‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 108 sur 117 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

D« moyens d'augmenler l'étendue et la capacité de l'esprit. Que rarlthmétique et l'algèbre y sont absolument nécessaires.

Il ne faut pas s'imaginer d'abord que l'on puisse jamais augmenter véritablement la capacité et l'étendue de son esprit. L'âme de l'homme est pour ainsi dire une quantité déterminée ou une portion de pensée qui a des bornes qu'elle ne peut passer; l'âme ne peut devenir plus grande ni plus étendue qu'elle est; elle ne s t'nfle ni no s'étend pas de même qu'on le croit des liqueurs et des

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métaux ; enfin il me parait qu'elle n'aperçoit jamais davantage en un temps qu*en un autre.

II est vrai que cela semble contraire à l'expérience. Souvent on pense à beaucoup d'objets ; souvent on ne pense qu'à un seul , et souvent même on dit que l'on no pense à rien. Cependant, si Ton considère que la pensée est à Tâme ce que l'étendue est au corps , on reconnaîtra manifestement que de même qu*nn corps ne peut véritablement être plus étendu en un temps qu'en un autre, ainsi, à le bien prendre, Tâme ne peut jamais penser davantage en un temps qu'en un autre , soit qu'elle aperçoive plusieurs objets, soit qu'elle n'en aperçoive qu'un seul, soit même dans le temps que Ton dit qu'on ne pense à rien.

Mais la cause pour laquelle on s'imagine que l'on pense pins en un temps qu'en un autre , c'est qu'on ne distingue pas assez entre apercevoir confusément et apercevoir distinctement. II faut sans doute beaucoup plus de pensée, ou que la capacité qu'on a de penser soit plus remplie, pour apercevoir plusieurs choses distinctement que pour n*en apercevoir qu'une seule ; mais il ne faut pas davantage de pensée pour apercevoir plusieurs choses confusément que pour en apercevoir une seule distinctement. Ainsi il n'y a pas plus de pensée dans l'âme lorsqu'elle pense à plusieurs objets que lorsqu'elle ne pense qu'à un seul, puisque si elle ne pense qu'à un seul elle aperçoit toujours beaucoup plus clairement que lorsqu'elle s'apptique à plusieurs.

Car il faut remarquer qu'une perceplîon toute simple renferme quelquefois autant de pensée, c'est-à-dire qu'elle remplit autant de la capacité que l'esprit a de penser, qu'un jugement et même qu'un raisonnement composé, puisque l'expérience apprend qu'une perception simple , mais vive, claire et évidente d'une seule chose, nous applique et nous ocxsupe autant qu'un raisonnement composé , ou que la perception obscure et confuse de plusieurs rapports entre plusieurs choses.

Car de même qu'il y a autant ou plus de sentiment dans fa vue sensible d'un objet que je tiens tout proche de mes yeux et que j'examine avec soin que dans la vue d'une campagne entière que je regarde avec négligence et sans attention , de sorte que la netteté du sentiment que j'ai de l'objet qui est tout proche de mes yeux récompense l'étendue du sentiment confus que j'ai de plusieurs

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choses que je vois sans attention dans une campagne; ainsi la vue que Tesprit a d'un seul objet est quelquefois si vive et si distincte, qu'elle renferme autant ou même plus de pensée que la vue des rapports qui sont entre plusieurs choses.

Il est vrai qu'en certains temps il nous semble que nous ne pensons qu'à une seule chose , et que cependant nous avons de la peine à la bien comprendre ; et que dans d'autres temps nous comprenons cette chose et plusieurs autres avec une très-grande facilité. Et de là nous nous imaginons que Tâme a plus d'étendue ou une plus grande capacité de penser en un temps qu'en un autre. Mais il est visible que nous nous trompons. La raison pour laquelle , en de certains temps, nous avons de la peine à concevoir les choses les plus faciles, n'est pas que la pensée de l'âme, ou sa capacité pour penser , soit diminuée ; mais c'est que cette capacité est remplie par quelque sensation vive de douleur ou de plaisir , ou par un grand nombre de sensations faibles et obscures, qui font une espèce d'étourdissement ; car l'étoordissement n'est d'ordinaire qu'un sentiment confus d'un très-grand nombre de choses.

