‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 64 sur 154 · PARTIE · texte numérisé non relu

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est contraire et les efface, comme nous avons vu dans le chapitre précédent; et c’est ce qui empêche que généralement tous les hommes ne soient fous dès leur enfance. Mais cela n’empêche pas qu’il n’y ait toujours quelques traces si fortes et si profondes , qu’elles ne se puissent effacer , de sorte qu’elles durent autant que la vie.

Si les hommes faisaient de fortes réflexions sur ce qui se passe au dedans d’eux-mèmes et sur leurs propres pensées , ils ne manqueraient pas d’expériences qui prouvent ce que l’on vient de dire. Us reconnaîtraient ordinairement en eux-mèmes des inclinations et des aversions secrètes que les autres n’ont pas , desquelles il semble qu’on ne puisse donner d’autre cause que ces traces de nos premiers jours. Car, puisque les causes de ces inclinations et aversions nous sont particulières, elles ne sont point fondées dans la nature de l’homme ; et puisqu’elles nous sont inconnues , il faut qu’elles aient agi en un temps où notre mémoire n’était pas encore capable de retenir les circonstances des choses qui auraient pu nous en faire souvenir , et ce temps ne peut être que celui de notre plus tendre enfance.

Descartes a écrit dans une de ses lettres qu’il avait une amitié particulière pour toutes les personnes louches, et qu’en ayant recherché la cause avec soin, il avait enfin reconnu que ce défaut se rencontrait en une jeune fille qu’il aimait lorsqu’il était encore enfant ; l’affection qu’il avait pour elle se répandant à toutes les personnes qui lui ressemblaient en quelque chose.

Mais ce ne sont pas ces petits dérèglements de nos inclinations, lesquels nous jettent le plus dans l’erreur : c’est que nous avons tous ou presque tous l’esprit faux en quelque chose , et que nous sommes presque tous sujets à quelquo espèce de folie, quoique nous ne le pensions pas. Quand on examine avec soin le génie de ceux avec lesquels on converse , on se persuade facilement de ceci ; et quoiqu’on soit peut-être original soi-même et que les autres en jugent ainsi , on trouve que tous les autres sont aussi des originaux, et qu’il n’y a de différence entre eux que du plus et du moins. Voilà donc une source assez ordinaire des erreurs des hommes, que ce bouleversement de leur cerveau causé par l’impression des objets extérieurs dans le temps qu’ils viennent au monde; mais cette cause ne cesse pas sitôt qu’on pourrait s’imaginer.

I. La conversation ordinaire que les enfants sont obligés d’avoir avec leurs nourrices , ou même avec leurs mères , lesquelles n’ont souvent aucuno éducation , achève de leur perdre et de leur corrompre entièrement l’esprit. Ces femmes ne les entretiennent que de niaiserios, que de contes ridicules ou capables de leur faire peur. Elles ne leur parlent que des choses sensibles , et d’une manière propre à les confirmer dans les faux jugements des sens. En un mot, elles jettent dans leurs esprits les semences de toutes les faiblesses qu’elles ont elles-mêmes, comme de leurs appréhensions extravagantes, de leurs superstitions ridicules et d’autres semblables faiblesses. Ce qui fait que n’étant pas accoutumés à rechercher la vérité, ni à la goûter, ils deviennent enfin incapables de la discerner et de faire quelque usage de leur raison. De là leur vient une certaine timidité et bassesse d’esprit qui leur demeure fort longtemps; car il y en a beaucoup qui, à l’àge de quinze et de vingt ans, ont encore tout l’esprit de leur nourrice.

Il est vrai que les enfants ne paraissent pas fort propres pour la méditation de la vérité et pour les sciences abstraites et relevées, parce que les fibres de leur cerveau étant très-délicates, elles sont très-facilement agitées par les objets même les plus faibles et les moins sensibles ; et leur âme ayant nécessairement des sensations proportionnées à l’agitation de ces fibres , elle laisse là les pensées métaphysiques et de pure intellection , pour s’appliquer uniquement à ses sensations. Ainsi il semble que les enfants no peuvent pas considérer avec assez d’attention les idées pures de la vérité , étant si souvent et si facilement distraits par les idées confuses des sens.

