‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 102 sur 117 · DBS PASSIONS DE L*AME · texte numérisé non relu

DBS PASSIONS DE L*AME

que sa haine la produit, il se plail d'en être frappé, parce qu'on se platt d'être agité des passions mêmes qui ont le mal pour objet lorsque le mal est imaginaire, ou plutôt lorsque l'on sait, comme dans les spectacles, que le mal ne peut nous blesser.

Les fantômes que se figurent ceux qui marchent dans les ténèbres s'évanouissent à la lumière d'un flambeau ; mais les fantômes de celui-ci ne se dissipent point à la lumière de la vérité. Elle ne peut pas facilement percer les ténèbres de son esprit, elle ne fait qu'irriter son imagination ; de sorte que , comme il s'applique uniquement à l'objet de sa passion, la lumière se réfléchit, et il semble que ces fantômes aient un corps vérilable à cause qu'ils repoussent quelques faibles rayons de la lumière qui les frappe.

Mais quand on supposerait dans ces esprits assez de docilité et de réflexion pour écouter et pour comprendre des raisons capables de dissiper leurs erreurs , leur imagination étant déréglée par la crainte , et leur coeur corrompu par la haine et par le faux zèle, ces raisons , toutes solides qu'elles seraient en elles-mêmes, ne pourraient arrêter longtemps le mouvement impétueux de ces passions violentes, ni empêcher qu'elles ne se justifiassent bientôt par des preuves sensibles et convaincantes.

Car on doit remarquer qu'il y a des passions qui passent et qui ne reviennent plus, et qu'il y en a d'autres constantes et qui subsistent longtemps. Celles qui ne sont point soutenues par la vue de l'esprit et par quelque raison vraisemblable , mais qui sont seuloment produites et fortifiées par la vue sensible de quelque objet et par la fermentation du sang, ne durent pas; elles meurent pour l'ordinaire incontinent après leur naissance. Mais celles qui sont accompagnées de la vue de l'esprit sont constantes, car le principe qui les produit n'est pas sujet au changement comme le sang et les humeurs. De sorte que la haine , la crainte et toutes les autres passions qui s'excitent ou qui se conservent en nous par la connaissance de l'esprit et non point par la vue sensible de quelque mal , doivent subsister longtemps. Ces passions sont donc les plus durables , les plus violentes, les plus injustes ; mais elles ne sont pas les plus vives et les plus sensibles, comme on le va faire voir.

La perception du bien et du mal, laquelle excite les passions , se fait en îrois manières : par les sens, par l'imagination et par l'esprit. La perception du bien et du mal par les sens , ou le sentiment

522 LIVBE CINQUIEME.

du bien et du mal, produit des passions très-promptes et très-sensibles. La perception du bien et du mal par la seule imagination en excite de bien plus faibles ; et la vue du bien et du mal par Tesprit seul n'en produit de véritables que parce que cette vue du bien et du mal par Tesprit est toujours accompagnée de quelque mouvement des esprits animaux.

Les passions ne nous sont données que pour le bien du corps , et que pour nous unir par le corps à tous les objets sensibles ; car encore que les choses sensibles ne puissent être ni bonnes ni mauvaises à l'égard de l'esprit, elles sont toutefois bonnes ou mauvaises par rapport au corps auquel l'esprit est uni. Ainsi les sens et l'imagination découvrant beaucoup mieux les rapports que les objets sensibles ont avec le corps que l'esprit même , ces facultés doivent exciter des passions beaucoup plus vives qu'une connaissance claire et évidente. Mais , parce que nos connaissances sont toujours accompagnées de quelque mouvement d'esprit , une connaissance claire et évidente d'un grand bien et d'un grand mal que les sens ne découvrent pas excite toujours quelque passion secrète.

Cependant toutes nos connaissances claires et évidentes du bien et du mal ne sont pas suivies do quelque passion sensible et dont on s'aperçoive , de même que toutes nos passions ne sont point accompagnées de quelque connaissance de l'esprit. Car si l'on pense quelquefois à des biens et à des maux sans se sentir ému , on se sent souvent ému de quelque passion sans en connaître et même quelquefois sans en sentir la cause. Un homme qui respire un bon air se sent ému de joie sans en savoir la cause, il ne connaît pas le bien qu'il possède, qui produit cette joie ; et s'il y a quelque corps invisible qui se mêlant dans le sang en empêche la fermentation , il se trouvera triste, et pourra même attribuer la cause de sa tristesse à quelque chose de visible qui se présentera devant lui dans le temps de sa passion.

De toutes les passions, il n'y en a point qui soient plus sensibles ni plus promptes, et qui par conséquent soient le moins accompagnées de la connaissance de l'esprit , que l'horreur et Tantipathie , l'agrément et la sympathie. Un homme sommeillant à l'ombre se réveille quelquefois en sursaut si une mouche le pique ou si uno feuille le chatouille, comme si un serpent le mordait. Le sentiment confus de quelque chose aussi terrible que la mort même l'effraye ,

DE LA MÉTHODE. — l" PARTIE. 52Î

ot, sans qu'il y pense , il se trouve agité d'une passion très-forte et très-violente qui est une aversion de désir. Un homme, au contraire, dans quelque besoin , découvre par hasard quelque petit bien dont la douceur le surprend ; il s'attache à cette bagatelle comme au plus grand de tous les biens , sans y faire la moindre réflexion. Cela arrive aussi dans les mouvements de sympathie et d'antipathie. On voit dans une compagnie une personne dont l'airet les manières ont de secrètes alliances avec la disposition présente de notre corps ; sa vue nous touche et nous pénètre, nous sommes portés sans réflexion à Taimer et à lui vouloir du bien. C'est le je ne sais quoi qui nous agite, car la raison n'y a point de part. Il arrive le contraire à l'égard de ceux dont l'air et les manières répandent, pour ainsi dire, le dégoût et l'horreur. Ils ont je ne sais quoi de fade qui repousso et qui nous eflraye ; mais Fesprit n'y connaît rien, car il n'y a que ks sens qui jugent bien de la beauté et de la laideur sensible, lesquelles sont l'objet de ces sortes de passions.

Page 1