Un morceau de cire est capable d'une figure bien distincte : il n'en peut recevoir deux que l'une ne confonde l'autre , car if ne peut être entièrement rond dans le même temps; enfin, s'il en reçoit un million, il n'y en aura aucune de distincte. Or, si ce morceau de cire était capable de connaître ses propres figures, il ne pourrait toutefois savoir quelle figure le terminerait , si le nombre en était trop grand. Il en est de même de notre âme : lorsqu'un très-grand nombre de modifications remplissent sa capacité, elle ne les peut apercevoir distinctement, parce qu'elle ne les sent point séparément. Ainsi elle pense qu'elle ne sent rien. Elle ne peut dire qu'elle sente de la douleur , du plaisir , de la lumière , du son , des saveurs : ce n'est rien de tout cela , et cependant ce n'est que cela qu'elle sent.

Mais quand nous supposerions que l'âme ne serait point soumise au mouvement confus et déréglé des esprits animaux , et qu'elle serait tellement détachée de son corps que ses pensées ne dépendraient point de ce qui s'y passe, il pourrait encore arriver que nous comprendrions avec plus de facilité certaines choses en un temps qu'en un autre, sans que la capacité de notre âme diminuât ni qu'elle augmentât ; parce qu'alors nous jKînserions à d'autres

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choses en particulier , ou à Tétrc indélerminé et co général. Je m'explique.

L*idée générale de riofini est inséparable de l'esprit , et elle en occupe entièrement la capacité lorsqu'il ne pense point à quelque chose de particulier. Car, quand nous disons que nous ne pensons à rien , cela ne veut pas dire que nous ne pensions pas à cette idée générale, mais simplement que nous ne pensons pas à quelque chose en particulier.

Certainement , si cette idée ne remplissait pas notre esprit , nous ne pourrions pas penser à toutes sortes de choses , comme nous le pouvons; car enfin on ne peut penser aux choses dont on n'a aucune connaissance. £t si cette idée n'était pas plus présente à l'esprit lorsqu'il nous semble que nous ne pensons à rien que lorsque nous pensons à quelque chose en particulier , nous aurions autant de facilité à penser à ce que nous voudrions lorsque nous sommes fortement appliqués à quelque vérité particulière que lorsque nous ne sommes appliqués à rien , ce qui est contre l'expérience. Car, par exemple , lorsque nous sommes fortement appliqués à quelque proposition de géométrie , nous n'avons pas tant de facilité à penser à toutes choses que lorsque nous ne sommes occupés d'aucune I)ensée particulière. Ainsi , on pense davantage à l'être général et infini quand on pense moins aux êtres particuliers et finis ; et l'on pense toujours autant en un temps qu'en un autre.

On ne peut donc augmenter l'étendue et la capacité de l'esprit en l'enflant, pour ainsi dire, et en lui donnant plus de réalité qu'il n'en a naturellement , mais seulement en la ménageant avec adresse; ce qui se fait parfaitement par l'arithmétique et par l'algèbre. Car ces sciences apprennent le moyen d'abréger de telle sorte les idées et de les considérer dans un tel ordre , qu'encore que l'esprit ait peu d'étendue , il est capable , par le secours de ces sciences , de découvrir des vérités très- composées et qui paraissent d'abord incompréhensibles. Mais il faut prendre les choses dans leur principe pour les expliquer avec plus de solidité et de lumière.

La vérité n'est autre chose qu'un rapport réel, soit d'égalité, soit d'inégalité. La fausseté n'est que la négation de la vérité, ou un rapport faux et imaginaire. La vérité est ce qui est. La fausseté n'est point; ou , si on le veut , elle est ce qui n'est point. On ne se

