‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 116 sur 117 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Dfniter exempk pour faire coaiultro l'aUUté de cet ouTrege. L'on rcclierelie <lan« cet exemple U cause phyiOque de U dureté ou de l'union des parties des corps les unes avec les autres.

Les corps sont unis ensemble en trois manières, par la C€>titi' nuité, par la contiguïté ^ et par une troisième manière qui n'a point de nom particulier à cause qu'elle arrive rarement , et que j'appellerai du terme général d'union.

Par la continuité^ ou par la cause de la continuité, j'entends ce je ne sais quoi que je tâche de découvrir, qui fait que les parties d'un corps tiennent si fort les unes aux autres qu'il faut faire efibrt pour les séparer, et qu'on les regarde comme ne faisant ensemble qu'un tout.

Par la contiguïté^ j'entends ce je ne sais quoi qui me fait juger que deux corps se touchent immédiatement, en sorte qu'il n'y ait rien entre eux , mais que je ne juge pas étroitement unis, à cause que je les puis facilement séparer.

Par ce troisième terme , uniwi , j'entends encore un je ne sais quoi qui fait que deux verres ou deux marbres dont on a usé et poli les surfaces en les frottant Tune sur l'autre s'attachent de telle sorte, qu'encore qu'on les puisse très-facilement séparer en les faisant glisser, on a pourtant quelque peine à le faire en un autre sens.

Or ceci n*est pas con^mwi/6, puisque ces deux verres ou ces deux marbres étant unis de cette matière ne sont point conçus comme ne faisant qu'un tout , à cause qu'on les i)eut séparer en un sens avec beaucoup de facilité. Ce n'est pas aussi simplement contiguïté , quoique cela en approche fort , parce que ces deux i^rtios

de vorre ou de marbra sont assez étroitement unies et même beaucoup plus que les parties des corps mous et liquides , comme celles du beurre et de Teau.

Ces termes ainsi expliqués, il faut présentement chercher la cause qui unit les corps, et les différences qui se trouvent entre la cojitinuitéj la contiguïté et ïunion des corps , selon le sens^quo j'ai déterminé. Je vais chercher d'abord la cause de la continuité , ou quel est ce je ne sais quoi qui fait que les parties d'un corps se tiennent si fort les unes aux autres qu'il faut faire effort pour les séparer, et qu'on les regarde comme ne faisant ensemble qu'un tout. J'espère que, cette cause étant trouvée, il n'y aura pas grande difficulté à découvrir le reste.

Il me semble présentement qu'il est nécessaire que ce je ne sais quoi qui lie les parties mêmes les plus petites de ce morceau de fer que je tiens entre mes mains soit quelque chose de bien puissant , puisqu'il faut que je fasse un très-grand effort pour en rompre une petite partie. Mais ne me trompé-je point? ne se peut-il pas faire que cette difficulté que je trouve à rompre le moindre petit morceau de fer vienne de ma faiblesse et non pas de la résistance de ce fer? car Je me souviens que j'ai fait autrefois plus d'effort que je n'en fais maintenant pour rompre un morceau de fer pareil à celui que je liens ; et si je tombais malade, il pourrait arriver que même avec de très-grands efforts je n'en pourrais venir à bout. Je vois bien que je ne dois pas juger absolument de la fermeté dont les parties du fer sont jointes ensemble par les efforts que je fais à les désunir. Je dois seulement juger qu'elles tiennent très-fort les unes aux autres par rapport à mon y^eu de force ; ou qu'elles se tiennent plus fort que les parties de ma chair, puisque les sentiments de douleur que j'ai en faisant trop d'efforts m'avertissent que je désunirai plutôt les parties de mon corps que celles du fer.

