PREMIÈRE PARTIE
Dessein de ce llrre , et les deax moyens généraux pour conserver révidencc dans la recherche de la vérité , qui seront le snjet de ce IWre.
On a TU ^ dans les livres précédents , que l'esprit de Thomme est extrêmement sujet à l'erreur ; que les illusions de ses sens ' , les visions de son imagination ' et les abstractions de son esprit ' le trompent à chaque moment ; que les inclinations de sa volonté * et les passions de son cœur ^ lui cachent presque toujours la vérité, et
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ne la lui laissent paraître que lorsqu'elle est teinte de ces fausses couleurs qui flattent la concupiscence. En un mot, Ton a reconnu en partie les erreurs de Tesprit et les causes de ces erreurs; il el temps présentement de montrer les chemins qui conduiseat à la connaissance de la vérité, et de donner à l'esprit toute la forte et toute l'adresse que Ton pourra pour marcher dans ces chemins sais se fatiguer inutilement et sans s'égarer.
Mais afin que Ton ne se donne point une peine inutile à la lecture de ce dernier livre, je crois devoir avertir qu'il n'est fail qi« pour ceux qui veulent chercher sérieusement la vérité par enmêmes, et se servir pour cela des propres forces de leur esprit, k demande qu'ils méprisent pour un temps toutes les opinions vraisemblables ; qu'ils ne s'arrêtent point aux conjectures les plus fortes qu'ils négligent l'autorité de tous les philosophes ; qu'ils soient, as* tant qu'il leur sera possible , sans préoccupation, sans intérêt, sans passion ; qu'ils se défient extrêmement de leurs sens et de leur invagination ; en un mot , qu'ils se souviennent bien de la plupart de choses que l'on a dites dans les livres précédents.
Le dessein de ce dernier livre est d'essayer de rendre à FespriJ toute la perfection dont il est naturellement capable, en lui fburDis^ sant les secours nécessaires pour devenir plus attentif et plos étendu, et en lui prescrivant les règles qu'il faut observer, dansb recherche de la vérité, pour ne se tromper jamais, et pour appr»* dre avec le temps tout ce que l'on peut savoir.
Si l'on portait ce dessein jusqu'à sa dernière perfection , ce qns Ton ne prétend pas, car ceci n'est qu'un essai, on pourrait dire qu'on aurait donné une science universelle, et que ceux qnieB sauraient faire usage seraient véritablement savants, puisqulls auraient le fondement de toutes les sciences particulières, et qni^ les acquerraient à proportion de l'usage qu'ils feraient de celle science universelle. Car on tâche par ce traité de rendre lesespn** capables de former des jugements véritables et certains sur tooK^ les questions qui leur seront proportionnées.
Comme il ne suffit pas , pour être bon géomètre , de savoir pv mémoire toutes les démonstrations d'Euclide , de Pappus , d'Arcbimède, d*Appollonius, et de tous ceux qui ont écrit delà géométn^: ainsi ce n'est pas assez pour être savant philosophe d'avoir lu Pi^ ton , Aristote, Descartes, et de savoir par mémoire tous leurs eeo*
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timcnts sur les questions de philosophie. La connaissance de toutes les opinions et de tous les jugements des autres hommes, philosophes ou géomètres, n*est pas tant une science qu*une histoire; car la véritable science, qui seule peut rendre à Tesprit deThomme la perfection dont il est maintenant capable, consiste dans une certaine capacité de juger solidement de toutes les choses qui lui sont proportionnées. Mais, pour ne point perdre de temps et ne préoccuper personne par des jugements précipités, commençons à traiter d'une matière si importante.
