‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 75 sur 154 · LIVRE »F! MEME · texte numérisé non relu

LIVRE »F! MEME

qui s'a[>erooivent de leurs visions et de l’égarement de leur imagination.

Pour concevoir l’origine de ce défaut , il faut encore se souvenir de ce que nous avons dit dès le commencement de ce second livre , qu’à l’égard de ce qui se passe dans le cerveau , les sens et l’imagination ne diffèrent que du plus et du moins , et que c’est la grandeur et la profondeur des traces qui font que l’àme sent les objets, qu’elle les juge comme présents et capables de la toucher, et enfin assez proches d’elle pour lui faire sentir du plaisir et de la douleur. Car lorsque les traces d’un objet sont petites, l’àme imagine seulement cet objet; elle ne juge pas qu’il soit présent, et même elle no •Tè regarde pas comme fort grand et fort considérable. Mais, à mesure ‘que ces traces deviennent plus grandes et plus profondes, l’Ame juge aussi ^ne l’objet devient plus grand et (plus considérable , qu’il s’approche davantage de nous , et enfin qu’il est capable de nous toucher et de nous blesser.

Les visionnaires dont je parle ne sont pas dans cet excès de folie do croire voir devant leurs yeux des objets qui sont absents : les traces de leur cerveau ne sont pas encore assez profondes, ils ne sont fous qu’à demi ; et s’ils l’étaient tout à fait, on n’aurait que faire de parler d’eux ici , puisque tout le monde sentant leur égarement, on ne pourrait pas s’y laisser tromper. Ils ne sont pas visionnaires des sens, mais seulement visionnaires d’imagination. Les fous sont visionnaires des sens, puisqu’ils ne voient pas les choses comme elles sont , et qu’ils en voient souvent qui ne sont point ; mais ceux dont je parle ici sont visionnaires d’imagination, puisqu’ils s’imaginent les choses tout autrement qu’elles ne sont , et qu’ils en imaginent même qui ne sont point. Cependant il est évident que les visionnaires des sens et les visionnaires d’imagination ne diffèrent entre eux que du plus et du moins , et que l’on passe souvent de l’état des uns à celui des autres. Ce qui fait qu’on se doit représenter la maladie de l’esprit des derniers par comparaison à celle des premiers, laquelle est plus sensible et fait davantage d’impression sur l’esprit, puisque dans des choses qui ne diffèrent que du plus et du moins il faut toujours expliquer les moins sensibles par rapport aux plus sensibles.

I>e second défaut de ceux qui ont l’imagination forte et vigoureuse est donc d’être visionnaires d’imagination ou simplement

DE L’IMAGINATION. — IIIe PAHTIK.

visionnaires; car on appelle du terme de fous ceux qui sont visionnaires des sens. Voici donc les mauvaises qualités des esprits visionnaires.

Ces esprits sont excessifs on toutes rencontres : ils relèvent les choses basses, ils agrandissent les petites, ils approchent les éloignées. Rien ne leur parait tel qu’il est. Ils admirent tout, ils se récrient sur tout sans jugement et sans discernement. S’ils sont disposés à la crainte par leur complexion naturelle, je veux dire, si les fibres de leur cerveau étant extrêmement délicates , leurs esprits animaux sont en petite quantité, sans force et sans agitation , de sorte qu’ils ne puissent communiquer au reste du corps les mouvements nécessaires , ils s’effrayent à la moindre chose , et ils tremblent à la chute d’une feuille. Mais s’ils ont abondance d’esprits et de sang, ce qui est plus ordinaire, ils se repaissent de vaines espérances, et, s’abandonnant à leur imagination féconde en idées, ils bâtissent, comme l’on dit, des châteaux en Espagne avec beaucoup de satisfaction et de joie. Ils sont véhéments dans leurs passions , entêtés dans leurs opinions , toujours pleins et très-satisfaits d’eux, mêmes. Quand ils se mettent dans la tète de passer pour beaux esprits , et qu’ils s’érigent en auteurs ; car il y a des auteurs de toute espèce , visionnaires et autres ; que d’extravagances , que d’emportements, que de mouvements irréguliers! ilsin’jmitent jamais la nature ; tout est affecté , tout est forcé , tout est guindé. Us ne vont que par bonds, ils ne marchent qu’en cadence; ce ne sont que figures et qu’hyperboles. Lorsqu’ils se veulent mettre dans la piété , et s’y conduire par leur fantaisie , ils entrent entièrement dans l’esprit juif et pharisien. Ils s’arrêtent d’ordinaire à l’écorce, à des cérémonies extérieures et à de petites pratiques; ils s’en occupent tout entiers. Ils deviennent scrupuleux, timides, superstitieux. Tout est de foi, tout est essentiel chez eux , hormis ce qui est véritablement de foi et ce qur est essentiel ; car assez souvent ils négligent ce qu’il y a de plus important dans l’Évangile, la justice, la miséricorde et la foi, leur esprit étaht occupé par dos devoirs moins essentiels. Mais il y aurait trop de choses à dire. Il suffit, pour se persuader de leurs défauts, et pour en remarquer plusieurs autres , de faire quelque réflexion sur ce qui se passe dans les conversations ordinaires.