Je reconnais donc que, de même que je ne suis point fort ou faible absolument, le fer ou les autres corps ne sont point durs ou flexibles absolument , mais seulement par rapport à la cause qui agit contre eux ; et que les efforts que je fais ne peuvent me servir de règle pour mesurer la grandeur de la force qu'il faut employer pour vaincre la résistance et la dureté du fer. Car les règles doivent être invariables , et ces efforts varient selon les tem|)s , selon l'abondance des esprits animaux et la dureté des chairs, puisque je

ne puis pas toujours produire les mêmes effets en faisant lesnkèmcs efforts.

Cette réflexion me délivre d*un préjugé que j'avais qui me faisait imaginer de forts liens pour unir les parties des corps , lesquels liens ne sont peut-être point; et j'espère qu'elle ne me sera pas inutile dans la suite, car j'ai une pente étrange à juger de tout par rapport à moi et à suivre les impressions de mes sens, à quoi je prendrai garde avec plus de soin. Mais continuons.

Après avoir pensé quelque temps et cherché avec quelque application la cause de cette étroite union sans avoir pu rien découvrir, je me sens porté p9r ma négligence et par ma nature à juger, comme plusieurs autres , que c'est la forme des corps qui conserve l'union entre leurs parties, ou l'amitié et l'inclination qu'elles ont pour leurs semblables, car il n'y a rien de plus commode que de se laisser quelquefois séduire et devenir ainsi tout d'un coup savant à peu de frais.

Mais, puisque je ne veux rien croire que je ne sache, il ne faut pas que je me laisse ainsi abattre par ma propre paresse ni que je me rende à do simples lueurs. Quittons donc ces formes et ces inclinations dont nous n'avons point d'idées distinctes et particulières , mais seulement de confuses et générales que nous ne formons, ce me semble, que par rapport à notre nature, et de l'existence môme desquelles plusieurs personnes et peut-être des nations entières ne conviennent pas.

Il me semble que je vois la cause de cette étroite union des parties qui composent les corps durs sans y admettre autre chose que tout ce que tout le monde convient y être , ou tout au moins tout ce que le monde conçoit distinctement pouvoir y être. Car tout le monde connaît distinctement que tous les corps sont composés ou peuvent être composés de petites parties. Ainsi il se pourra faire qu'il y en aura qui seront crochus et branchus, et comme de petits liens capables d'arrêter fortement les autres , ou bien qu'elles s'entrelaceront toutes dans leurs branches, de sorte qu'on ne pourra pas facilement les désunir.

J'ai une grande pente à me laisser aller à c^lte pensée , cl d'autant plus grande que je vois que les parties visibles dos corps grossiers s'arrêtent et s'unissent les un(\s avec les autres do relie manière. Mais je no saurais trop me méfier dos préoccupations et

DE LA BiÉTHODE. — 1I« PARTIE. 6C5

dos impressions de mes sens. Il faut donc qua j'examine encore la chose de plus près, et que je cherche même la raison pourquoi les plus petites et les dernières parties solides des corps, en un mot les parties mêmes de chacun de ces liens se tiennent ensemble, car elles ne peuvent être unies par d'autres liens encore plus petits, puisque je les suppose solides. Ou bien, si je dis qu'elles sont unies do cette sorte , on me demandera avec raison qui unira ensemble CCS autres , et ainsi à l'infini.

De sorte que présentement le nœud de la question est de savoir comment les parties de ces petits liens ou de ces parties branchues peuvent être aussi étroitement unies ensembles qu'elles le sont , A par exemple avec B , que je suppose parties d'un petit lien. Ou

«AoOB

bien ce qui est la même chose, les corps étant d'autant plus durs qu'ils sont plus solides et qu'ils ont moins de pores , la question est à présent de savoir comment les parties d'une colonne composée d'une matière qui n'aurait aucun pore peuvent être fortement jointes ensemble et composer un corps très-dur ; car on ne peut pas dire que les parties de cette colonne se tiennent par de petits liens, puisque, étant supposées sans pores, elles n'ont [X)int de figure particulière.

