G 1.1 VU B PREMIER
Voilà la seconde démarche que ferait cet homme , et l’heureuse découverte des formes substantielles : ces substances fécondes qui font tout ce que nous voyons dans la nature, quoiqu’elles ne subsistent que dans l’imagination de notre philosophe. Mais voyons les propriétés qu’il va libéralement donner à cet être do son invention , car il ôtera sans doute à toutes les autres substances les propriétés qui leur sont les plus essentielles pour l’en revêtir.
IV. Puis donc qu’il se trouve dans chaque corps naturel deux substances qui le composent , l’une qui est commune au miel et au sel et à tous les autres corps , et l’autre qui fait que le miel est miel , que le sel est sel , et que tous les autres corps sont ce qu’ils sont , il s’ensuit que la première , qui est la matière, n’ayant point de contraire et étant indifférente à toutes les formes , doit demeurer sans force et sans action , puisqu’elle n’a pas besoin de se défendre. Mais pour les autres, qui .sont les formes substantielles , elles ont besoin d’être toujours accompagnées de qualités et de facultés pour les défendre. Il faut qu’elles soient toujours sur leurs gardes, de peur d’être surprises ; qu’elles travaillent continuellement à leur conservation, à étendre leur domination sur les matières voisines, et à pousser leurs conquêtes le plus avant qu’elles pourront, parce que si elles étaient sans force , ou si elles manquaient d’agir, d’autres formes les viendraient surprendre et les anéantiraient aussitôt. Il faut donc qu’elles combattent toujours, et qu’elles nourrissent ces antipathies et ces haines irréconciliables contre ces formes ennemies qui ne cherchent qu’à les détruire.
Que s’il arrive qu’une forme s’empare de la matière d’une autre , que la forme de cadavre, par exemple, s’empare du corps d’un chien , il ne faut pas que cette forme se contente d’anéantir la forme du chien , il faut que sa haine se satisfasse dans la destruction de toutes les qualités qui ont suivi le parti de son ennemie. Il faut aussitôt que le poil du cadavre soit blanc d’une blancheur de création nouvelle ; que son sang soit rouge d’uno rougeur qui ne soit point suspecte ; que tout ce corps soit couvert de qualités fidèles à leur maîtresse, et qu’elles la défendent selon le peu de forces qu’ont les qualités d’un corps mort , qui doivent bientôt périr à leur tour. Mais parce qu’on ne peut pas toujours combattre et que toutes choses ont un lieu de repos, il faut sans doute que le feu, par exemple, ait son centre, où il tâche toujours d’aller par sa légèreté
DÈS SESS
et par son inclination naturelle, afin de se reposer, do ne brûler plus, et de quitter même sa chaleur, qu’il ne gardait ici-bas que pour sa défense.
Voilà une petite partie des conséquences que l’on tire de ce dernier principe , qu’il y a des formes substantielles , lesquelles conséquences on a fait conclure à notre philosophe avec un peu trop de liberté , car d’ordinaire les autres disent ces mêmes choses plus sérieusement qu’il n’a fait ici.
Il y a encore une infinité d’autres conséquences que tire tous les jours chaque philosophe, selon son humeur et son inclination, selon la fécondité ou la stérilité de son imagination; car ce ne sont que * ces choses qui les font différer les uns des autres.
On ne s’arrête point ici à combattre ces substances chimériques, d’autres personnes les ont assez examinées. Ils ont assez fait voir que les formes substantielles no furent jamais dans la nature, et qu’elles servent à tirer un très-grand nombre de conséquences fausses , ridicules et même contradictoires. On se contente d’avoir reconnu leur origine dans l’esprit de l’homme, et qu’elles doivent ce qu’elles sont aujourd’hui à Ce préjugé commun à tous les hommes, que les sensations sont clans les objets qu’ils sentent Car , si l’on considère avec un peu d'attention ce que nous avons déjà dit, savoir, qu’il est nécessaire pour la conservation du corps que nous ayons des sensations essentiellement différentes, quoique les impressions que les objets font sur notre corps ne diffèrent que très-peu , on verra clairement que c’est à tort qu’on s’imagine de si grandes différences dans les objets de nos sens.
Mais il faut que je dise ici en passant qu’on ne trouve rien à redire à ces termes de forme et de différence essentielle. Le miel est sans doute miel par sa forme , et c’est ainsi qu’il diffère essentiellement du sel ; mais cette forme ou cette différence essentielle ne consiste que dans la différente configuration de ses parties.
C’est cette différente configuration qui fait que le miel est miel et que le sel est sel ; et quoiqu'il ne soit qu’accidentel à la matière en général d’avoir la configuration des parties du miel ou du sel, et ainsi d’avoir la forme du miel ou du sel, on peut dire cependant qu’il est essentiel au miel et au sel, pour être ce qu’ils sont, d’avoir
i Ch. io , srt. s.