Cependant on peut répondre, premièrement, qu’il est plus facile à un enfant de sept ans de se délivrer des erreurs où les sens le portent, qu’à une personne de soixante qui a suivi toute sa vie les préjugés de l'enfance. Secondement, que si un enfant n’est pas capable des idées claires et distinctes de la vérité, il est du moins capable d’être averti que ses sens le trompent en toutes sortes d’occasions; et si on ne lui apprend pas la vérité, du moins ne doit-on pas l’entretenir ni le fortifier dans ses erreurs. Enfin les plus jeunes enfants, tout accablés qu’ils sont de sentiments agréa, blés et pénibles, ne laissent pas d’apprendre en peu de temps ce que des personnes avancées en âge ne peuvent faire en beaucoup davantage , comme la connaissance de l’ordre et des rapports qui

DE L IMAGINATION. — i" PARTIE.

se trouvent entre tous les mots et toutes les choses qu’ils voient et qu’ils entendent. Car, quoique ces choses ne dépendent guère que de la mémoire, cependant il parait assez qu’ils font beaucoup d’usage de leur raison dans la manière dont ils apprennent leur langue.

II. Mais puisque la facilité qu’ont les fibres du cerveau des enfants pour recevoir les impressions touchantes des objets sensibles est la cause pour laquelle on les juge incapables des sciences abstraites, il est difficile d’y remédier. Car il faut qu’on avoue que si on tenait les enfants sans crainte , sans désirs et sans espérances ; si on ne leur faisait point souffrir de douleurs , si on les éloignait autant qu’il se peut de leurs petits plaisirs, on pourrait leur apprendre, dès qu’ils sauraient parler, les choses les plus difficiles et les plus abstraites, ou tout au moins les mathématiques sensibles, la mécanique, et d’autres choses semblables qui sont nécessaires dans la suite de la vie. Mais ils n’ont garde d’appliquer leur esprit à des sciences abstraites, lorsqu’on les agite par des désirs et qu’on les trouble par des frayeurs , ce qu’il est très-nécessaire de bien considérer.

Car comme un homme ambitieux, qui viendrait de perdre son bien et son honneur , ou qui aurait été élevé tout d’un coup à une grande dignité qu’il n’espérait pas, ne serait point en état de résoudre des questions do métaphysique ou des équations d’algèbre, mais seulement de faire les choses que la passion présente lui inspirerait, ainsi les enfants, dans le cerveau desquels une pomme et des dragées font des impressions aussi profondes que les charges et les grandeurs en font dans celui d’un homme de quarante ans, ne sont pas en étal d’écouter des vérités abstraites qu’on leur enseigne. De sorte qu’on peut dire qu’il n’y a rien qui soit si contraire à l’avancement des enfants dans les sciences que les divertissements continuels dont on les récompense , et que les peines dont on les punit et dont on les menace sans cesse.

Mais ce qui est infiniment plus considérable, c’est que ces craintes de châtiments et ces désirs de récompenses sensibles, dont on remplit l’esprit des enfants, les éloignent entièrement de la piété. La dévotion est encore plus abstraite que la science, elle est encore moins du goût de la nature corrompue. L’esprit de l’homme est assez porté à l’étude, mais il n’est point porté à la piété. Si donc '

les grandes agitations ne nous permettent pas d’étudier , quoiqu’il y ait naturellement du plaisir, comment se pourrait-il faire que des enfants , qui sont tout occupés des plaisirs sensibles dont on les récom pense et des peines dont on les effraye , se conservassent encore assez de liberté d’esprit pour goûter les choses de piété?

La capacité de l’esprit est fort limitée, il ne faut pas beaucoup » de choses pour la remplir ; et, dans le temps que l’esprit est plein , il est incapable de nouvelles pensées s’il ne se vide auparavant.

Mais lorsque l’esprit est rempli des idées sensibles, il ne se vide pas comme il lui plaît. Pour concevoir ceci , il faut considérer que nous sommes tous incessamment portés vers le bien par les inclinations de la nature, et que le plaisir étant le caractère par lequel nous le distinguons du mal , il est nécessaire que le plaisir nous touche et nous occupe plus que tout le reste. Le plaisir étant donc attaché à l’usage des choses sensibles parce qu’elles sont le bien du corps de l’homme, il y a une espèce de nécessité que ces biens remplissent la capacité de notre esprit jusqu’à ce que Dieu répande sur eux une certaine amertume qui nous en donne du dégoût et de l’horreur , ou qu’il nous fasse sentir par sa grâce cette douceur du ciel qui efface toutes les douceurs de la terre : . . . . dando menti cœlestem delectationem , qua omnis terrena delectatio superetur *.

Mais , parce que nous sommes autant portés à fuir le mal qu’à aimer le bien , et que la douleur est le caractère que la nature a attaché au mal , tout ce que nous venons de dire du plaisir se doit , dans un sens contraire , entendre delà douleur.

