‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 8 sur 154 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

demment qu’on ferait mauvais usage de sa liberté si l’on ne con* | sentait pas.

Or , quoique l’on se sente extrêmement porté à consentir à la vraisemblance , si toutefois on prend le soin de faire réflexion si l’on voit évidemment qu’on est obligé d’y consentir, on trouvera sans doute que non. Car si la vraisemblance est appuyée sur les impressions de nos sens, vraisemblance néanmoins qui n’en mérite pas le nom, alors on se trouvera fort incliné à s’y rendre; mais on n’en reconnaîtra point d’autre cause que quelque passion, ou l'affection générale que l’on a pour ce qui touche les sens, comme on le verra assez dans la suite.

Mais si la vraisemblance vient de quelque conformité avec la vérité , comme d’ordinaire les connaissances vraisemblables sont vraies, prises dans un certain sens, alors si on fait réflexion sur soi-même, l’on se sentira porté à faire deux choses; l’une à croire , et l’autre à examiner encore ; mais on ne se trouvera jamais si persuadé, qu’on croie évidemment mal faire si l’on no consent pas tout à fait.

Or ces deux inclinations que l’on a à l’égard des choses vraisemblables sont fort bonnes. Car on peut et on doit donner son consentement aux choses vraisemblables , prises au sens qui porte l’image de la vérité : mais on ne doit pas donner encore un consentement entier, comme nous avons mis dans la règle ; et il faut examiner les côtés et les faces inconnues, afin d’entrer pleinement dans la nature de la chose , et bien distinguer le vipi d’avec le faux ; et alors consentir entièrement si l’évidence nous y oblige.

11 faut donc bien s’accoutumer à distinguer la vérité d’avec la vraisemblance , en s’examinant intérieurement comme je viens d’expliquer : car c’est faute d’avoir eu soin de s’examiner de cette sorte, que nous nous sentons touchés presque de la même manière de deux choses si différentes. Car enfin il est de la dernière conséquence de faire bon usage de sa liberté , en s’abstenant toujours de consentir aux choses et de les aimer , jusqu’à ce qu’on se sente comme forcé de le faire par la voix puissante de l’auteur de la nature, que j’ai appelée auparavant les reproches de notre raison et les remords do notre conscience.

Tous les devoirs des êtres spirituels, tant des anges que des hommes, consistent principalement dans ce bon usage ; et l’on peut

DES SENS

dire sans crainte que s’ils se servent avec soin de leur liberté, sans se rendre mal à propos esclaves du mensonge et de la vanité, ils sont dans le chemin de la plus grande perfection dont ils soient naturellement capables : pourvu néanmoins que leur entendemen ne demeure point oisif, qu’ils aient soin de l’exciter continuellement à de nouvelles connaissances , et qu’ils le rendent capable des plus grandes vérités, par des méditations continuelles sur des sujets dignes de son attention.

Car afin de se perfectionner l’esprit , il ne suffit pas de faire toujours usage de sa liberté, en ne consentant jamais à rien, comme ces personnes qui font gloire de ne rien savoir et de douter de toutes choses. 11 ne faut pas aussi consentir à tout , comme plusieurs autres qui ne craignent rien tant que d’ignorer quelque chose, et qui prétendent tout savoir. Mais il faut faire un si bon usage de son entendement, par des méditations continuelles, qu’on se trouve souvent en état de pouvoir consentir à ce qu’il nous représente sans aucune crainte de se tromper,

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