Je me sens encore extrêmement porté à dire que cette colonne est dure par sa nature , ou bien que les petits liens dont sont composés les corps durs sont des atomes dont les parties ne se peuvent diviser comme étant les parties essentielles et dernières des corps, et qui sont essentiellement crochus ou branchus , ou d'une figure embarrassante.

Mais je reconnais franchement que ce n'est point expliquer la difficulté, et que quittant les préoccupations et les illusions de mes sens, j'aurais tort de recourir à une forme abstraite et d'embrasser un fantôme de logique pour la cause que je cherche ; je veux dire que j'aurais tort de concevoir comme quelque chose de réel et de distinct l'idée vague de nature ou d'essence qui n'exprime que ce que Ton sait , et de prendre ainsi une forme abstraite et universelle

666 LIYBE SIXIÈME.

comme une cause physique d'un effet très-réei. Car il y a deux choses desquelles je ne me saurais trop défier. La première est l'impression de mes sens, et l'autre est la facilité que j'ai de prendre les natures abstraites et les idées générales de logique pour celles qui sont réelles et particulières , et je me souviens d'avoir été plusieurs fois séduit par ces deux principes d'erreur.

Car, pour revenir à la difficulté, il ne m'est pas possible de concevoir comment ces petits liens seraient indivisibles par leur essence et par leur nature , ni par conséquent comment ils seraient inflexibles, puisqu'au contraire je les conçois très-divisibles et nécessairement divisibles par leur essence et par leur nature. Car la partie A est très-certainement une substance aussi bien queB, et par conséquent il est clair que A peut exister sans B ou séparé de B, puisque les substances peuvent exister les unes sans les autres, parce que autrement elles ne seraient pas des substances.

De dire que A ne soit pas une substance , cela ne se peut ; car je le puis concevoir sans penser à B , et tout ce qu'on peut concevoir seul n'est point un mode, puisqu'il n'y a que les modes ou manières d'être qui ne se puissent concevoir seuls ou sans les êtres dont ils sont les manières. Donc A n'étant point un mode, c'est une substance , puisque tout être est nécessairement ou une substance ou bien une manière d'être. Car enfin tout ce qui est se peut concevoir seul ou ne le peut pas; il n'y a pas de milieu dans les propositions contradictoires , et l'on appelle être ou substance ce qui peut èlre conçu et par conséquent créé seul. La partie A peut donc exister sans la partie B , et à plus forte raison elle peut exister séparémenl de B. De sorte que ce lien est divisible en A et en B.

De plus, si ce lien était indivisible ou crochu par sa nature et par son essence , il arriverait tout le contraire de ce que nous voyons par l'expérience, car on ne pourrait rompre aucun corps. Supposons, comme auparavant, qu'un morceau de fer t3st composé d'une infinité de petits lions qui s'entrelacent les uns dans les autres , dont A, a, et B, b, on soient deux. Je dis qu'on ne pourrait k's

ji

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décrocher , ot par conséquent qu'on ne pourrait rompre ce fer ; car pour le rompre il faudrait plier les liens qui le composent, lesquels cependant sont supposés inflexibles par leur essence et par leur nature.

Que si on ne les suppose point inflexibles, mais seulement indivisibles par leur nature, la supposition ne servira de rien pour résoudre la question; car alors la difficulté sera de savoir d'où vient que ces petits liens n'obéissent pas à l'effort que Ton fait pour ployer une barre de fer. Cependant, si l'on ne les suppose point inflexibles, on ne doit pas les supposer indivisibles ; car si les parties de ces liens pouvaient changer de situation les unes à l'égard des autres, il est visible qu'elles se pourraient séparer, puisqu'il n'y a point de raison pourquoi si une partie peut un peu s'éloigner de l'autre elle ne le pourra pas tout à fait. Soit donc que l'on supposo ces petits liens inflexibles, soit qu'on les suppose indivisibles, on ne peut par ce moyen résoudre la question ; car si on ne les suppose qu'indivisibles , on doit rompre sans peine un morceau de fer ; et si on les suppose inflexibles , il sera impossible de le rompre ; puisque les petits liens qui composent le fer étant embarrassés les uns dans les autres , il sera impossible de les décrocher. Tâchons donc de résoudre la difficulté par des principes clairs et incontestables et de trouver la raison pourquoi ce petit lien a ces deux parties, A, B, si fort attachées l'une à l'autre.

