I.IWIK PKKMIKü
corps. Ils onl des couronnes, des aigrettes, et d’autres ajustements sur leur tète , qui effacent tout ce que le luxe des hommes |>eut inventer ; et je puis dire hardiment que tous ceux qui ne se sont jamais servis que de leurs yeux n’ont jamais rien vu de si beau , de si juste, ni même de si magnifique dans les maisons des plus grands princes , que ce qu’on voit avec des lunettes sur la tète d’une simple mouche.
Il est vrai que ces choses sont fort petites , mais il est encore plus surprenant qu’il se trouve tant de beautés ramassées dans un si petit espace; et quoiqu’elles soient fort communes, elles n’en sont pas moins estimables, et ces animaux n’en sont pas moins parfaits en eux-mêmes; au contraire Dieu en paraît plus admirable, qui a fait avec tant de profusion et de magnificence un nombre presque infini de miracles en les produisant.
Cependant notre vue nous cache toutes ces beautés, elle nous fait mépriser tous ces ouvrages de Dieu, si dignes de notre admiration ; et à cause que ces animaux sont petits par rapport à notre corps , elle nous les fait considérer comme petits absolument , et ensuite comme méprisables à cause de leur petitesse , comme si les corps pouvaient être petits en eux-mêmes.
Tâchons donc de ne point suivre les impressions de nos sens dans le jugement que nous portons de la grandeur des corps ; et quand nous dirons, par exemple, qu’un oiseau est petit, ne l’entendons pas absolument, car rien n’est grand ni petit en soi. Un oiseau même est grand par rapport à une mouche ; et s’il est petit par rapport à notre corps, il ne s’ensuit pas qu’il le soit absolument, puisque notre corps n’est pas une règle absolue sur laquelle nous devions mesurer les autres. Il est lui-même très-petit par rapport à la terre ; et la terre par rapport au cercle que le soleil ou la terre même décrit à l’entour l’un de l’autre ; et ce cerclo par rapport à l’espace contenu entre nous et les étoiles fixes ; et ainsi en continuant , car nous pouvons toujours imaginer des espaces plus grands et plus grands à l’infini.
III. Mais il ne faut pas nous imaginer que nos sens nous apprennent au juste le rapport que les autres corps ont avec le nôtre : car l’exactitude et la justesse ne sont point essentielles aux connaissances sensibles qui ne doivent servir qu’à la conservation de la vie. Il est vrai que nous connaissons assez exactement le rapport que
DES SEVS.
les corps qui sont proches de nous ont avec le nôtre : mais à proportion que ces corps s’éloignent nous les connaissons moins, parce qu’alors ils ont moins de rapport avec notre corps. L’idée ou le sentiment de grandeur que nous avons à la vue de quelque corps diminue à proportion que ce corps est moins en état de nous nuire; et cette idée ou sentiment s’étend à mesure quo ce corps s’approche de nous, ou plutôt à mesure que le rapport qu’il a avec notre corps s’augmente. Enfin si ce rapport cesse tout à fait , je veux dire si quelque corps est si petit ou si éloigné de nous qu’il ne puisse nous nuire, nous n’en avons plus aucun sentiment. De sorte que par la vuo nous pouvons quelquefois juger à peu près du rapport que les corps ont avec le nôtre, et de celui qu’ils ont entre eux; mais nous no devons jamais croire qu’ils soient do la grandeur qu’ils nous paraissent.
Nos yeux , par exemple, nous représentent le soleil et la lune de la largeur d’un ou de deux pieds; mais il ne faut pas nous imaginer , comme Épicure et Lucrèce , qu’ils n’aient véritablement que cette largeur. La mémo lune nous paraît à la vue beaucoup plus grande que les plus grandes étoiles , et néanmoins on ne doute pas qu’elle ne soit sans comparaison plus petite. De môme nous voyons tous les jours sur la terre deux ou plusieurs choses, desquelles nous ne saurions découvrir au juste la grandeur ou le rapport, parce qu’il est nécessaire pour en juger d’en connaître la juste distance, ce qu’il est très-difficile de savoir.
Nous avons même de la peine à juger avec, quelque certitude du rapport qui se trouve entre deux corps qui sont tout proche do nous ; il les faut prendre entre nos mains et les tenir l'un contre l’autre ponr les comparer ; et avec tout cela nous hésitons souvent sans en pouvoir rien assurer. Cela se reconnaît visiblement lorsqu’on veut examiner la grandeur de quelques pièces de monnaie presque égales ; car alors on est obligé de les mettre les unes sur les autres pour voir d’une manière plus sûre quo par la vue si elles conviennent en grandeur. Nos yeux ne nous trompent donc pas seulement dans la grandeur des corps en eux-mêmes, mais aussi dans les rapports que les corps ont entre eux.
U VUE PitKMI EH.