Les personnes d’une imagination forte et vigoureuse ont encore u. 13

LlVltE DEUXIEME.

d’autres qualités qu’il est très-nécessaire de bien expliquer. Nous n’avons parlé jusqu’à présent que de leurs défauts ; il est très-juste maintenant de parler do leurs avantages. Ils en ont un entre autres qui regarde principalement notre sujet, parce que c’est par cet avantage qu’ils dominent sur les esprits ordinaires, qu’ils les font entrer dans leurs idées, et qu’ils leur communiquent toutes les fausses impressions dont ils sont touchés.

I VI. Cet avantage consiste dans une facilité de s’exprimer d’une manière forte et vive quoiqu’elle no soit pas naturelle. Ceux qui imaginent fortement les choses les expriment avec beaucoup de force, et persuadent tous ceux qui se convainquent plutôt par l’air et par l’impression sensible que par la force des raisons. Car le cerveau de ceux qui ont l’imagination forte , recevant , comme l’on a dit, des traces profondes des sujets qu’ils imaginent , ces traces sont naturellement suivies d’une grande émotion d’esprits, qui dispose d’une manière prompte et vive tout leur corps pour exprimer leurs pensées. Ainsi l’air do leur visage , le ton de leur voix , et le tour de leurs paroles, animant leurs expressions, préparent ceux qui les écoutent et qui les regardent à se rendre attentifs, et à recevoir machinalement l'impression de l’image qui les agite. Car enfin un homme qui est pénétré de ce qu’il dit en pénètre ordinairement les autres; un passionné émeut toujours, et quoique sa rhétorique soit souvent irrégulière , elle ne laisse pas d’ètre trèspersuasive, parce que l’air et la manière se font sentir, et agissent ainsi dans l’imagination des hommes plus vivement que les discours les plus forts qui sont prononcés de sang-froid : à cause que ces discours ne flattent point leurs sens et ne frappent point leur imagination.

Les personnes d’imagination ont donc l’avantage de plaire, de toucher et de persuader , à cause qu’ils forment des images trèsvives et très-sensibles de leurs pensées./Mais il y a encore d’autres causes qui contribuent à cette facilité qu’ils ont de gagner l’esprit. Car ils ne parlent d’ordinaire quo sur des sujets faciles, et qui sont de la portée des esprits du commun. Ils ne se servent que d’expressions et de termes qui ne réveillent que les notions confuses îles sens, lesquelles sont toujours très-fortes et très-touchantes. Ils ne traitent des matières grandes et dilliciles que d’une manière vague et par lieux communs, sans se hasarder d’entrer dans le clé-

tai! et sans s’attacher aux principes; soit parce qu’ils n'entendent pas ces matières, soit parce qu’ils appréhendent de manquer de termes, de s’embarrasser, et de fatiguer l’esprit de ceux qui ne sont pas capables d’une forte attention.

Il est maintenant facile de juger par les choses que nous venons de dire, que les dérèglements d’imagination sont extrêmement contagieux , et qu’ils se glissent et se répandent dans la plupart des esprits avec beaucoup de facilité. Mais ceux qui ont l’imagination forte étant d’ordinaire ennemis de la raison et du bon sens, à cause de la petitesse de leur esprit et des visions auxquelles ils sont sujets , on peut aussi reconnaître qu’il y a très-peu de causes plus générales de nos erreurs que la communication contagieuse des dérèglements et des maladies de l’imagination. Mais il faut encore prouver ces vérités par des exemples et des expériences connues do tout le monde.

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