‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 63 sur 154 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

1. Changement!» qui arrivent à l’Imagination d’un enfant qui sort du sein de sa mère . par la conversation qu’il a avec sa nourrice, sa mère, et d’autres personnes.— 11. Av Is pour les bien élever.

Dans le chapitre précédent, nous avons considéré le cerveau d’un enfant dans le sein de sa mère; examinons maintenant ce qui lui arrive dès qu’il en est sorti. Et» même temps qu’il quitte les ténèbres et qu’il voit pour la première fois la lumière, le froid de l’air extérieur le saisit; les embrassements les plus caressants de la femme qui le reçoit offensent ses membres délicats; tous les objets extérieurs le surprennent; ils lui sont tous des sujets de crainte, parce qu’il ne les connaît pas encore, et qu’il n’a de lui-même aucune force pour se défendre ou pour fuir. Les larmes et les cris par lesquels il se console sont des marques infaillibles de ses peines et de ses frayeurs ; car ce sont en effet des prières que la nature fait pour lui aux assistants, afin qu’ils le défendent des maux qu il

souffre et de ceux qu’il appréhende.

Pour bien concevoir l’embarras où se trouve son esprit en cet état il faut se souvenir que les fibres de son cerveau sont trèsmoll'es et très-délicates , et par conséquent que tous les objets de

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dehors font sur elles des impressions très-profondes. Car , puisque les plus petites choses se trouvent quelquefois capables de blesser une imagination faible, un si grand nombre d’objets surprenants ne peut manquer de blesser et de brouiller celle d’un enfant.

Mais, afin d’imaginer encore plus vivement les agitations et les peines où sont les enfants dans le temps qu’ils viennent au monde, et les blessures que leur imagination doit recevoir , représentonsnous quel serait l’étonnement des hommes s’ils voyaient devant leurs yeux des géants cinq ou six fois plus hauts qu’eux, qui s’approcheraient sans leur rien faire connaître de leur dessein ; ou s’ils voyaient quelque nouvelle espèce d’animaux qui n’eussent aucun rapport avec ceux qu’ils ont déjà vus, ou seulement si un cheval ailé ou quelque autre chimère de nos poètes descendait subitement des nues sur la terre. Que ces prodiges feraient de profondes traces dans les esprits , et que de cervelles se brouilleraient pour les avoir vus seulement une fois!

Tous les jours il arrive qu’un événement inopiné et qui a quelque chose de terrible fait perdre l’esprit à des hommes faits , dont le cerveau n’est pas fort susceptible de nouvelles impressions , qui ont de l’expérience, qui peuvent se défendre, ou au moins qui peuvent prendre quelque résolution. Les enfants en venant au monde souffrent quelque chose de tous les objets qui frappent leurs sens, auxquels ils ne sont pas accoutumés. Tous les animaux qu’ils voient sont des animaux d’une nouvelle espèce pour eux , puisqu’ils n’ont rien vu au dehors de tout ce qu’ils voient pour lors; ils n’ont ni force , ni expérience ; les fibres de leur cerveau sont très-délicates et très-flexibles. Comment donc se pourrait-il faire que leur imagination ne demeurât point blessée par tant d’objets différents ?

Il est vrai que les mères ont déjà un peu accoutumé leurs enfants aux impressions des objets , puisqu’elles les ont déjà tracés dans les fibres de leur cerveau quand ils étaient encore dans leur sein , et qu’ainsi ils en sont beaucoup moins blessés, lorsqu’ils voient de leurs propres yeux ce qu’ils avaient déjà aperçu en quelque manière par ceux de leurs mères. Il est encore vrai que les fausses traces et les blessures que leur imagination a ressenties à la vue de tant d’objets terribles pour eux se ferment et se guérissent avec le temps; parce que, n’étant pas naturelles, tout le corps y

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