaginaires, c’est souvent parce qu’ils ne voient pas les réelles , qui consistent dans les différentes configurations de ces corps.

Ils ne voient point , par exemple , les petites parties de l’air et de la flamme , encore moins celles de la lumière, ou d’une autre matière encore plus subtile ; et cela les porte à ne pas croire qu’elles existent, ou à juger qu’elle» sont sans force et sans action. Ils ont recours à des qualités occultes ou à des facultés imaginaires, pour

DES SENS

expliquer tous les effets dont ces parties imperceptibles sont la cause naturelle.

Ils aiment mieux recourir à l’horreur du vide , pour expliquer l’élévation de l’eau dans les pompes , qu’à la pesanteur de l’air ; à des qualités de la lune , ppur le (lux et reflux de la mer, qu’au pressement de l’air qui environne la terre ; à des facultés attractives dans le soleil pour l’élévation des vapeurs, qu’au simple mouvement d’impulsion causé par les parties de la matière subtile qu’il répand sans cesse.

Ils regardent comme impertinente la pensée de ceux qui n’ont recours qu’à du sang et à de la chair pour rendre raison de tous les mouvements des animaux , des habitudes même , et de la mémoire corporelle des hommes. Et cela vient en partie de ce qu’ils conçoivent le cerveau fort petit, et par conséquent sans une capacité suffisante pour conserver des vestiges d’un nombre presque infini des choses qui y sont. Ils aiment mieux admettre , sans le concevoir, une âme dans les bêtes qui ne soit ni corps ni esprit ; des qualités et des espèces intentionnelles pour les habitudes et pour la mémoire des hommes; ou de semblables choses desquelles on ne trouve point de notion particulière dans son esprit.

On serait trop long si on s’arrêtait à faire le dénombrement des erreurs auxquelles ce préjugé nous porte ; il y en a très-peu dans la physique auxquelles il n’ait donné quelque occasion ; et si on veut faire une forte réflexion, on en sera peut-être étonné.

Mais, quoiqu’on ne veuille pas trop s’arrêter à ces choses, on a pourtant de la peine à se taire sur le mépris que les hommes font ordinairement des insectes , et des autres petits animaux qui naissent d’une matière qu’ils appellent corrompue. C’est un mépris injuste qui n’est fondé que sur l’ignorance de la chose qu’on méprise, et sur le préjugé dont je viens de parler. Il n’y a rien de méprisable dans la nature, et tous les ouvrages de Dieu sont dignes qu’on les respecte et qu’on les admire , principalement si l’on prend garde à la simplicité des voies par lesquelles Dieu les fait et les conserve. Les plus petits moucherons sont aussi parfaits que les animaux les plus énormes , les proportions de leurs membres sont aussi justes que celles des autres ; et il semble même que Dieu ait voulu leur

donner plus d’ornements pour récompenser la petitesse de leur

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