CHAPITRE VIII
1. Que nos yeux ne nous apprennent point la grandeur ou la vitesse (lu Mouvement • considéré en sol. — II. Que la durée nul est nécessaire pour connaître le mouvement ne nous est pas connue. — III. Exemple des erreurs de nos yeux touchant le mouvement et le repos.
Nous avons découvert les principales et plus générales erreurs de notre vue à l’égard de l’étendue et des figures; il faut maintenant corriger celles où cette même vue nous engage touchant le mouvement de la matière. Et cela ne sera guère difficile après ce que nous avons dit de l’étendue; car il y a tant de rapport entre ces deux choses, que si nous nous trompons dans la grandeur des corps, il est absolument nécessaire que nous nous trompions aussi dans leur mouvement.
Mais, afin de ne rien dire que de net et de distinct, il faut d'abord ôter l’équivoque du mot de mouvement; car ce terme signifie ordinairement deux choses : la première est une certaine force qu’on imagine dans le corps mû qui est la cause de son mouvement ; la seconde est le transport continuel d’un corps qui s’éloigne ou qui s’approche d’un autre que l’on considère comme en repos.
Quand on dit par exemple qu’une boule a communiqué de son mouvement à une autre , le mot de mouvement se prend dans la première signification; mais si on dit simplement qu’on voit une boule dans un grand mouvement , il se prend dans la seconde. En un mot , ce terme mouvement signifie la cause et l’effet tout ensemble , qui sont cependant deux choses toutes différentes.
On est , ce me semble , dans des erreurs très-grossières et même très-dangereuses touchant la force qui donne le mouvement et qui transporte les corps. Ces beaux termes de nature et de qualités i impresses ne semblent être propres qu’à mettre à couvert l’ignorance des faux savants et l’impiété des libertins, comme il serait facile de le prouver. Mais ce n’est pas ici le lieu de parler de cette
DES SENS
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force qui meut les corps; elle n’est rien de visible, et je ne parlo ici que des erreurs de nos yeux. Je remets à le faire quand il sera i temps*.
Le mouvement pris dans le second sens , et pour ce transport d’un corps qui s’éloigne d’un autre , est quelque chose de visible et le sujet de ce chapitre.
I. J’ai, ce me semble, démontré dans le sixième chapitre que notre vue ne nous faisait pas connaître la grandour des corps en qux-mèmes, mais seulement le rapport qu’ils ont les uns avec les autres, et principalement avec le nôtre. D’où je conclus que nous ne \ pouvons aussi connaître la grandeur véritable ou absolue de leurs ] mouvements, c’est-à-dire de leur vitesse et de leur lenteur, mais seulement le rapport que ces mouvements ont les uns avec les autres, et principalement 'avec celui qui arrive ordinairement à notre corps; ce que je prouve ainsi :
Il est constant que nous ne saurions juger de la grandeur du mouvement d’un corps que par la longueur de l’espace que ce mémo corps a parcouru. Ainsi, puisque nos yeux ne nous font pas voir la véritable longueur de l’espace parcouru , il s’ensuit qu’ils ne peuvent pas nous faire connaître la véritable grandeur du mouvement.
Cette preuve n’est qu’une suite de ce que j’ai dit de l’étendue, et elle n’a sa force que parce qu’elle est une suite nécessaire de ce que j’en ai démontré. En voici une qui ne suppose rien. Je dis donc que quand même nous pourrions connaître clairement la véritable grandeur de l’espace parcouru, il ne s’ensuivrait pas que nous pussions de même connaître celle du mouvement.
II. La grandeur ou la vitesse du mouvement renferme deux \ choses : la première est le transport d’un corps d’un lieu à un autre, comme de Paris à Saint-Germain; la seconde est le temps qu’il a fallu pour faire ce transport. Or, il ne suffit pas de savoir exactement combien il y a d’espace entre Paris et Saint-Germain pour savoir si un homme y est allé d’un mouvement vite ou d’un mouvement lent; il faut outre cela savoir combien il a employé de temps pour en faire le chemin. J’accorde donc que l’on sache au vrai la longueur de ce chemin; mais je nie absolument qu’on puisse connaître exactement par la vue, ni même de quelque autre
Vny. le rhnp. * de lu deuxième partie du sixième livre.