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trompe jamais lorsqu'on voit les rapports qui sont, puisqu'on ne se trompe jamais lorsqu'on voit la vérité. On se trompe toujours quand on juge qu'on voit certains rapports et que ces rapports ne sont point ; car alors on voit la fausseté , on voit ce qui n'est point, ou plutôt on ne voit point, puisque le néant n'est pas visible et que le faux est un rapport qui n'est point. Quiconque voit le rapport d'égalité entre deux fois deux et quatre , voit une vérité, parce qu'il voit un rapport d'égalité qui est tel qu'il le voit. De même , quiconque voit un rapport d'inégalité entre deux fois 2 et 5, voit une vérité , parce qu'il voit un rapport d'inégalité qui est. Mais quiconque juge qu'il voit un rapport d'égalité entre deux fois 2 et 5, se trompe, parce qu'il voit, ou plutôt parce qu'il pense voir un rapport d'égalité qui n'est point. Les vérités ne sont donc que des rapports , et la connaissance des vérités Ig connaissance des rapports. Mais les faussetés ne sont point , et la connaissance de la fausseté, ou une connaissance fausse , est la connaissance de ce qui n'est point , si cela se peut dire ; car , comme l'on ne peut connaître ce qui n'est point que par rapport à ce qui est, on ne reconnaît l'erreur que par la vérité.

On peut distinguer autant de genres de faussetés que de vérités. Et conune il y a des rapports de trois sortes , d'une idée à une autre idée, d'une chose à son idée ou d'une idée à sa chose, enfin d'une chose à une autre chose, il y a des vérités et des faussetés de trois sortes. Il y en a entre les idées, entre les choses et leurs idées, et entre les choses seulement. Il est vrai que deux fois 2 sont 4 ; il est faux que deux fois 2 soient 5 : voilà une vérité et une fausseté entre les idées. Il est vrai qu'il y a un soleil; il est faux qu'il y en ait deux : voilà une vérité et une fausseté entre les choses et leurs idées. Il est vrai enfin que la terre est plus grande que la lune , et il est faux que le soleil soit plus petit que la terre : voilà une vérité et une fausseté qui est seulement entre les choses.

De ces trois sortes de vérités , celles qui sont entre les idées sont éternelles et immuables , et , à cause de leur immutabilité , elles sont aussi les règles et les mesures de toutes les autres; car toute règle ou toute mesure doit être invariable. Et c'est pour cela que Ion ne considère dans l'arithmétique, l'algèbre et la géométrie que c»38 sortes de vérités, parce que ces sciences générales règlent et renferment toutes les sciences particulières. Tous les rapports ou

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toutes les vérités qui sont entre les choses créées , ou entre les idéed et les choses créées, sont sujettes au changement dont toute créature est capable. Il n*y a que les seules vérités qui sont entre nos idées et Tètre souverain qui soient immuables comme celles qui sont entre les seules idées , parce que Dieu n'est point sujet au changement , non plus que les idées qu*il renferme.

Il n'y a aussi que les vérités qui sont entre les idées que Ton tâche de découvrir par le seul exercice de Tesprit ; car on se sert presque toujours de ses sens pour découvrir les autres vérités. On se sert de ses yeux et de ses mains pour s'assurer de l'existence des choses, et pour reconnaître les rapports d'égalité ou d'inégalité qui sont entre elles. Il n'y a que les seules idées dont l'esprit puisse connaître infailliblement les rapports par lui-même et sans l'usagç des sens. Mais non-seulement il y a rapport entre les idées , mais encore entre les rapports qui sont entre ks idées, entre les rapports des rapports des idées , et enfin entre les assemblages de plusieurs rapports et entre les rapports de ces assemblages de rapports, et ainsi à l'infini; c'est-à-dire qu'il y a des vérités composées à l'infini. On appelle, en termes de géométrie , une vérité simple , c'està-dire le rapport d'une idée tout entière à une autre, le rapport de 4 à 2, ou à deux fois 2, une raison géométrique^ ou simplement une raison; car l'excès ou le défaut d'une idée sur une autre, ou , pour me servir des termes ordinaires, l'excès ou le défaut d'une grandeur n'est pas proprement une raison ; ni les excès ou les défauts égaux des grandeurs , des raisons égales. Lorsque les idées ou les grandeurs sont égales, c'est une raison d'égalité; lorsqu'elles sont inégales , la raison est d'inégalité.

