DK L'ESPRIT PUR. — II* PARTIE
pourrions savoir si notre âme en serait capable , parce que nous ne la connaissons point par son idée1. Mais si nous voyions en Dieu l’idée qui répond à notre âme , nous connaîtrions en même temps ou nous pourrions connaître toutes les propriétés dont elle est capable ; comme nous connaissons ou nous pouvons connaître toutes les propriétés dont l’étendue est capable , parce que nous connaissons l’étendue par son idée.
Il est vrai que nous connaissons assez par notre conscience ou par le sentiment intérieur que nous avons de nous-mômes que notre âme est quelque chose do grand , mais il se peut faire que ce que nous en connaissons ne soit presque rien de ce qu’elle est en elle-même. Si on ne connaissait de la matière que vingt ou trente figures dont elle aurait été modifiée , certainement on n’en connaîtrait presque rien, en comparaison de ce que l’on en connaît par l’idée qui la représente. Il ne suffit donc pas pour connaître parfaitement l’âme do savoir ce que nous en savons par le seul sentiment intérieur , puisque la conscience que nous avons do nousmêmes ne nous montre peut-être que la moindre partie de notre être.
On peut conclure de ce que nous venons de dire qu’encore que nous connaissions plus distinctement l’existence de notre âme que l'existence de notre corps et de ceux qui nous environnent, cependant nous n’avons pas une connaissance aussi parfaite de la nature de l’âme que de la nature des corps ; et cela peut servir à accorder les différents sentiments de ceux qui disent qu’il n’y a rien qu’on connaisse mieux que l’âme , et de ceux qui assurent qu’il n’y a rien qu’ils connaissent moins.
Cela peut aussi servir à prouver que les idées qui nous représentent quelque chose hors de nous ne sont point des modifications de notre âme; car si l’âme voyait toutes choses en considérant ses propres modifications, elle devrait connaître plus clairement son essence ou sa nature que celle des corps, et toutes les sensations ou modifications dont elle est capable que les figures ou modifications dont les corps sont capables. Cependant elle ne connaît point qu’elle soit capable d’une telle sensation par la vue qu’elle a d’ellemême, mais seulement par expérience; au lieu qu’elle connaît que
1 Voy. les Eclaircissements.
l'élendue est capable d’un nombre infini de figures par l’idée qu’elle a de l’étendue. Il y a mémo de certaines sensations, comme les couleurs et les sons, que la plupart des hommes ne peuvent reconnaître si elles sont ou ne sont pas des modifications de l’âme , et il n'y a point de ligures que tous les hommes, par l’idée qu’ils ont de l’étendue , ne reconnaissent être des moditications des corps.
Ce que je viens de dire fait aussi voir la raison pour laquelle on ne peut pas donner de définition qui fasse connaître les modifications de l’âme; car, puisqu’on ne connaît ni l’âme ni ses modifications par des idées , mais seulement par des sentiments , et que tels sentiments de plaisir, par exemple, de douleur, de chaleur, etc., ne sont point attachés aux mots , il est clair que si quelqu’un n’avait jamais vu de couleur ni senti de chaleur, on ne pourrait lui faire connaître ces sensations par toutes les définitions qu’on lui en donnerait. Or, les hommes n’ayant leurs sentiments qu’à cause du corps, et leur corps n’étant pas disposé en tous de la meme manière , il arrive souvent que les mots sont équivoques , que ceux dont on se sert pour exprimer les modifications de son âme signifient tout le contraire de ce qu’on prétend , et que souvent on fait penser à l’amertume , par exemple , lorsqu'on croit faire penser à la douceur.
Encore que nous n’ayons pas une entière connaissance de notre âme , celle que nous en avons par conscience ou sentiment intérieur suffit pour en démontrer l’immortalité, la spiritualité, la liberté et quelques autres attributs qu’il est nécessaire que nous sachions , et c’est pour cela que Dieu ne nous la fait point connaître par son idée comme il nous fait connaître les corps. La connaissance que nous avons de notre âme par conscience est imparfaite , il est vrai , mais elle n’est point fausse; la connaissance, au contraire, que nous avons des corps par sentiment ou par conscience, si on peut appeler conscience le sentiment de ce qui se passe dans notre corps, n’est pas seulement imparfaite , mais elle est fausse. Il nous fallait donc une idée des corps pour corriger les sentiments que nous en avons; mais nous n’avons point besoin de l’idée de notre âme, puisque la conscience que nous en avons ne nous engage point dans l’erreur, et que pour ne nous point tromper dans sa connaissance il suffit de ne la point confondre avec le corps, ce que nous pouvons faire par la raison. Enfin si nous avions une idée de l’âme aussi claire que celle que nous avons du corps, cette idéo nous
UE l’eSPUIT PUR. — XI* PARTIE.
l’eût trop fait considérer comme séparée de lui. Ainsi elle eût diminué l’union de notre âme avec notre corps, en nous empêchant de la regarder comme répandue dans tous nos membres, ce que je n’explique pas davantage.
V. De tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste plus que les âmes des autres hommes et que les pures intelligences, et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes ni -par • leurs idées; et, comme elles sont différentes de nous, il n’est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres hommes sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu’ils le sentent; et même, lorsque ces sentiments n’ont point de rapport au corps, nous sommes assurés que nous ne nous trompons point, parce que nous voyons en Dieu certaines idées et certaines lois immuables selon lesquelles nous savons avec certitude que Dieu agjt également dans tous les esprits.
Je sais que deux fois deux font quatre, qu’il vaut mieux être juste que d’être riche, et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi ; j’aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur , je veux être heureux , et je ne me trompe point de croire que les hommes , les anges et les démons même ont ces inclinations. Je sais même que Dieu ne fera jamais d’esprits qui ne désirent d’être heureux, ou qui puissent désirer d’être malheureux; mais je le sais avec évidence et certitude, parce que c’est Dieu qui me l’apprend ; car quel autre que Dieu pourrait me faire connaître les desseins et les volontés de Dieu"? Mais lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe en moi , je me trompe presque toujours^ je juge des autres par moi-même. Je sens de la chaleur, je vois une telle grandeur, une telle couleur; je goûte une telle ou telle saveur à l’approche de certains corps ; je me trompe si je juge des autres par moi-même; je suis sujet à certaines passions ; j’ai de l’amitié ou de l’aversion pour telle ou telle chose, et je juge que les autres me ressemblent; ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l’erreur, si nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.
S’il y a quelques êtres différents de Dieu, de nous-mêmes, des
corps et des purs esprits, cela nous est inconnu. Nous avons de la peine à nous persuader qu’il y en ait : et après avoir examiné Us raisons de certains philosophes qui prétendent le contraire, nous les avons trouvées fausses; ce qui nous a confirmé dans le sentiment que nous avions qu’étant tous hommes de même nature , nous avions tous les mêmes idées , parce que nous avons tous besoin de connaître les mêmes.