CHAPITRE PREMIER
I . De la disposition que nous avons à Imiter les autres en toutes choses , laquelle est l'origine de la communication des erreurs qui dépeudent de la puissance de l’imagination. — II. Deux causes principales qui augmentent cette disposition. — III. Ce que c’est qu'lmaglnation forte. — IV. Qu’U y en a de plusieurs sortes. Des fous et de ceux qui ont l'imagination forte dans le sens qu’on l’entend Ici. — V. Deux défauts considérables de ceux qui ont l'Imagination forte. — VI. De la puissance qu’ils ont de persuader et d'imposer.
Après avoir expliqué la nature de l’imagination , les défauts auxquels elle est sujette , et comment notre propre imagination nous jette dans l’erreur, il ne reste plus a parler dans ce second livre que de la communication contagieuse des imaginations fortes ; je
veux dire de la force que certains esprits ont sur les autres pour les engager dans leurs erreurs.
Les imaginations fortes sont extrêmement contagieuses ; elles dominent sur celles qui sont faibles; elles leur donnent peu à peu leurs mêmes tours cl leur impriment leurs mêmes caractères. Ainsi, ceux qui ont l’imagination forte et vigoureuse étant tout à fait déraisonnables, il y a très-peu de eau sia plus générales des erreurs des hommes que cette communication dangereuse de l’imagination.
Pour concevoir ce que c’est que celte contagion et comment ello se transmet de l’un à l’autre, il faut savoir que les hommes ont besoin les uns des autres, et qu’ils sont faits pour composer ensemble plusieurs corps dont toutes les parties aient entre elles une mutuelle correspondance. C’est pour entretenir cette union que Dieu leur a commandé d’avoir do la charité les uns pour les autres. Mais parce que l’amour-propre pouvait peu à peu éteindre la charité et rompre ainsi le nœud de la société civile, il a été à propos pour la conserver que Dieu unit encore les hommes par des liens naturels qui subsistassent au défaut de la charité et qui intéressassent l’amour-propre.
I. Ces liens naturels, qui nous sont communs avec les bêtes , consistent dans une certaine disposition du cerveau qu’ont tous les hommes pour imiter quelques-uns do ceux avec lesquels ils conversent, pour former les mêmes jugements qu’ils font et pour entrer dans leè mêmes passions dont ils sont agités. Et cette disposition lie d’ordinaire les hommes les uns avec les autres beaucoup plus étroitement qu’une charité fondée sur la raison, laquelle charité est assez rare.
Lorsqu’un homme n’a pas cette disposition du cerveau pour entrer dans nos sentiments et dans nos passions, il est incapable par si» nature, de se lier avec nous, et de faire un même corps; il ressemble à ces pierres irrégulières, qui ne peuvent trouver leur place dans un bâtiment, parce qu’on ne les peut joindre avec les autres.
Odorant hilarem triste» . tristemque Jocosl,
Sodatum ccleres, agtlem gnavumque rrniisst.
Il faut plus de vertu qu’on no pense pour ne pas rompre avec ceux qui n’ont point d’égard à nos passions et qui ont des sentiments contraires aux nôtres. Et ce n’est pas tout à fait sans raison ; car
lorsqu'un homme a sujet d’être dans la tristesse ou dans la joie , r’est lui insulter en quelque manière que de ne pas entrer dans ses sentiments. S'il est triste, on ne doit pas se présenter devant lui avec un air gai et enjoué qui marque de la joie et qui en imprime les mou" vements avec effort dans son imagination ; parce que c’est le vouloir ôter de l’état qui lui est le plus convenable et le plus agréable , la tristesse même étant la plus agréable de toutes les passions à un homme qui souffre quelque misère.
II. Tous les hommes ont donc une certaine disposition de cerveau qui les porte naturellement à se composer de la mémo ma* nière que quelques-uns de ceux avec qui ils vivent. Or cette disposition a deux causes principales qui l’entretiennent et qui l’augmentent. L’une est dans l’âme, et l’autre dans le corps. La première consiste principalement dans l’inclination qu’ont tous les hommes pour la grandeur et pour l’élévation , pour obtenir daus l’esprit des autres une place honorable. Car c’est cette inclination qui nous excite secrètement à parler, à marcher, â nous habiller et à prendre l’air des personnes de qualité. C’est la source des modes nouvelles , de l’instabilité des langues vivantes, et mémo de certaines corru[>tions générales des mœurs. Enfin c’est la principale origine do toutes les nouveautés extravagantes et bizarres qui ne sont point appuyées sur la raison, mais seulement sur la fantaisie des hommes.
L’autre cause qui augmente la disposition que nous avons à imiter lis autres, do laquelle nous devons principalement parler ici , consiste dans une certaine impression que les personnes d’une imagination forte font sur les esprits faibles et sur les cerveaux tqndiés et délicats.
III. J’entends par imagination forte et vigoureuse cette constitution du cerveau qui le rend capable de vestiges et de traces extrêmement profondes, et qui remplissent tellement la capacité de l’âme, qu’elles l’empêchent d’apporter quelque attention à d’autres choses qu’à celles que ces images représentent.