Le rapport qui est entre les rapports des grandeurs , c'est-à-dire entre les raisons , s'appelle raison composée , parce que c'est un rapport composé ; le rapport qui est le rapport de 6 à 4 et de 3 à 2 est une raison composée. Et lorsque les raisons composantes sont égales , cette raison composée s'appelle /^ropor^tdn ou raison doublée. Le rapport qui est entre le rapport de 8 à 4 et le rapport de 6 à 3 est une proportion , parce que ces deux rapports sont égaux.

Or, il faut remarquer que tous k^ rapports ou toutes les raisons, tant simples que composées, sont de véritables grandeurs , et que le terme même de grandeur est un lerrao relatif qui marque néces-

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sairement quelque rapport; car il n'y a rien de grand par soimême et sans rapport à autre chose , sinon Tinfini ou l'unité. Tous les nombres entiers sont même des rapports aussi véritablement que les nombres rompus , ou que les nombres comparés à un autre, ou divisés par quelque autre, quoique Ton puisse n'y pas faire de réflexion, à cause que ces nombres entiers peuvent s'exprimer par un seul chiffre. 4 , par exemple , ou -f , est un rapport aussi véritable que 4-ou -p. L'unité à laquelle 4 a rapport n'est pas exprifïiée, mais elle est sous-entendue ; car 4 est un rapport aussi bien que -*• ou -j-, puisque 4 est égal à ^ ou à J-. Toute grandeur étant donc un rapport, on tout rapport une grandeur, il est visible qu'on peut exprimer tous les rapports par des chiffres , et les représenter à l'imagination par des lignes.

Ainsi , toutes les vérités n'étant que des rapports, pour connaître exactement toutes les vérités , tant simples que composées , il suffit de connaître exactement tous les rapports tant simples que composés. Il y en a de deux sortes, comme on vient de dire : rapports d'égalité et d'inégalité. Il est visible que tous les rapports d'égalité sont semblables , et que , dès qu'on connaît qu'une chose est égale ; une autre connue , l'on en connaît exactement le rapport. Mais i n'en est pas de même de l'inégalité : on sait qu'une tour est plus i;rande qu'une toise et plus petite que mille toises, et cependant on ne sait point au juste sa grandeur et le rapport qu'elle a avec une toise.

Pour comparer les choses entre elles , ou plutôt pour mesurer exactement les rapports d'inégalité , il faut une mesure exacte , il faut une idée simple et parfaitement intelligible , une mesure universelle et qui puisse s'accommoder à toute sorte de sujets. Cette mesure est l'unité ; c'est par elle qu'on mesure exactement toutes choses, et sans elle il est impossible de rien connaître avec quelque exactitude. Mais tous les nombres n'étant composés que de l'unité, il est déjà évident que , sans les idées des nombres , et sans la manière de comparer et de mesurer ces idées , c'est-à-dire sans l'arithmétique, il est impossible d'avancer dans la connaissance des vérités composées.

Les idées ou les rapports entre les idées, en un mot les grandeurs, pouvant être plus grandes et plus petites que d'autres grandeurs , on ne peut les rendre égales que par le plus et par le moins, joints

avec Tunité répétée autant de fois qu'il est nécessaire. Ainsi, ce n'est que par Taddition et la soustraction de Tunité et des parties de r uni té (lorsqu'on la conçoit divisée) que Ton mesure exactement toutes les grandeurs et que Ton découvre toutes les vérités. Or , de toutes les sciences , l'arithmétique et l'algèbre principalement sont les seules qui nous apprennent à faire ces opérations avec adresse , avec lumière et avec un ménagement admirable de la capacité de Tesprit. Ces deux sciences sont donc les seules qui donnent à l'esprit toute la perfection et toute l'étendue dont il est capable, puisque c'est par elles seules que l'on découvre toutes les vérités qui se peur vent connaître avec une entière exactitude.