Il faut se ressouvenir d*abord de la règle que Ton a établie et prouvée dès le commencement du premier livre , parce qu'elle est le fondement et le premier principe de tout ce que nous dirons dans la suite. Je la répète : On ne doit jamais donner tin consentement entier qu'aux propositions qui paraissent si évidemment vraies qu'on ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches secrets de la raison, c'est-à-dire sans que Von connaisse clairement que l'on ferait mauvais usage de sa liberté si l'on ne voulait pas consentir. Toutes les fois que Ton consent aux vraisemblances , on se met certainement en danger de se tromper, et Ton se trompe en effet presque toujours; ou enûn si l'on ne se trompe pas, ce n'est que par hasard et par bonheur. Ainsi la vue confuse d'un grand nombre de vraisemblances sur différents sujets ne rend point notre raison plus parfaite; et il n'y a que la vue claire de la vérité qui lui puisse donner quelque perfection et quelque satisfaction solide.
Il est donc facile de conclure que n'y ayant que l'évidence qui , selon notre première règle , nous assure que nous ne nous trompons point, nous devons surtout prendre garde à conserver cette évidence dans toutes nos perceptions , afin que nous puissions juger solidement de toutes les choses qui sont soumises à notre raison et découvrir toutes les vérités dont nous sommes capables.
Les choses qui peuvent produire et conserver cette évidence sont de deux sortes. Il y en a qui sont en nous ou qui dépendent en quelque manière de nous ; d'autres qui n'en dépendent point. Car de même que pour voir distinctement les objets visibles il est nécessaire d'avoir la vue bonne et de l'arrêter fixement sur ces objets , deux choses qui sont en nous ou qui dépendent de nous en quelque manière; il faut aussi avoir l'esprit bon et l'appliquer
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fortement pour péDétrar le fond des vérités intelligibles, deux choses qui sont aussi en nous ou qui dépendent de nous en quelque manière.
Mais comme les yeux ont besoin de lumière pour voir , et qa cette lumière dépend de causes étrangères , Fesprit aussi a besci:: d'idées pour concevoir , et ces idées, comme Ton a prouvé ailleui^ ne dépendent point de nous, mais d'une cause étrangère qui notr les donne néanmoins en conséquence de notre attention. S'il arrivait donc que les idées des choses ne fussent pas présentes à noti? esprit toutes les fois que nous souhaitons de les avoir , et si cdu qui éclaire le monde nous les voulait cacher , il nous serait impo^ sible d'y remédier et de connaître aucune chose; de même qu'il cc nous est pas possible de voir les objets visibles lorsque la lumitc nous manque. Mais c^est ce qu'on n'a pas sujet de craindre, car b présence des idées à notre esprit étant naturelle et dépendante u la volonté générale de Dieu , qui est toujours constante et imroiable , elle ne nous manque jamais pour découvrir les choses qui soc: naturellement sujettes à la raison ; car le soleil qui éclaire les ee prits n'est pas comme le soleil qui éclaire les corps ; il ne s'édipr<> jamais , et il pénètre tout sans que sa lumière soit partagée.
Les idées de toutes choses nous étant donc continueUement présentes dans le temps même que nous ne les considérons pas avK attention , il ne reste autre chose à faire , pour conserva* l'évidena dans toutes nos perceptions , qu'à chercher les moyens de rendr. notre esprit plus attentif et plus étendu ; de même que pour hir distinguer les objets visibles qui nous sont présents il n'est néccïr saire de notre part que d'avoir bonne vue et de les oonsidéft: fixement.
Mais parce que les objets que nous considérons ont souvent pj.^ de rapports que nous n'en pouvons découvrir tout d'une vue par u simple effort d'esprit , nous avons encore besoin de quelques règl'> qui nous donnent l'adresse de développer si bien toutes les difi^cultes , qu'aidés des secours qui nous rendront l'esprit plus atten' et plus étendu^ nous puissions découvrir avec une entière éviden>> tous les rapports des choses que nous examinons.
Nous diviserons donc ce sixième livre en deux parties. Nous tnilerons dans la première des secours dont l'esprit se peut servir poudevenir plus attentif et plus étendu , et dans la seconde nous don-
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nerons les règles qu*il doit suivre dans la recherche des vérilés pour former des jugements solides et sans crainte de se tromper.