Puis donc que les choses qui nous font sentir du plaisir et de la douleur remplissent la capacité de l’esprit, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de les quitter et de n’en être pas touché quand nous le voulons , il est visible qu’on ne peut faire goûter la piété aux enfants non plus qu’au reste des hommes , si on ne commence , selon les préceptes de l’Evangile , par la privation de toutes les choses qui touchent les sens et qui excitent de grands désirs et de grandes craintes : puisque toutes les passions offusquent et éteignent la grâce et cette délectation intérieure que Dieu nons fait sentir dans notre devoir.

• S. s/vg.

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Les plus petits enfants ont de la raison aussi bien que les hommes faits, quoiqu’ils n’aient pas d’expérience : ils ont aussi les mêmes inclinations naturelles , quoiqu’ils se portent à des objets bien différents. Il faut donc les accoutumer à se conduire par la raison , puisqu’ils en ont; et il faut les exciter à leur devoir en ménageant adroitement leurs bonnes inclinations. C’est éteindre leur raison et corrompre leurs meilleures inclinations que de les tenir dans leur devoir par des impressions sensibles. Ils paraissent alors être dans leur devoir , mais ils n’y sont qu’en apparence. La vertu n’est pas dans le fond de leur esprit ni dans le fond de leur cœur; ils ne la connaissent presque pas, et ils l’aiment encore beaucoup moins. Leur esprit n’est plein que de frayeurs et de désirs , d’aversions et d’amitiés sensibles, desquelles il ne se peut dégager pour se mettre en liberté et pour fairo usage de sa raison. Ainsi les enfants qui sont élevés de cette manière basse et servile s’accoutument peu à peu à une certaine insensibilité pour tous les sentiments d’un honnête homme et d’un chrétien, laquelle leur demeure toute leur vie; et quand ils espèrent se mettre à couvert des châtiments par leur autorité ou par leur adresse , ils s’abandonnent à tout ce qui flatte la concupiscence et les sens, parce qu’en effet ils ne connaissent point d’autres biens que les biens sensibles.

Il est vrai qu’il y a des rencontres où il est nécessaire d’instruire les enfants par leurs sens, mais il ne le faut faire que lorsque la raison ne suffit pas. Il faut d’abord les persuader par la raison de ce qu’ils doivent faire; et s’ils n’ont pas assez do lumière pour reconnaître leurs obligations, il semble qu’il faille les laisser en repos pour quelque temps. Car ce ne serait pas les instruire que de les forcer de faire extérieurement ce qu’ils ne croient pas devoir faire, puisque c’est l’esprit qu’il faut instruire et non pas le corps. Mais s’ils refusent de faire ce que la raison leur montre qu’ils doivent faire, il ne le faut jamais souffrir; et il faut plutôt en venir à quelque sorte d’excès , car en ces rencontres celui qui épargne son fils a pour lui , selon le Sage, plus de haine que d’amour '.

Si les châtiments n’instruisent pas l’esprit , et s’ils ne font point aimer la vertu, ils instruisent au moins en quelque manière le corps, et ils empêchent que l’on ne goûte le vice, et par consé-

1 Qui parfit virga, odit (Ilium suuin. Prov. il, si.

quent que l'on ne s’en rende esclave. Mais ce qu’il faut principalement remarquer, c’est que les peines ne remplissent pas la capacité de l’esprit, comme les plaisirs. On cesse facilement d’y penser, dès qu’on cesse de les souffrir et qu’il n’y a plus de sujet de les craindre. Car alors elles ne sollicitent point l’imagination ; elles n’excitent point les passions; elles n’irritent point la concupiscence; enfin elles laissent à l’esprit toute la liberté de penser à ce qu’il lui plaît. Ainsi on peut s’en servir envers les enfants pour les retenir dans leur devoir ou dans l’apparence de leur devoir.

Mais s’il est quelquefois utile d’effrayer et de punir les enfants par des châtiments sensibles, il ne faut pas conclure qu’on doive les attirer par des récompenses sensibles; il ne faut se servir de ce qui touche les sens avec quelque force que dans la dernière nécessité. Or il n’y en a aucune de leur donner des récompenses sensibles et de leur représenter ces récompenses comme la fin de leurs occupations. Ce serait au contraire corrompre toutes leurs meilleures actions, et les porter plutôt à la sensualité qu’à la vertu. Les traces des plaisirs qu’on a [une fois goûtés demeurent fortement imprimées dans l’imagination; elles réveillent continuellement les idées des biens sensibles; elles excitent toujours les désirs importuns, qui troublent la paix de l’esprit; enfin elles irritent la concupiscence en toutes rencontres, et c’est un levain qui corrompt tout : mais ce n’est pas ici le lieu d’expliquer ces choses comme elles le méritent.

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