CHAPITRE XII
Que les paulons qui ont le mal pour objet sont les plus dangereuses et les plu« injustes, et que ceUesqol sont le moins accompagnées de connaissance sont 1» plus vl?es et les plus sensibles.
De toutes les passions , celles dont les jugements sont les plus éloignés de la raison et les plus à craindre , sont toutes les espèces d'aversions ; il n'y a point de passions qui corrompent davantage la raison en leur faveur , que la haine et que la crainte ; la haine dans les bilieux principalement ou dans ceux dont les esprits sont dans une agitation continuelle, et la crainte dans les mélancoliques ou dans ceux dont les esprits grossiers et solides ne s'agitent et nu s'apaisent pas avec facilité. Mais lorsque la haine et la crainte con> spirent ensemble à corrompre la raison , ce qui est fort ordinaire , alors il n'y a point de jugements si injustes et si bizarres qu'on ne soit capable de former et de soutenir avec une opiniâtreté insurmontable.
La raison de ceci est que les maux de cette vie touchent plus vivement l'âme que les biens. Le sentiment de douleur est plus vif que le sentiment du plaisir. Les injures et les opprobres sont beaucoup plus sensibles que les louanges et les applaudissements ; et si l'on trouve des gens assez indifférents pour goûter de certains plaisirs et pour recevoir de certains honneurs, il est difficile d'en trouver qui souffrent la douleur et le mépris sans inquiétude.
Ainsi la haina , la crainte et les autres espèces d'aversions qui ont le mal pour objet sont des passions très-violentes. Elles donnent à l'esprit des secousses imprévues qui l'étourdissent et qui le troublent , elles pénètrent bientôt jusque dans le plus secret de l'âme , et, renversant la raison de son siège , elles prononcent sur toutes
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sortes de sujels des jugements d'erreur et d*iniquilé pour favoriser leur folie et leur tyrannie.
De toutes les passions ce sont les plus cruelles et les plus défiantes , les plus contraires à la charité et à la société civile , et en même temps les plus ridicules et les plus extravagantes, car elles forment des jugements si impertinents et si bizarres, qu'ils excitent la risée et l'indignation de tous les hommes.
Ce sont ces passions qui mettaient dans la bouche des pharisiens CCS discours extravagants : Que faisons-nousl Cet homme fait plusieurs miracles. Si nous le laissons continuer^ tout le monde croira en lui^ , les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation. Ils tombaient d'accord que Jésus- Christ faisait plusieurs miracles , la résurrection de Lazare était incontestable. Quel était cependant le jugement de leurs passions? De faire mourir Jésus-Christ et Lazare même qu'il avait ressuscité. Mais pour quelle raison faire mourir Jésus-Christ? Parce que si nous le laissons continuer , tout le monde croira en lui , les Romains viendront et ruinerofit notre ville et notre nation. El pourquoi vouloir donner la mort à Lazare ? Parce que plusieurs Juifs se retiraient d'avec eux à cause de lui , et croyaient en Jésus 3. Jugements cruels et extravagants tout ensemble : cruels par la haine et extravagants par la crainte , les Romains viefidront et ruineront notre ville et notre nation.
Ce sont ces mêmes passions qui faisaient dire à une assemblée composée d'Anne le grand-prètre , de Caïphe^ Jean , Alexandre, et de tous ceux qui étaient de la race sacerdotale : Que ferons-nous à ces gens-ci f car ils ont fait un miracle qui est connu de toute la ville , nous ne pouvons pas le nier. Mais afin que cela ne se répande pas davantage parmi le peuple , menaçons-les de les punir s'ils continuent d'enseigner au nom de Jésus •.
Tous ces grands hommes prononcent un jugement injuste et impertinent tout ensemble, parce que leurs passions les agitent et que leur faux zèle les aveugle. Ils n'osent punir les apôtres à cause du peuple, et parce que l'homme qui avait été miraculeusement guéri avait plus de quarante ans et était présent à l'assemblée , mais ils
I Joan. c. Il, 47.
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les menacent pour les empêcher d'enseigner au nom de Jésus, lia s'imaginent devoir condamner une doctrine à cause qu'ils en ont fait mourir Tauteur. Fous voulez, disent-ils aux apôtres, nous charger du sang de cet homme '.
Lorsque le faux zèle se joint à la haine , il la met à couvert des reproches de la raison , et il la justifie de telle manière qu'on ferait même scrupule de n'en pas suivre les mouvements. Et lorsque l'ignorance et la faiblesse accompagnent la crainte , elles rétendent à une infinité de sujets , et elles en fortifient de telle sorte les émo« lions, que le moindre soupçon effarouche et trouble la raison.
Les faux zélés s'imaginent rendre service à Dieu lorsqu'ils obéissent à leurs passions. Ils suivent aveuglément les inspirations secrètes de leur haine comme dœ inspirations de la vérité intérieure; et s'arrêtant avec plaisir aux preuves de sentiment qui justifient leur excès , ils se confirment dans leurs erreurs avec une opiniâtreté insurmontable.
Pour les ignorants et les esprits faibles , ils se font des sujets de crainte imaginaires et ridicules. Ils ressemblent aux enfants qui marchent dans les ténèbres sans guide et sans flambeau ; ils se figurent des spectres épouvantables , ils se troublent et se récrient comme si tout était perdu. La lumière les rassure s'ils sont ignorants; mais si ce sont des esprits faibles, leur imagination en demeure toujours blessée. La moindre chose qui a quelque rapport à ce qui les a effrayés renouvelle les traces et le cours des esprits qui causent le symptôme de leur crainte. Il est absolument impossible de les guérir ou de les apaiser pour toujours.
Mais lorsque le faux zèle se rencontre avec la haine et la crainte dans un esprit faible, il se produit sans cesse dans cet esprit des jugements si injustes et si violents , qu'on ne peut y penser sans horreur. Pour changer un esprit possédé de ces passions, il faut un plus grand miracle que celui qui convertit saint Paul , et sa guérisoD serait absolument impossible si l'on pouvait donner des bornes à la puissance et à la miséricorde de Dieu.
Ceux qui marchent dans Tobscurité se réjouissent à la vue de la lumière ; celui-ci ne la peut souffrir. Elle le blesse, car elle résiste à sa passion. Sa crainte étant en quelque façon volontaire à cause