Je vois bien qu'il est nécessaire que je divise le sujet de ma méditation par parties , afin que je l'examine plus exactement et avec moins de contention d'esprit, puisque je n'ai pu d'abord, d'une simple vue et avec toute l'attention dont je suis capable, découvrir ce que je cherchais. Et c'est ce que je pouvais faire dès le commencement, car quand les sujets que l'on considère sont un peu cachés, c'est toujours le meilleur de ne les examiner que par parties, et de ne se point fatiguer inutilement sur de fausses espérances de rencontrer heureusement.

Ce que je cherche est la cause de l'étroite union qui se trouve entre les petites parties qui composent le petit lien A, B. Or il n'y a que trois choses que je conçoive distinctement pouvoir ôtre la causo que je cherche , savoir : les parties mêmes de ce petit lien , ou bien la volonté de l'auteur de la nature, ou enfin les corps invisibles qui environnent ces petils liens. Je pourrais encore apporter

GC8 LIYE£ SIXIÈME.

pour cause de cos choses la forme dos corps , les qualités de durelc, ou quelque qualité occulte, la sympathie qui serait entre les parties de mémo genre , etc. Mais parce que je n'ai point d'idée distincte de ces belles choses , je ne dois ni ne puis y appuyer mes raisonnements; de sorte que, si je ne trouve pas la cause que je cherche dans les choses dont j'ai des idées distinctes , je ne me peinerai pas inutilement à la contemplation de ces idées vagues et générales de logique, et je cesserai de vouloir parler de ce que je n'entends point. Mais examinons la première de ces choses qui peuvent être cause que les parties de ce petit lien sont si fort attachées , savoir les petites parties dont il est composé.

Quand je ne considère que les parties dont les corps durs sont composés, je me sens porté à croire qu'on ne peut imaginer aucun ciment qui unisse les parties de ce lien, qu'elles-mêmes et leur propre repos; car de quelle nature pourrait-il être? Une sera pa^s une chose qui subsiste de soi-même; car toutes ces petites parties étant des substances, pour quelle raison seraient-elles unies par d autres substances que par elles-mêmes? Il ne sera pa^ aussi une qualité différente du repos , parce quHl n*y a aucune qualité plus contraire au mouvement qui pourrait séparer ces parties que le repos qui est en elles; mais, outre les substances et leurs qualités, nous ne connaissons point quHi y ait d'autres genres de choses *.

Il est bien vrai que les parties des corps durs demeurent unies tant qu'elles sont en repos les unes auprès des autres; et que lorsqu'elles sont une fois en repos , elles continuent par elles-mèmeâ d'y demeurer autant qu'il se peut. Mais ce n'est pas ce que je cherche , je prends le change. Je ne cherche pas d'où vient que les parties des corps durs sont en repos les unes auprès des autns; je tâche ici de découvrir d'où vient que les parties de ces corps ont force pour demeurer en repos les unes auprès des autres, et qu'elles résistent à l'effort que l'on fait pour les remuer ou les séparer.

