DK L’ESPRIT PUR. — 11* PARTIE
senter des idées universelles de genre , d’espèce , etc., s’il ne voyait tous les êtres renfermés en un. Car, toute créature étant un être particulier, on ne peut pas dire qu’on voie quelque chose de créé lorsqu’on voit , par exemple , un triangle en général. Enfin je ne crois pas qu’on puisse bien rendre raison de la manière dont l’esprit connaît plusieurs vérités abstraites et générales , que par la présence de celui qui peut éclairer l’esprit en une infinité de façons différentes.
Enfin la preuve de l’existence de Dieu la plus belle ’, la plus relevée, la plus solide et la première , ou celle qui suppose le moins de choses, c’est l’idée que nous avons de l’infini. Car il est constant que l’esprit aperçoit l’infini , quoiqu’il ne le comprenne pas , et qu’il a une idée très-distincte de Dieu, qu’il ne peut avoir que par l’union qu’il a avec lui ; puisqu’on ne peut pas concevoir que l’idée d’un être infiniment parfait , qui est celle que nous avons de Dieu, soit quelque chose de créé.
Mais non-seulement l’esprit a l’idée de l’infini , il l’a même avant celle du fini. Car nous concevons l’être infini de cela seul que nous concevons l’être, sans penser s’il est fini ou infini. Mais, afin que nous concevions un être fini, il faut nécessairement retrancher quelque chose de cette notion générale de l’être , laquelle par conséquent doit précéder. Ainsi l’esprit n’aperçoit aucune chose que dans l’idée qu’il a de l’infini : et tant s’en faut que cette idée soit formée de l’assemblage confus de toutes les idées des êtres particuliers, comme le pensent les philosophes, qu’au contraire toutes ces idées particulières ne sont que des participations de l’idée générale de l’infini , de même que Dieu ne tient pas son être des créatures, mais toutes les créatures ne sont que des participations imparfaites de l’être divin.
Voici une preuve qui sera peut-être une démonstration pour ceux qui sont accoutumés aux raisonnements abstraits. Il est certain que les idées sont efficaces , puisqu’elles agissent dans l’esprit, et qu’elles l’éclairent, puisqu’elles le rendent heureux ou malheureux parles perceptions agréables ou désagréables dont elles l’affectent. Or rien ne peut agir immédiatement dans l’esprit s’il ne lui est supérieur , rien ne le peut que Dieu seul ; car il n’v a que l’auteur de notre
' On trouvera celle preuve eipliqucc au long dans le livre suiv., ch. 1 1 ,
être qui en puisse changer les moditications. Donc il est nécessaire que toutes nos idées se trouvent dans la substance efficace de la divinité, qui seule n’est intelligible ou capable de nous éclairer que parce qu’elle seule peut affecter les intelligences. Insinuavit nobis Christus , dit saint Augustin 1 , animant humanam et mentent rationalem non vegetari , non beatificari , non illumi-
NARI , NISI AB 1PSA SüBSTANTIA DEI.
Enfin il n’est pas possible que Dieu ait d’autre fin principale de ses actions que lui-même; c’est une notion commune à tout homme capable de quelque réflexion, et l’Écriture sainte ne nous permet pas do douter que Dieu n’ait fait toute chose pour lui. Il est donc nécessaire que non-seulement notre amour naturel , je veux dire le mouvement qu’il produit dans notre esprit, tende vers lui, mais encore que la connaissance et que la lumière qu’il lui donne nous fasse connaître quelque chose qui soit en lui ; car tout ce qui vient do Dieu ne peut être que pour Dieu. Si Dieu faisait un esprit, et lui donnait pour idée ou pour objet immédiat de sa connaissance le soleil , Dieu ferait, ce semble, cet esprit et l’idée de cet esprit pour le soleil et non pas pour lui.
Dieu ne peut donc faire un esprit pour connaître ses ouvrages , si ce n’est que cet esprit voie on quelque façon Dieu en voyant ses ouvrages. De sorte que l’on peut dire que si nous ne voyions Dieu en quelque manière, nous ne verrions aucune chose 4 ; de même que si nous n’aimions Dieu , je veux dire si Dieu n’imprimait sans cesse en nous l’amour du bien général , nous n’aimerions aucune chose. Car cet amour étant notre volonté , nous ne pouvons rien aimer ni rien vouloir sans Jui , puisque nous ne pouvons aimer des biens particuliers qu’en déterminant vers ces biens le mouvement d’amour que Dieu nous donne pour lui. Ainsi , comme nous n’aimons aucune chose que par l’amour nécessaire que nous avons pour Dieu , nous ne voyons aucune chose que par la connaissance naturelle que nous avons de Dieu ; et toutes les idées particulières que nous avons des créatures ne sont que des limitations de l’idée du créateur, comme tous les mouvements de la volonté pour les créatures ne sont que des déterminations du mouvement pour le créateur.
1 In /oun., tract. îj.
5 I.lv. i, rh. i.