livre premier
lions comme de jugements naturels, parce que cette manière de parler sert à rendre raison des choses ; comme on le peut voir ici , dans le neuvième chapitre, vers la lin, et dans plusieurs autres endroits.
V. Quoique ces jugements dont je parle nous servent à corriger nos sens en mille façons différentes, et que sans eux nous nous tromperions presque toujours, cependant ils ne laissent pas de nous être des occasions d’erreur. S’il arrive par exemple que nous voyions le haut d’un clocher derrière une grande muraille ou derrière une montagne , il nous paraîtra assez proche et assez petit. Que si après nous le voyons dans la même distance , mais avec plusieurs terres et plusieurs maisons entre nous et lui , il nous paraîtra sans doute plus éloigné et plus grand , quoique dans l’une et dans l’autre manière la projection des rayons du clocher, ou l’image du clocher qui se peint au fond de notre œil , soit toute la même. Or, l’on peut dire que nous le voyons plus grand à cause d’un jugement que nous faisons naturellement , savoir : que puisqu’il y a tant de terres entre nous et le clocher , il faut qu’il soit plus éloigné , et par conséquent plus grand.
Que si au contraire nous ne voyons point de terres entre nos yeux et le clocher, quoique nous sachions même d’autre part qu’il y en a beaucoup et qu’il est fort éloigné, ce qui est assez remarquable, il nous paraîtra toutefois fort proche et fort petit, comme je viens de dire. Et l’on peut encore penser que cela se fait par une espèce de jugement naturel à notre âme, laquelle voit de la sorte ce clocher , parce qu’elle le juge à cinq ou six cents pas. Car d’ordinaire notre imagination ne se représente pas plus d’étendue entre les objets si elle n’est aidée par la vue sensible d’autres objets qu’elle voie entre-deux , et au delà desquels elle puisse encore imaginer '.
C’est pour cela que quand la lune se lève ou qu’elle sc couche, nous la voyons beaucoup plus grande que lorsqu’elle est fort élevée sur l’horizon ; car étant fort haute , nous ne voyons point entre elle et nous d’objets dont nous sachions la grandeur pour juger do celle de la lune par leur comparaison. Mais quand elle vient de se lever ou qu'elle est prête à se coucher, nous voyons entre elle et nous plusieurs campagnes dont nous connaissons à pou près la
1 Voy. leclup, !>, vers la lia, cl ma Ibipvnscà M.
1)1. S SENS
grandeur; et ainsi nous la jugeons plus éloignée, et à cause de cela nous la voyons plus grande.
Et il faut remarquer que lorsqu’elle est élevée au-dessus de nos tètes, quoique nous sachions très-certainement par la raison qu’elle est dans une très-grande distance , nous ne laissons pourtant pas de la voir fort proche et fort petite; parce qu’en effet ces jugements naturels de la vue ne sont appuyés que sur des perceptions de la même vue , et que la raison no peut les corriger. De sorte qu’ils nous portent souvent à l’erreur en nous faisant former des jugements libres qui s’accordent parfaitement avec eux. Car quand on juge comme l'on sent on se trompe toujours, quoiqu’on ne se trompe jamais quand on juge comme l’on conçoit , parce que le corps n’instruit que pour le corps, et qu’il n’y a que Dieu qui enseigne toujours la vérité , comme je ferai voir ailleurs.
Ces faux jugements ne nous trompent pas seulement dans l’éloignement et dans la grandeur des corps, ce qui n’est pas de ce chapitre, mais aussi en nous faisant voir leur figure autre qu’elle n’est. ]\ous voyons, par exemple, le soleil et la lune et les autres corps sphériques fort éloignés comme s’ils étaient plats et comme des cercles ; parce que dans cette grande distance nous ne pouvons pas distinguer si la partie qui nous est opposée est plus proche de nous qne les autres, et à cause de cela nous la jugeons dans une égale distance. C’est aussi pour la môme raison que nous jugeons quo toutes les étoiles et le bleu qui parait au ciel sont à peu près dans le même éloignement que leurs voisines et comme dans une voûte parfaitement convexe et elliptique , parce que notre esprit suppose toujours l’égalité où il ne voit point d’inégalité ; cependant il ne la devrait positivement reconnaître qu’où il la voit avec évidence.
On no s’arrête pas ici à expliquer plus au long les erreurs de notre vue à l’égard des figures des corps , parce qu’on s’en peut instruire dans quelque livre d'optique. Celte science en effet n'apprend que la manière de tromper les yeux; et toute son adresse ne consiste qu’à trouver des moyens pour nous faire faire les jugements naturels dont je viens de parler dans le temps que nous ne les devons pas faire. Et cela se peut exécuter en tant de différentes manières, que de toutes les figures qui sont au monde il n’y en a pas uno seule qu’on ne puisse peindre en mille façons ; de sorte que la vue s’v trompera infailliblement. Mais ce n’est pas ici le lieu
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d’expliquer ce? choses è fond. Ce que l’on a dit suffit pour faire voir qu’il ne faut pas tant se fier à ses yeux , lors même qu’ils nous représentent la figure des corps ; quoiqu’on matière de figures ils soient beaucoup plus fidèles qu’en toute autre rencontre.