Je pourraisl' pourtant me répondre que chaque corps a véritablement de la force pour continuer de demeurer dans l'état où il est , et que cette force est égale pour le mouvement et pour le

> Principes de Descarte$ , art. ss de la scconlo partie. ' Dexartr» , nrt. ii de la œ<hiic partie.

repos; mais que ce qui fait que les parties des corps durs demeurent en repos les unes auprès des autres, et qu'on a de la peine à les séparer et à les agiter , c'est qu'on n'emploie pas assez de mouvement pour vaincre leur repos *. Cela est vraisemblable ; mais je cherche la certitude , si elle se peut trouver , et non pas la seule vraisemblance. Et comment puis-je savoir avec certitude et avec évidence que chaque corps a celte force pour demeurer en l'état qu'il est , et que cette force est égale pour le mouvement et pour le repos , puisque la matière parait au contraire indifférente au mouvement et au repos, et absolument sans aucune force? Venons donc , comme a fait M. Descartes , à la volonté du Créateur , laquelle est peut-être la force que les corps semblent avoir dans eux-mêmes. C'est la seconde chose que nous avons dite auparavant pouvoir conserver les partie de ce petit lien dont nous parlions , si fort attachées les unes aux autres.

Certainement il se peut faire que Dieu veuille que chaque corps demeure dans l'état où il est , et que sa volonté soit la force qui en unit les parties les unes aux autres ; de même que je sais d'ailleurs que c'est sa volonté qui est la force mouvante , laquelle met les corps dans le mouvement. Car, puisque la matière ne se peut pas mouvoir par elle-même, il me semble que je dois juger que c'est un esprit , et même que c'est l'auteur de la nature qui la conserve et qui la met en mouvement, en la conservant successivement on plusieurs endroits par sa simple volonté , puisqu'un être inOniment puissant n'agit point avec des instruments , et que les effets suivent nécessairement de sa volonté.

Je reconnais donc qu'il se peut faire que Dieu veuille que chaque chose demeure en l'état où elle est ^ , soit qu'elle soit en repos , ou qu'elle soit en mouvement; et que cette volonté soit la puissance naturelle qu'ont les corps pour demeurer dans l'état où ils ont une fois été mis ^. Si cela est, il faudra, comme a fait M. Descartes, mesurer cette puissance, conclure quels en doivent être les effets, et donner ainsi des règles de la force et de la communication des mouvements à la rencontre des différents corps , par la proportion tle la grandeur qui se trouve entre ces corps , puisque nous n'avons

> Art. 6S.

3 Art. 91.

3 Art. 4N et ceux qui suivent.

point d'autre moyen d'entrer dans la connaissance de cette volonlé générale et immuable de Dieu, qui fait la différente puissance que les corps ont pour agir et pour se résister les uns aux autres, que leur différente grandeur et leur différente vitesse.

Cependant je n'ai point de preuve certaine que Dieu veuille , par une volonté positive, que les cx)rps demeurent en repos; et" il semble qu'il suffit que Dieu veuille qu'il y ait de la matière , afin que non-seulement elle existe, mais aussi afin qu'elle existe en repos.

II n'en est pas de même du mouvement , parce que l'idée d'une matière mue renferme certainement deux puissances ou efficaces , auxquelles elle a rapport , savoir, celle qui l'a créée et de plus celle qui Fa agitée. Mais l'idée d'une matière en repos ne renferme que l'idée de la puissance qui l'a créée, sans qu'il soit néce^aire d*unc autre puissance pour la mettre en repos ; puisque si on conçoit simplement de la matière sans songer à aucune puissance , on la concevra nécessairement en repos. C'est ainsi que je conçois les choses, j'en dois juger selon mes idées ; et , selon mes idées, le repos n'est que la privation du mouvement : je veux dire que la force prétendue qui fait le repos n*est que la privation de celle qui fait lo mouvement; car il suffit , ce me semble, que Dieu cesse de vouloir qu'un corps soit mû , afin qu'il cesse de l'être et qu'il soit en repos.

En effet , la raison et mille et mille expériences m'apprennent que si de deux corps égaux en masse, l'un se meut avec un degré de vitesse et l'autre avec un demi-degré , la force du premier sera double de la force du second. Si la vitesse du second n'est que le quart , la centième , la millionième de celle du premier ; le second n'aura que le quart , la centième , la millionième partie de la force du premier. D'où il est aisé de conclure que si la vitesse du second est infiniment petite , ou enfin nulle, comme dans le repos, la force du second sera infiniment petite, ou enfin nulle, sUl est en repos. Ainsi il me paraît évident que le repos n'a nulle force pour résister à celle du mouvement.

