LIVRE PREMIER
tairement que nous y consentons; de sorte que nous sommes portés à croire que ce n'est point notre volonté, mais notre entendement ! qui en juge.
Afin de teeonnaitre notre erreur, il faut savoir que les choses que nous considérons ne nous paraissent entièrement évidentes que lorsque l’entendement en a examiné tous les côtés et tous les rapports nécessaires pour en juger; d’où il arrive que la volonté ne pouvant rien vouloir sans connaissance , elle ne peut plus agir dans l’entendement, c’est-à-dire qu’elle ne peut plus désirer qu’il représente quelque chose de nouveau dans son objet, parce qu’il en a déjà considéré tous les côtés qui ont rapport à la question que l’on veut décider. Elle est donc obligée de se reposer dans ce qu’il a déjà représenté, et de cesser de l’agiter et de l’appliquer à des considérations inutiles ; et c’est ce repos qui est proprement ce qu’on appelle jugement et raisonnement. Ainsi ce repos ou ce jugement n’étant pas libre, quand les choses sont dans la dernière évidence, il nous semble aussi qu’il n’est pas volontaire.
Mais tant qu’il y a quelque chose d’obscur dans le sujet que nous considérons, ou que nous ne sommes pas entièrement assurés que nous ayons découvert tout ce qui est nécessaire pour résoudre la question , comme il arrive presque toujours dans celles qui sont difficiles et qui renferment plusieurs rapports, il nous est libre de ne pas consentir, et la volonté peut encore commander à l’entendement de s’appliquer à quelque chose de nouveau ; ce qui fait que nous ne somme» pas si éloignés de croire que les jugements que nous formons sur ces sujets soient volontaires.
Cependant la plupart des philosophes prétendent que ces jugements mômes que nous formons sur des choses obscures ne sont pas volontaires , et ils veulent généralement que le consentement à la vérité soit une action de l’entendement, ce qu’ils appellent acquiescement, asseusus , à la différence du consentement au bien qu’ils attribuent à la volonté , et qu’ils appellent consentement , consensus. Mais voici la cause de leur distinction et de leur erreur.
C’est que dans l’état où nous-sommes souvent nous voyons évidemment des vérités sans aucune raison d’en douter, et ainsi la volonté n’est point indifférente dans le consentement qu’elle donne à ces vérités évidentes, comme nous venons d’expliquer; mais il
DES SENS
n’en est pas de même des biens, et nous n’en connaissons aucun sans quelque raison de douter que nous le devions aimer. Nos passions et les inclinations que nous avons naturellement pour les plaisirs sensibles sont des raisons confuses, mais très-for, tes à cause de la corruption de notre nature , lesquelles nous rendent froids et indifférents dans l’amour même de Dieu ; et ainsi nous sentons manifestement notre indifférence , et nous sommes intérieurement convaincus que nous faisons usage de notre liberté quand nous aimons Dieu.
Mais nous n’apercevons pas de même que nous fassions usage de notre liberté quand nous consentons à la vérité, principalement lorsqu’elle nous parait entièrement évidente; et cela nous fait croire que le consentement à la vérité n’est pas volontaire. Comme s’il faHait que nos actions fussent indifférentes pour être volontaires , et comme si les bienheureux n’aimaient pas Dieu très-volontairement sans en être détournés par quoi que ce soit, de même que nous consentons à cette proposition évidente que deux fois 2 sont 4, sans être détournés de la croire par quelque apparence de raison contraire.
Mais afin que l’on reconnaisse distinctement la différence qu’il y a entre le consentement de la volonté à la vérité et son consentement à la bonté, il faut savoir la différence qui se trouve entre la vérité et la bonté prise dans le sens ordinaire et par rapport à nous. Cette différence consiste en ce que la bonté nous regarde et nous touche , et que la vérité ne nous touche pas ; car la vérité ne consiste que dans le rapport que deux ou plusieurs choses ont entre elles , mais la bonté consiste dans le rapport de convenance que les choses ont avec nous 1 . Ce qui fait qu’il n’y a qu’une seule action de la volonté au regard de la vérité, qui est son acquiescement ou son consentement à la représentation du rapport qui est entre les choses, et qu’il y en a deux au regard de la bonté, qui sont son acquiescement ou son consentement au rapport de convenance de la chose avec nous , et son amour ou son mouvement vers cette chose, lesquelles actions sont bien différentes, quoiqu’on les confonde ordinairement. Car il y a bien de la différence entre acquiescer simplement et se porter par amour à ce que l’esprit repré-
1 Los géomètre* n’alment pas la vérilé , mais la connaissance <lc la vérlti1 , quoiqu’on le dise autrement.
26 LlVgE PREMIER.
sente, puisqu’on acquiesce souvent à des choses que l’on voudrait
bien qui ne fussent pas et que l’on fuit.