Car la géométrie ordinaire ne perfectionne pas tant l'esprit que l'imagination , et les vérités que l'on découvre par cette science ne sont pas toujours si évidentes que les géomètres s'imaginent. IL pensent , par exemple , avoir exprimé la valeur de certaines grandeurs, lorsqu'ils ont prouvé qu'elles sont égales à certaines lignes , qui sont les sous4endues d'angles droits dont les côtés sont exactement connus , ou à d'autres qui sont déterminées par quelqu'une des sections coniques. Mais il est visible qu'ils se trompent ; car ces sous-tendues^ par exemple , sont elles-mêmes inconnues. L'on connaît plus exactement /'8 ou f^20 qu'une ligne que l'on s'imagine ou que l'on décrit sur le papier, pour servir de sous-tendue à un angle droit dont les côtés sont 2, ou dont un côté est 2 et l'autre 4. On sait au moins que F% approche fort de 3; et que f 20 est environ 4 et y , et l'on peut, par certaines règles, approcher toujours à l'infini de leur véritable grandeur ; et si l'on ne peut y arriver, c'est que l'esprit ne peut comprendre l'infini. Mais on n'a qu'une idée fort confuse de la grandeur des sous-tendues, et on est môme obligé de recourir à y% ou y^Q pour les exprimer. Ainsi , les constructions géométriques , dont on se sert pour exprimer les valeurs des quantités inconnues , ne sont pas si utiles à régler l'esprit et à découvrir les rapports ou les vérités que l'on cherche qu'à régler l'imagination. Mais comme l'on se plaît beaucoup plus à faire usage de son imagination que de son esprit , les mathématiciens ont d'ordinaire plus d'estime pour la géométrie que pour l'arithmétique et pour l'algèbre.

Pour faire parfaitement comprendre que l'arithmétique et Telgèbre sont ensemble la véritable logique qui sert à découvrir la

vérité , et à donner à l'esprit toute l'étendue dont il est capable , il suffit de faire quelques réQexions sur les règles de ces sciences.

On vient de dire que toutes les vérités ne sont que des rapports; que le plus simple et le mieux connu de tous les rapports est celui d'égalité ; qu'il est le commencement d'où il faut mesurer les autres pour avoir une idée de l'inégalité ; que la mesure dont on est obligé de se servir est l'unité , et qu'il faut l'ajouter ou l'ôter autant de fois qu'il est nécessaire pour mesurer l'excès ou le défaut de l'inégalité de ces grandeurs.

De là il est clair que toutes les opérations qui peuvent servir à découvrir les rapports d'égalité ne sont que des additions et des soustractions : additions de grandeurs pour égaler des grandeurs , additions de rapports pour égaler des rapports , ou pour mettre les grandeurs en proportion ; enfin addition de rapports de rapports pour égaler des rapports de rapports, ou pour mettre les grandeurs en proportion composée.

Pour égaler 4 avec 2, il n'y a qu'à ajouter 2 avec 2 , ou retrancher 2 de 4, ou enfin syouter l'unité à 2 et la retrancher de 4. Cela est clair.

Pour égaler le rapport ou la raison de 8 à 2 au rapport de 6 à 3, il ne faut pas ajouter 3 à 2 ou retrancher 3 de 8, en sorte que Texces d'un nombre à l'autre soit égal à 3 , qui est l'excès de 6.sur 3 : ce ne serait qu'ajouter et qu'égaler des grandeurs simples, l'excès de 8 sur 5 à celui de 6 sur 3. Il faut chercher d'abord la grandeur du rapport de 8 à 2, ou ce que vaut-|-; et Ton trouve en divisant 8 par 2 que Vexposant de ce rapport est 4 , ou que-^ est égal à 4. Il faut de même voir quelle est la grandeur du rapport de 6 à 3, et l'on trouve qu'elle est égale à 2. Ainsi l'on reconnaît que ces deux rapports -^ égal à 4, et -|- égal à 2 , ne sont différents que de 2. De sorte que pour les égaler on peut , ou bien ajouter à -1- encore -f- égal à deux , car l'on aura î^, qui sera un rapport égal à -|- , ou bien retrancher ^ égal à 2, de |, car l'on aura -f qui sera un rapport égal à -^ ; ou enfin ajouter l'unité à J-et la retrancher de -f-, car l'on aura -^ et -Ç- , qui sont des rapports égaux , car 9 est à 3 comme 6 est à 2.