Mais je me souviens d'avoir ouï dire à plusieurs personnes trèséclairées qu'il leur paraissait que le mouvement était aussi bien la privation du repos que le repos la privation du mouvement* Quelqu'un même assura, par des raisons que je ne pus com-

prendre , qu'il était plus probable que le mouvement fût une privation que le repos. Je ne me souviens pas distinctement des raisons qu'ils apportaient, mais cela me doit faire craindre que mes idées ne soient fausses. Car, encore que la plupart des hommes disent tout ce qui leur plaît sur des matières qui paraissent peu importantes , néanmoins j*ai sujet de croire que les personnes dont je parle prenaient plaisir à dire ce qu'ils concevaient. Il faut donc que j'examine encore mes idées avec soin.

C'est une chose qui me paraît indubitable, et ces messieurs dont je parle en tombaient d'accord , savoir que c'est la volonté do Dieu qui meut les corps. La force donc qu'a cette boule que je vois rouler, c'est la volonté de Dieu qui la fait rouler; que faut-il présentement que Dieu fasse pour l'arrêter? faut-il qu'il veuille par une volonté positive qu'elle soit en repos , ou bien s'il suffit quîil cesse de vouloir qu'elle soit agitée *? Il est évident que si Dieu cesse seulement de vouloir que cette boule soit agitée , la cessation de cette volonté de Dieu fera la cessation du mouvement de la boule , et par conséquent le repos. Car la volonté de Dieu , qui était la force qui remuait la boule, n'étant plus, cette force ne sera plus, la boule ne sera donc plus mue. Ainsi la cessation de la force du mouvement fait le repos. Le repos n'a donc point de force qui le cause. Ce n'est donc qu'une pure privation qui ne suppose point en Dieu de volonté positive. Ainsi ce serait admettre en Dieu une volonté positive sans raison et sans nécessité, que de donner aux corps quelque force pour demeurer dans le repos.

Mais renversons s'il est possible cet argument. Supposons présentement une boule en repos , au lieu que nous la supposions en mouvement; que faut-il que je fasse pour l'agiter? Suffit-il qu'il cesse de vouloir qu'elle soit en repos? Si cela est, je n'ai encore lien avancé ; car le mouvement sera aussitôt la privation du repos que le repos la privation du mouvement. Je suppose donc que Dieu c<ssc de vouloir qu'elle soit en repos. Mais, cela supposé, je ne vois pas que la boule se remue; et , s'il y en a qui conçoivent qu'elle se remue , je les prie qu'ils me disent de quel côté et selon quel degré de mouvement elle est mue. Certainement il est impossible qu'elle soit mue et qu'elle n'ait point quelque détermination et quelque

* JMmagine Ici qu'il n'y ait que Olea , mol, et one boule.

673 LIVAE SIXIÈME.

degré de mouvemeot; et de cela seul qa'on conçoit que Dieu cesse de vouloir qu'elle goit en repos, il est impossiblo de concevoir qu'elle aille avec quelque degré de mouvement , parce qu'il D'en est pas de même du mouvement comme du repos. Les mouvements sont d'une infinité de façons » ils sont capables du plus el du moins; mais, le repos n'étant rien , ils ne peuvent différer les uns des autres. Une même boule qui va deux fois plus vite en un temps qu'en un autre a deux fois plus de force ou de mouvement en un temps qu'en un autre; mais on ne peut pas dire qu'une même boule ait deux fois plus de repos en un temps qu'en un autre.

