F.S SENS
que du miel et du sel. La première chose que ferait cet homme serait d’en examiner la couleur, l’odeur, la saveur, et les autres qualités sensibles; quelles sont celles du miel et celles du sel , en quoi elles conviennent , en quoi elles diffèrent , et le rapport qu’elles peuvent encore avoir avec celles des autres corps. Cela fait, voicià peu près la manière dont il raisonnerait , supposé qu’il crût comme un principe incontestable que les sensations fussent dans les objets des sens.
II. Toutes les choses que je sens en goûtant, en voyant et en maniant ce miel et ce sel, sont dans ce miel et dans ce sel. Or il est" indubitable que ce que je sens dans le miel diffère essentiellement de ce que je sens dans le sel. La blancheur du sel diffère sans doute bien davantage que du plus et du moins de la couleur du miel , et la douceur du miel de la saveur piquante du sel : et , par conséquent , il faut qu’il y ait une différence essentielle entre le miel et le sel , puisque tout ce que je sens dans l’un et dans l’autre no diffère pas seulement du plus et du moins , mais qu’il diffère essentiellement.
Voilà la première démarche que celte personne ferait ; car sans doute il ne peut juger que le miel et le sel diffèrent essentiellement que parce qu’il trouve que les apparences de l’un diffèrent essentiellement de celles de l’autre, c’est-à-dire que les sensations qu’il a du miel diffèrent essentiellement de celles qu’il a du sel , puisqu’il n’en juge que par l’impression qu’ils font sur les sens. Il regarde donc ensuite sa conclusion comme un nouveau principe duquel il tire d’autres conclusions en cette sorte.
III. Puis donc que le miel et le sel et les autres corps naturels diffèrent essentiellement les uns des autres, il s’ensuit que ceux-là se trompent lourdement qui nous veulent faire croire que toute la différence qui se trouve entre ces corps ne consiste que dans la différente configuration des petites parties qui les composent. Car, puisque la figure n’est point essentielle aux différents corps , que la figure de ces petites parties qu’ils imaginent dans le miel change , le miel demeurera toujours miel, quand même ces parties auraient la figure des petites parties du sel. Ainsi il faut de nécessité qu’il se trouve quelque substance qui , étant jointe à la matière première commune à tous les différents corps, fasse qu'ils diffèrent essentiellement les uns des autres.