‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 95 sur 154 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. Quatre différentes manières de voir les choses. — II. Comment on connaît Dieu. ^ — 111. Comment on connaît les corps. — IV. Comment on connaît son âme. —

V. Comment on connaît les âmes des autres hommes et les purs esprits.

I. Afin d’abréger et d’éclaircir le sentiment que je viens d’établir touchant la manière dont l’esprit aperçoit tous les différents objets de ses connaissances, il est nécessaire que je distingue en lui quatre manières de connaître.

La première est do connaître les choses par elles-mêmes ;

1 Jet. Jpost., c. ir, ï«.

DE L’ESPRIT PlIR. — 11* PARTIE. .107

La seconde, de les connaître par leurs idées , c’est-à-dire , comme je l’entends ici , par quelque chose qui soit différent d’elles;

La troisième , de les connaître par conscience , ou par sentiment intérieur ;

La quatrième , de les connaître par conjecture.

On connaît les choses par elles-mêmes et sans idées , lorsqu’elles sont intelligibles par elles-mêmes , c’est-à-dire lorsqu’elles peuvent agir sur l’esprit, et par là se découvrir à lui. Car l’entendement est une faculté de l’âme purement passive , et l’activité ne se trouve que dans la volonté. Ses désirs mêmes ne sont point les causes véritables des idées, elles ne sont que les causes occasionnelles ou naturelles de leur présence, en conséquence des lois générales de l’union de notre âme avec la raison universelle, ainsi que je l’expliquerai ailleurs. On connaît les choses par leurs idées lorsqu’elles ne sont point intelligibles par elles-mêmes, soit parce qu’elles sont corporelles, soit parce qu’elles ne peuvent affecter l’esprit ou se découvrir à lui. On connaît par conscience toutes les choses qui no sont point distinguées de soi. Enfin on connaît par conjecture les choses qui sont différentes do soi et de celles que l’on connaît en elles-mêmes et par des idées , comme lorsqu’on pense que certaines choses sont semblables à quelques autres que l’on connaît.

II. Il n’y a que Dieu que l’on connaisse par lui-même , car, encore qu’il y ait d’autres êtres spirituels que lui et qui semblent être intelligibles par leur nature, il n’y a que lui seul qui puisse agir dans l’esprit et se découvrir à lui. Il n’y a que Dieu que nous voyions d’une vue immédiate et directe ; il n’y a que lui qui puisse éclairer l’esprit par sa propre substance. Enfin, dans cette vie , ce n’est que par l’union que nous avons avec lui que nous sommes capables de connaître ce que nous connaissons, ainsi que nous l’avons expliqué dans le chapitre précédent ; car c’est notre seul maître qui préside à notre esprit , selon saint Augustin , sans l’entremise d’aucune créature *.

On ne peut concevoir que quelque chose de créé puisse représenter l’infini; que l’être sans restriction, l’être immense, l’être universel puisse être aperçu par une idée, c’est-à-dire par un être particulier, par un être différent de l’être universel et infini : mais,

1 Humants mentibus nulla Interpréta natura præsldct. Aug. lib. De vera rétif., c. se.

LIVKE TKOISIEME.

pour les êtres particuliers, il n’est pas difficile de concevoir qu’ils puissent être représentés par l’être infini qui les renferme dans sa substance très-efficace et par conséquent très-intelligible. Ainsi il est nécessaire de dire que l’on connaît Dieu par lui-même, quoique la connaissance que l’on en a en cette vie soit très-imparfaite ; et que l’on connaît les choses corporelles par leurs idées , c’est-à-dire en Dieu , puisqu’il n’y a que Dieu qui renferme le monde intelligible , où se trouvent les idées de toutes choses.

Mais encore que l’on puisse voir toutes choses en Dieu , il ne s’ensuit pas qu’on les y voie toutes : on ne voit en Dieu que les choses dont on a des idées, et il y a des choses que l’on voit sans idées.

III. Toutes les choses qui sont en ce monde, dont nous ayons quelque connaissance , sont des corps ou des esprits : propriétés de corps, propriétés d’esprits. On ne peut douter que l’on ne voie les corps avec leurs propriétés par leurs idées , parce que n’étant pas intelligibles par eux-mêmes, nous ne les pouvons voir que dans l’être qui les renferme d’une manière intelligible. Ainsi c’est en Dieu et par leurs idées que nous voyons les corps avec leurs propriétés , et c’est pour cela que la connaissance que nous en avons est très-parfaite : je veux dire que l’idée que nous avons de l’étendue suffit pour nous faire connaître toutes les propriétés dont l’étendue est capable, et que nous ne pouvons désirer d’avoir une idée plus distincte et plus féconde de l’étendue, des figures et des mouvements que celle que Dieu nous en donne.

Comme les idées des choses qui sont en Dieu renferment toutes leurs propriétés , qui en voit les idées en peut voir successivement toutes les propriétés; car, lorsqu’on voit les choses comme elles sont en Dieu , on les voit toujours d’une manière très-parfaite , et elle serait infiniment parfaite si l’esprit qui les y voit était infini. Ce qui manque à la connaissance que nous avons de l’étendue , des figures et des mouvements, n’est point un défaut de l’idée qui la représente , mais de notre esprit qui la considère.

IV. Il n’en est pas de même de l’àme : nous ne la connaissons que par conscience , et c’est pour cela que la connaissance que nous en avons est imparfaite ; nous ne savons de notre âme que ce que nous sentons se passer en nous. Si nous n’avions jamais senti de douleur, de chaleur, de lumière, etc., nous ne

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