II faut donc en Dieu une volonté positive pour mettre une boule en mouvement, ou pour faire qu'une boule ait une telle force pour se mouvoir, et il suffît qu'il cesse de vouloir qu'elle soit mue afin qu'elle ne remue plus, c'est-à-dire afin quelle soit en repos. De même qu'afin que Dieu crée un monde il ne suffit pas qu'il ce^àc de vouloir qu'il ne soit pas, mais il est nécessaire qu'il veuille positivement la manière dont il doit être. Mais pour l'anéantir il ik faut i)as que Dieu veuille qu'il ne soit pas, parce que Dieu nu peut pas vouloir le néant par une volonté positive; il suffit seule ment que Dieu cesse de vouloir qu'il soit.

Je ne considère pas ici le mouvement et le repos selon leur être relatif; car il est visible que des corps en repos ont des rapports aussi réels à ceux qui les environnent que ceux qui sont en mouvement. Je conçois seulement que les corps qui sont en mouvement ont une force mouvante, et que ceux qui sont en repos n'ont point de force pour leur repos ; parce que , le rapport des corps mus à ceux qui les environnent changeant toujours , il faut une force continuelle pour produire ces changements continuels, car en effet ce sont ces changements qui font tout ce qui arrive de nouveau dan> la nature. Mais il ne faut point de force pour ne rien faire. Lorsque le rapport d'un corps à ceux qui l'environnent est toujours io même , il ne se fait rien ; et la conservation de ce rapport , je veux dire l'action de la volonté de Dieu qui conserve ce rapport , n'e>i point différente de celle qui conserve le corps même.

S'il est vrai , comme je le conçois , que le repos ne soit que h privation du mouvement, le moindre mouvement, je veux dincelui du plus petit corps agité, renfermera plus de force et de puif-

sance que le repos du plus grand corps. Ainsi le moindre effort ou le plus petit corps que Ton concevra agité dans le vide contre un corps très-grand et très-vaste • , sera capable de le mouvoir quelque peu , puisque ce grand corps étant en repos il n'aura aucune puissance pour résister à celle de ce petit corps qui viendra frapper contre lui. De sorte que la résistance que les parties des corps durs font pour empêcher leur séparation vient nécessairement de quelque autre chose que de leur repos.

Mais il faut démontrer par des expériences sensibles ce que nous venons de prouver par des raisonnements abstraits, afin de voir si nos idées s'accordent avec les sensations que nous recevons des objets; car il arrive souvent que de tels raisonnements nous trompent, ou pour le moins qu'ils ne peuvent convaincre les autres, et ceux-là principalement qui sont préoccupés du contraire. L'autorité de M. Descartes fait un si grand effort sur la raison de quelques personnes , qu'il faut prouver en toutes manières que ce grand homme s'est trompé, afin de pouvoir les désabuser. Ce que je viens de dire entre bien dans l'esprit de ceux qui ne l'ont point rempli de l'opinion contraire, et même je vois bien qu'ils trouveront à redire que je m'arrête trop à prouver des choses qui leur paraient incontestables. Mais les cartésiens méritent bien que l'on fasse effort pour les satisfaire. Les autrœ pourront passer ce qui sera capable de les ennuyer.

Voici donc quelques expériences qui prouvent sensiblement que lo repos n'a aucune puissance pour résister au mouvement , et qui par conséquent font connaître que la volonté de l'auteur de la nature, qui fait la puissance et la force que chaque corps a pour continuer dans l'état dans lequel il est , ne regarde que le mouvement et non point le repos, puisque les corps n'ont aucune force par eux-mêmes.

L'expérience apprend que de fort grands vaisseaux qui nagent dans l'eau peuvent être agités par de très-petits corps qui viennent heurter contre eux. De là je prétends, malgré toutes les défaites de M. Descartes et des cartésiens, que si ces grands corps étaient dans le vide ils pourraient encore être agités avec plus do facilité. Car la

> Par un corps dans le vide J'entends un corps tellement séparé des antres tant durs que liquides , qu'il n'y en ait aucun qui aide ni qui empêche la communication des uionvemcnts.

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