‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 34 sur 154 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

C’est pour cela que notre âme n’aperçoit point les ébranlements que les objets excitent dans les libres de notre chair. Il lui serait assez inutile de les connaître, et elle n’en tirerait pas assez de lumière pour juger si les choses qui nous environnent seraient capables de détruire ou d’entretenir l’économie de notre corps : mais elle se sent touchée de sentiments qui diffèrent essentiellement, et qui, marquant précisément les qualités des objets par rapport à son corps, lui font sentir très-distinctement si ces objets sont capables de lui nuire.

Il faut , de plus , considérer que si l’âme n’apercevait que ce qui se passe dans sa main quand elle se brûle , si elle n’y voyait que le mouvement et la séparation de quelques fibres, elle ne s’en mettrait guère en peine ; et même elle pourrait quelquefois, par fantaisie ou par caprice, y prendre quelque satisfaction , comme ces fantasques qui se divertissent à tout rompre dans leurs emportements et dans leurs débauches.

Ou bien, de même qu’un prisonnier ne se mettrait guère en peine s’il voyait qu’on démolit les murailles qui l’enferment , et que même il s'en réjouirait dans l’espérance d’èlrc bientôt délivré; ainsi, si nous n’apercevions que la séparation des parties de notre corps lorsque nous nous brûlons ou que nous recevons quelque blessure , nous nous persuaderions bientôt que notre bonheur n’est pasd’ètre renfermé dans un corps qui nous empêche de jouir des choses qui nous doivent rendre heureux, et ainsi nous serions bien aises de le voir détruire.

Il s’ensuit de là que c’est avec une grande sagesse que l’auteur de l’union de notre âme avec notre corps a ordonné que nous sentions de la douleur quand il arrive au corps un changement capable de lui nuire , comme quand une aiguille entre dans la chair ou que le feu en sépare quelques parties , et que nous sentions du chatouillement ou une chaleur agréable quand ces mouvements sont modérés , sans apercevoir la vérité de ce qui se passe dans notre eorps, ni les mouvements de ces fibres dont nous venons de parler.

Premièrement, parce qu’en sentant de la douleur et du plaisir, qui sont des choses qui diffèrent bien davantage que du plus ou du moins, nous distinguons avec plus de facilité les objets qui en sont l’occasion; secondement, parce que cette voie de nous faire connaître si nous devons nous unir aux corps qui nous environnent ou

DES SEMS

nous en séparer est la plus courte , ot qu’elle occupe moins la ca • pacité d’un esprit qui n’est fait que pour Dieu ; enfin , parce que la douleur et le plaisir étant des modifications de notre âme , qu’elle sent par rapport à son corps, et qui la touchent bien davantage que la connaissance du mouvement de quelques fibres qui lui appartiendraient, cela l’oblige à s’en mettre fort en peine, et fait une union très-étroito entre l’une et l’autre partie de l’homme. Il est donc évident de tout ceci que les sens ne nous sont donnés que pour la conservation de notre corps , et non pour nous apprendre la vérité.

Ce que l’on vient de dire du chatouillement et de la douleur se doit entendre généralement de toutes les autres sensations, comme on le verra mieux dans la suite. On a commencé par ces deux sentiments plutét que par les autres, parce que ce sont les plus vifs et qu’ils font concevoir plus sensiblement ce que l’on voulait dire.

Il est présentement très-facile de faire voir que nous tombons en une infinité d’erreurs touchant la lumière et les couleurs , et généralement touchant toutes les qualités sensibles, comme le froid, le chaud, les odeurs, les saveurs, le son, la douleur, le chatouillement; et , si je voulais m’arrêter à rechercher en particulier toutes celles où nous tombons sur tous les objets de nos sens , des années entières ne suffiraient pas pour les déduire, parce qu’elles sont presque infinies. Ainsi ce 6cra assez d'en parler eu général.

Dans presque toutes les sensations il y a quatre choses différentes, que l’on confond, parce quelles se font toutes ensemble et comme en un instant. C’est là le principe de toutes les autres erreurs de nos sens.

. VI. La première est l’ action de l’objet, c’est-à-dire dans la chaleur, par exemple , l’ impulsion et le mouvement des petites parties du bois contre les fibres de la main.

La seconde est la passion de l’organe du sens, c’est-à-dire l’agitation des fibres de la main causée par celle des petites parties du feu , laquelle agitation se communiqué jusque dans le cerveau , parce qu’autrement l’âme ne sentirait rien.

La troisième est la passion , la sensation ou la perception de l'àme, c’est-à-dire ce que chacun sent quand il ost auprès du feu.

La quatrième est le jugement que l’âme fait que ce qu'elle sent

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