‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 93 sur 154 · DE L’ESPRIT PUB. — II* PARTIE · texte numérisé non relu

DE L’ESPRIT PUB. — II* PARTIE

Je ne crois pas qu’il y ait deux théologiens qui ne tombent d’accord quo les impies aiment Dieu de cet amour naturel dont je parle; et saint Augustin et quelques autres Pères assurent comme une chose indubitable que les impies voient dans Dieu les règles des mœurs et les vérités éternelles. De sorte que l’opinion que j’explique ne doit faire peine à personne Voici comme parle saint Augustin*: Ab ilia incommutabilis luce veritatis, etiam imputa, dum ab ea avertitur , quodanunodo tangitur : hinc est quod etiam impii cogitant xternitatem , et multa recte reprehendunt recteque laudant in hominum moribus. Quibus ea tandem regulis judicant , ni si in quibus vident, quemadmodum quisque vivere debeat, etiam si nec ipsi eodern modo vivant ? Ubi autem cas vident ? Neque enim in sua natura. Nam cum procul dubio mente ista videantur, eorumque mentes constet esse mutabiles, lias vero régulas immutabiles videat quisquis in eis et hoc vi-

dere potuerit ubinam ergo sunt istæ regulx scriptx , nisi

in libro lucis illius qux veritas dicitur, unde lex omnisjusla

describitur in qua videt quid operandum sit etiam qui ope-

ratur injustitiam ; et ipse est qui ab ilia luce avertitur, a qua tamen tangitur ?

11 y a dans saint Augustin une infinité de passages semblables à celui-ci, par lesquels il prouve que nous voyons Dieu dès cette vie par la connaissance que nous avons des vérités éternelles. La vérité estincrééc, immuable, immense, éternelle, au-dessus de toutes choses. Elle est vraie par elle-même; elle ne tient sa perfection d’aucune chose; elle rend les créatures plus parfaites, et tous les esprits cherchent naturellement à la connaître. 11 n’y a rien qui puisse avoir toutes ces perfections que Dieu. Donc la vérité est Dieu. Nous voyons de ces vérités immuables et éternelles. Donc nous voyons Dieu. Ce sont là les raisons de saint Augustin ; les nôtres en sont peu différentes , et nous no voulons point nous servir injustement de l’autorité d’un si grand homme pour appuyer notre sentiment.

Nous pensons donc que les vérités, même celles qui sont éternelles, comme que deux fois deux font quatre, ne sont pas seule-

' Voy. la préface île» Entr. sur la Met. et la Rèp . aur vraies et fausses idées , ch. 7 et il.

7 Llv. i», de Tria., ch. la.

ment des êtres absolus , tant s’en faut que nous croyions qu’elles soient Dieu même. Car il est visible que cette vérité ne consiste que dans un rapport d’égalité qui est entre deux fois deux et quatre. Ainsi nous ne disons pas que nous voyons Dieu en voyant les vérités , comme le dit saint Augustin , mais en voyant les idées de ces vérités; car les idées sont réelles; mais l'égalité entre les idées, qui est la vérité, n’est rien de réel. Quand , par exemple, on dit que le drap que l’on mesure a trois aunes , le drap et les aunes sont réels. Mais l’égalité entre trois aunes et le drap n’est point un être réel , ce n’est qu’un rapport qui se trouve entre les trois aunes et le drap. Lorsqu’on dit que deux fois deux font quatre , les idées des nombres'sont réelles, mais l’égalité qui est entre eux n’est qu’un rapport. Ainsi , selon notre sentiment , nous voyons Dieu lorsque nous voyons des vérités éternelles : non que ces vérités soient Dieu , mais parce que les idées dont ces vérités dépendent sont en Dieu; peut-être même que saint Augustin l’a entendu ainsi. Nous croyons aussi que l’on connaît en Dieu les choses changeantes et corruptibles, quoique saint Augustin ne parle que des choses immuables et incorruptibles , parce qu’il n’est pas nécessaire pour cela de mettre quelque imperfection en Dieu; puisqu’il suffit, comme nous avons déjà dit , que Dieu nous fasse voir ce qu’il y a dans lui qui a rapport à ces choses.

Mais quoique je dise que nous voyons en Dieu les choses matérielles et sensibles , il faut bien prendre garde que je ne dis pas que nous en ayons en Dieu les sentiments , mais seulement que c'est de Dieu qui agit en nous; car Dieu connaît bien los choses sensibles, mais il ne les sent pas. Lorsque nous apercevons quelque chose de sensible, il se trouve dans notre perception sentiment et idée pure. Le sentiment est une modification de notre âme, cl c'est Dieu qui la cause en nous; et il la peut causer quoiqu’il ne l’ait pas, parce qu’il voit, dans l’idée qu’il a de notre âme, qu’elle en est capable. Pour l’idée qui se trouve jointe avec le sentiment, elle est en Dieu , et nous la voyons , parce qu’il lui plaît de nous la découvrir; et Dieu joint la sensation à l’idée lorsque les objets sont présents , afin que nous le croyions ainsi et que nous entrions dans les sentiments et dans les passions que nous devons avoir par rapport à eux.

Nous croyons enfin que tous les esprits voient les lois éternelles aussi bien que les autres choses en Dieu , mais avec quelque ditïé-

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