Enfin, pour trouver la grandeur de l'inégalité entre les rapports qui résultent, l'un de la raison composée ou du rapport de rapport de 12 à 3 et de 3 à 1, et l'autre de la raison composée ou du rap-

port (le rapport de 8 à 2 et de 2 à 1 , il faut suivre la même voie. Pi-emièrement , la grandeur de la raison de 12 à 3 se marque par 4 , où 4 est V exposant de la raison de 12 à 3 , et 3 est l'exposant de 3 à 1, et Texposant de la raison des exposants 4 et dest-l-. Secondement, l'exposant de 8 à 2 est 4 , et de 2 à 1 est 2, et l'exposant des exposants 4 et 2 est 2 ; enfin l'inégalité entre les rapports qui résultent des rapports de rapports est la différence entre -|et 2, c'est-à-dire -^ . Donc 4- ajouté au rapport des raisons 12 et 3 et 3 à 1 , ou retranché du rapport des autres raisons 8 à 2 et 2 à 1 , met en égalité ces rapports de rapports , et produit une proportion composée. Ainsi l'on peut se servir d'additions et de sous* tractions pour égaler les grandeurs et leurs rapports , tant simples que composés , et pour avoir une idée exacte de la grandeur de leur inégalité.

Il est vrai que l'on se sert de multiplications et de divisions tant simples que composées , mais ce ne sont que des additions et des soustractions composées. Multiplier 4 par 3, c'est faire autant d'additions de 4 que 3 contient d'additions de Funité, ou troirver un nombre qui ait même rapport à 4 qu'à 3 avec l'unité ; et diviser 12 par 4^ c'est soustraire 4 de 12 autant de fois qu'il se peut, c'est-à-dire trouver un rapport à l'unité égal à celui de 12 à 4; car 3, qui en sera l'exposant, a même rapport à l'unité que 12 à 4. Les extractions des racines carrées , cubiques , etc. , ne sont que des divisions par lesquelles on cherche une, deux ou trois moyennes proportionnelles .

Il est évident que l'esprit de l'homme est si petit, sa mémoire si peu fidèle, son imagination si peu étendue que, sans l'usage des chiffres et de l'écriture , et sans l'adresse dont on se sert dans l'arithmétique, il serait impossible de faire les opérations nécessaires pour connaître l'inégalité des grandeurs et de leurs rapports. Lorsqu'il y aurait plusieurs nombres à ajouter ou à soustraire , ou , ce qui est la même chose , lorsque ces nombres sont grands , et qu'on ne les peut ajouter que par parties, on en oublierait toi^ours quelqu'une. Il n'y a point d'imagination assez étendue pour ajouter ensemble les fractions un peu grandes, comme jj§|, ^-^oî?f » ^" pour soustraire Tune de l'autre.

Les multiplications , les divisions et les extractions de racines des nombres entiers sont infiniment plus embarrassantes que les simples

DB Lk MBTHODl. ^ H* PAUTIE. 561

additions OU soustractions; Tesprit seul, sans le secours de l'arithmétique , est trop petit et trop faible pour les faire , et il est inutile que je m'arrête ici à le faire voir.

Cependant l'analyse ou l'algèbre est encore tout autre chose que l'arithmétique ; elle partage beaucoup moins la capacité de l'esprit, elle abrège les idées de la manière la plus simple et la plus facile qui se puisse concevoir. Ce qui se fait en beaucoup de temps par Tarithmétique se fait en un moment par l'algèbre , sans que l'esprit se brouille par le changement de chififres et par la longueur des opérations. Une opération particulière d'arithmétique ne découvre qu'une vérité ; une semblable opération d'algèbre en découvre une infinité. Enfin il y avait des choses qui se pouvaient savoir, et qu'il était nécessaire de savoir , dont on ne pouvait avoir la connaissance par l'usage de l'arithmétique seule; mais je ne crois pas qu'il y ait rien qui soit utile, et que les hommes puissent savoir avec exactitude, dont ils ne puissent avoir la connaissance par l'arithmétique et par l'algèbre. De sorte que ces deux sciences sont le fondement de toutes les autres, et donnent les vrais moyens d'acquérir toutes les sciences exactes, parce qu'on ne peut ménager davantage la capacité de l'esprit que Ton le fait par l'arithmétique, et principalement par l'algèbre.

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