IV. Il y a deux sortes de personnes qui ont l’imagination forte dans ce sens. Les premières reçoivent ces profondes traces par l’impression involontaire et déréglée des esprits animaux ; et les autres > desquels on veut principalement parler, les reçoivent par la disposition qui se trouve dans la substance de leur cerveau.
Il est visible que les premiers sont entièrement fous, puisqu’ils
LIVHE DEUXIEME.
sont contraints, par l’union naturelle qui est entre leurs idées et ces traces, de penser à des choses auxquelles les autres avec qui ils conversent ne pensent pas , ce qui les rend incapables de parler à propos et de répondre juste aux demandes qu’on leur fait.
il y en a d’une infinité do sortes qui ne diffèrent que du plus et du moins, et l’on peut dire que tous ceux qui sont agités de quelque passion violente sont de leur nombre, puisque dans le temps de leur émotion les esprits animaux impriment avec tant de force les traces et les images de leur passion , qu’ils ne sont pas capables de penser à autre chose.
Mais il faut remarquer que toutes ces sortes de personnes ne sont pas capables de corrompre l’imagination des esprits même les plus faibles , et des cerveaux les plus mous et les plus délicats, pour deux raisons principales. La première, parce que no pouvant répondre conformément aux idées des autres, ils ne peuvent leur rien persuader; et la seconde , parce que, le déréglement de leur esprit étant tout à fait sensible, on n’écoute qu’avec mépris tous leurs discours.
Il est vrai néanmoins que les personnes passionnées nous passionnent , et qu’elles font dans notre imagination des impressions qui ressemblent à celles dont elles sont touchées ; mais comme leur emportement est tout à fait visible , on résiste à ces impressions et l’on s’en défait d’ordinaire quelque temps après. Elles s’effacent d’elles-mômes lorsqu’elles ne sont point entretenues par la cause qui les avait produites, c’est-à-dire lorsque ces emportés ne sont plus en notre présence, et que la vue sensible des traits que la passion formait sur leur visage ne produit plus aucun changement dans les fibres de notre cerveau, ni aucune agitation dans nos esprits animaux.
Je n’examine ici que cette sorte d’imagination forte et vigoureuse qui consiste dans une disposition du cerveau propre pour recevoir des traces fort profondes des objets les plus faibles et les moins agissants.
Ce n’est pas un défaut que d’avoir le cerveau propre pour imaginer fortement les choses et recevoir des images très-distinctes et très-vives des objets les moins considérables, pourvu que l’âme demeure toujours la maîtresse do l’imagination , que ces images s’impriment par ses ordres et quelles s’effacent quand il lui plaît;
c’est au contraire l’origine de la finesse et de la force de l’esprit. Mais lorsque l’imagination domine sur lame, et que sans attendre les ordres de la volonté ces traces se forment par la disposition du cerveau et par l’action des objets et des esprits, il est visible que c’est une très-mauvaise qualité et une espèce de folie. Nous allons tâcher de faire connaître le caractère de ceux qui ont l’imagination de cette sorte.
Il faut pour cela se souvenir que la capacité de l’esprit est trèsbornée ; qu’il n’y a rien qui remplisse si fort sa capacité que les sensations de l'àme , et généralement toutes les perceptions des objets qui nous touchent beaucoup, et que les traces profondes du cerveau sont toujours accompagnées de sensations ou de ces autres perceptions qui nous appliquent fortement. Car par là il est facile de reconnaître les véritables caractères de l’esprit de ceux qui ont l’imagination forte.
V. Le premier, c’est que ces personnes ne sont pas capables de juger sainement des choses qui sont un peu difficiles et embarrassées. Parce que la capacité de leur esprit étant remplie des idées qui sont liées par la nature à ces traces trop profondes, ils n’ont pas la liberté de penser à plusieurs choses en même temps. Or, dans los questions composées , il faut que l’esprit parcoure par un mouvement prompt et subit le3 idées de beaucoup de choses, et qu’il en reconnaisse d’une simple vue tous les rapports et toutes les liaisons qui sont nécessaires pour résoudre ces questions.
Tout le monde sait par sa propre expérience qu’on n’est pas capable de s’appliquer à quelque vérité dans le temps que l’on est agité de quelque passion , ou que l’on sent quelque douleur un peu forte , parce qu’alors il y a dans le cerveau do ces traces profondes qui occupent la capacité de l’esprit. Ainsi ceux de qui nous parlons ayant des traces plus profondes des mêmes objets que les autros , comme nous le supposons , ils ne peuvent pas avoir autant d’étendue d’esprit ni embrasser autant de choses qu’eux. Le premier défaut de ces personnes est donc d’avoir l’esprit petit , et d’autant plus petit , que leur cerveau reçoit des traces plus profondes des objets les moins considérables.
Le second défaut c’est qu’ils sont visionnaires, mais d’une manière délicate et assez difficile à reconnaître. Le commun des hommes ne les estime pas visionnaires; il n’y a que les esprits justes et éclairés
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