Or, si on considère bien ces choses, on reconnaîtra visiblement que c’est toujours la volonté qui acquiesce , non pas aux choses si elles ne lui sont agréables , mais à la représentation des choses ; et que la raison pour laquelle la volonté acquiesce toujours à la représentation des choses qui sont dans la dernière évidence est , comme nous l’avons déjà dit, qu’il n’y a plus dans ces choses aucun rapport qu’il ait fallu considérer que l’entendemeut ne l’ait aperçu. De sorte qu’il est comme nécessaire que la volonté cesse de s agiter et de se fatiguer inutilement, et qu’elle acquiesce avec une pleine assurance qu’elle ne s’est pas trompée, puisqu’il n’y a plus rien vers quoi elle puisse tourner son entendement.
Il faut principalement remarquer que, dans l’état ou nous sommes , nous ne connaissons les choses qu imparfaitement, et que par conséquent il est absolument nécessaire que nous ayons cette liberté d’indifférence par laquelle nous pouvons nous empêcher de consentir.
Pour en reconnaître la nécessité , il faut considérer que nous sommes portés par nos inclinations naturelles vers la vérité et vers la bonté ; de sorte que la volonté ne se portant qu’aux choses dont l’esprit a quelque connaissance, il faut quelle se porte à ce qui a l’apparence de la vérité et de la bonté. Mais parce que tout ce qui a l’apparence de la vérité et de la bonté n est pas toujours tel qu il paraît, il est visible que si la volonté n’était pas libre, et si elle se portait infailliblement et nécessairement à tout ce qui a ces apparences de bonté et de vérité , elle se tromperait presque toujours. D’où on pourrait conclure que l’auteur de son être serait aussi 1 auteur de ses égarements et de ses erreurs.
III. La liberté nous est donc donnée de Dieu afin que nous nous empêchions de tomber dans l’erreur et dans tous les maux qui suivent do nos erreurs , en ne nous reposant jamais pleinement dans les vraisemblances, mais seulement dans la vérité, c’est-à-dire en ne cessant jamais d’appliquer l’esprit , et de lui commander qu’il examine jusqu’à ce qu’il ait éclairci et développé tout ce qu’il y a à examiner. Car la vérité ne se trouve presque jamais qu’avec l’évidence, et l’évidence ne consiste que dans la vue claire et distincte de toutes les parties èt de tous les rapports de
DES SENS
l’objet , qui sont nécessaires pour porter un jugement assuré.
L’usage donc que nous devons faire de notre liberté , c’est do nous en servir autant que nous le pouvons ; c’est-à-dire de ne consentir jamais à quoi que ce soit , jusqu’à ce que nous y soyons comme forcés par des reproches intérieurs de notre raison.
C’est se faire esclave contre la volonté de Dieu que de se soumettre aux fausses apparences de la vérité ; mais c’est obéir à la voix de la vérité éternelle, qui nous parle intérieurement , que de nous soumettre de bonne foi à ces reproches secrets de notre raison qui accompagnent le refus que l’on fait de se rendre à l’évidence. Voici donc deux règles établies sur coque je viens de dire, lesquelles sont les plus nécessaires de toutes pour les sciences spéculatives et pour la morale, et que l’on peut regarder comme le fondement de toutes les sciences humaines.
IV. Voici la première qui regarde les sciences : On ne doit jamais donner de consentement entier qu’aux propositions qui paraissent si évidemment vraies , qu’on ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches secrets de la raison ; c’est-à-dire sans que l’on connaisse clairement qu’on ferait mauvais usage de sa liberté, si l’on ne voulait pas consentir , ou si l’on voulait étendre son pouvoir sur des choses sur lesquelles elle n’en a plus.
La seconde pour la morale est telle : On ne doit jamais aimer absolument un bien si l'on peut sans remords ne le point aimer. D’où il s’enguit qu’on ne doit rien aimer que Dieu absolument et sans rapport, car il n’y a que lui seul qu’on ne puisse s'abstenir d’aimer de cette sorte sans remords; c’est-à-dire sans qu’on sache évidemment qu’on fait mal, supposé qu’on le connaisse par la raison ou par la foi.
V. Mais il faut remarquer ici que quand les choses que nous apercevons nous paraissent fort vraisemblables , nous nous trouvons extrêmement portés à les croire; nous sentons même de la peine quand nous ne nous en laissons pas persuader ; de sorte que, si nous n’y prenons bien garde , nous sommes fort en danger d’y consentir, et par conséquent de nous tromper; car c’est un grand hasard que la vérité se trouve entièrement conforme à la vraisemblance. Et c’est pour cela que j’ai mis expressément dans ces deux règles, qu’il ne faut consentir à rien jusqu’à ce que l’on voio évi-