II. as
674 LIVBB SIXIÈME.
raiâon pour laqudle il y a quelque légère difficulté à remuer un vaisseau dans Teau , c'est que Teau résiste à la force du mouvement que l'on lui imprime, ce qui n'arriverait pas dans le vide. Et ce qui fait manifestement voir que Peau résiste au mouvement qu'on imprime au vaisseau , c'est que le vaisseau cesse d'être agité quelque temps après qu'il a été mû; car cela n'arriverait pas, si le vaisseau ne perdait son mouvement en le oommuniquant à Peau, ou si l'eau lui cédait sans lui résister , ou enfin si elle lui donnait de son mouvement. Ainsi, puisqu'un vaisseau agité dans l'eau cesse peu à peu de se mouvoir, c'est une marque indubitable que Teaa résiste à son mouvement, au lieu de le faciliter comme le prétend M. Descartes; et par conséquent il serait encore infinimeot plus facile d'agiter un grand corps dans le vide que dans Peau, puisqu'il n'y aurait point de résistance de la part des corps d'alentour. Il est donc évident que le repos n'a point de force pour résister au mouvement , et que le moindre mouvement contient plus de puissance et plus de force que le plus grand repos ; et qu'ainsi on ne doit point comparer la force du mouvement et du repos jpar la proportion qui se trouve entre la grandeur des corps qui sont en mouvement et en repos , comme a fait M. Descartes.
Il est vrai qu'il y a quelque raison de croire qu'un vaisseau est agité dès qu'il est dans l'eau, à cause du changement continuel qui arrive aux parties de l'eau qui l'environnent, quoiqu'il nous semble qu'il ne change point de place. Et c'est ce qui fait croire à M. Descartes et à quelques autres que ce n'est pas la force toute seule de celui qui le pousse , laquelle le fait avancer dans l'eau , mais qu'ayant déjà reçu beaucoup de mouvement des petites parties da corps liquide qui l'environnent et qui le poussent également de tois côtés, ce mouvement est seulement déterminé par un nouveau mouvement do celui qui le pousse , de sorte que ce qui agite an corps dans l'eau ne le pourrait pas faire dans le vide. C'est ainsi que 31. Descartes et ceux qui sont de son sentiment défendent les règles du mouvement qu'il nous a données.
Supposons, par exemple, un morceau de bois de la grandeur d'un pied en carré dans un corps liquide ; toutes les petites parties du corps liquide agissent et se remuent contre lui ; et parce qu'ils le poussent également de tous côtés , autant vers A que vers B , il ne peut avancer vers aucun côté. Que si je pousse donc un aut«»
morceau de bois de demi-pied contre le premier du côté A , je vois qu'il avance ; et de là je conclus qu'on le pourrait remuer dans le vide avec moins de force que celle dont ce morceau de bois le pousse, pour les raisons que je viens de dire. Mais les personnes dont je parie le nient , et ils répondent que ce qui fait que le grand morceau de bois avance dès qu*il est poussé par le petit , c'est que le petit, qui ne pourrait le remuer s'il était seul, étant joint avec les parties du corps liquide qui sont agitées, les détermine à le pousser et à lui communiquer une partie de leur mouvement. Mais il est visible que, suivant cette réponse , le morceau de bois étant une fois agité ne devrait point diminuer son mouvement, et qu'il devrait au contraire l'augmenter sans cesse. Car, selon cette réponse , le morceau de bois est plus poussé par l'eau du côté A que du côté B , donc il doit toujours s'avancer. Et parce que cette impulsion est continuelle, son mouvement doit toujours croître. Mais, comme j'ai déjà dit, tant s'en faut que l'eau facilite son mouvement qu'elle lui résiste sans cesse, et que sa résistance, le diminuant toujours^ le rend tout à fait insensible.
Il faut prouver à présent que le morceau de bois qui est également poussé par les petites parties de Teau qui l'environne n'a point du tout de mouvement ou de force qui soit capable de le mouvoir, quoiqu'il change continuellement de lieu immédiat, ou que la surface de l'eau qui l'environne ne soit jamais la même en différents temps. Car s'il est ainsi, qu'un corps également poussé de tous côtés comme ce morceau de bois n'ait point de mouvement, il sera indubitable que c'est seulement la force étrangère qui heurte contre lui qui lui en donne, puisque dans le temps que cette force étrangère le pousse , l'eau lui r^iste et dissipe même peu à peu le mouvement qui lui est imprimé , car il cesse peu à peu de se mouvoir. Or cela parait évident^ car un corps également poussé de tous côtés peut être comprimé ; mais certainement il ne peut être transporté, puisque plus et moins une égale force est égal à zéro.
Ceux à qui je parle soutiennent qu'il n'y a jamais dans la nature plus de mouvement en un temps qu^en un autre , et que les corps en repos ne sont mus que par la rencontre de quelques corps agités qui leur communiquent de leur mouvement. De là je conclus qu'un corps que je suppose créé parfaitement en repos au milieu do l'eau ne recevra jamais aucun degré de mouvement ni aucun degré de
forco pour se mouvoir , des petites parties de Feau qui Teotoureiu et qui Tiennent continuellement heurter contre lui, pourvu qu'dles le poussent également de tous côtés, parce que toutes ces petites parties qui viennent heurter contre lui également de tous côtés rejaillissant avec tout leur mouvement, elles ne lui en communiquent point ; et par conséquent ce corps doit toujours être considère comme en repos et sans aucune force mouvante , quoiqu'il change continuellement de surface.
Or la preuve que j'ai que ces petites parties rejaillissent ainsi avec tout leur mouvement, c'est qu'outre qu'on ne peut pas cono^ voir la chose autrement , Feau qui touche ce corps devrait se refroidir beaucoup ou même se glacer , et devenir à peu près aussi dure qu'est le bois en sa surface, puisque le mouvement des parties de Peau devrait se répandre également dans les petites parties du corps qu'elles environnent.
Mais , pour m'accommoder à ceux qui défendent le sentiment do M. Descartes, je veux bien accorder que l'on ne doit point ooDsidêrer un bateau dans l'eau comme en repos. Je veux aussi que toutes les parties de l'eau qui l'environnent s'accordent toutes au mouvement nouveau que le batelier lui imprime, quoiqu'il ne soit que trop visible , par la diminution du mouvement du bateau, qu'elles lui résistent davantage du côté où il va que de celui d'où il a éié poussé. Cela toutefois supposé , je dis que , de toutes les parUos d'eau qui sont dans la rivière, il n'y a, selon M. Descartes, que celles qui touchent immédiatement le bateau du côté d'où il a éw poussé qui puissent aider à son mouvement. Car , selon co philosophe, l'eau étant fluide, toutes les parties dont elle est compastt. n'agissent pas ensemble contre le corps que nous voulons mouvoir. Il n'y a que celles qui, en le touchant^ s'appiUent conjointement sur lui ^. Or celles qui appuient conjointement sur le bateau et le batelier ensemble, sont cent fois plus petits que tout le bateau Il est donc visible , par l'explication que M. Descartes donne daibcet article sur la difliculté que nous avons de rompre un clou entjv nos mains, qu'un petit corps est capable d'en agiter un beaucoup plus grand que lui *. Car enOn nos mains ne sont pas si fluides qur de l'eau ; et lorsque nous voulons rompre un clou , il y a plus <K
' Principes de Detûartes , seconde parUc. art. €». ' Art. ei.
parlioa jointeâ enscmblo qui agissent conjointement dans nos mains que dans Teau qui pousse un bateau.
Mais voici une expérience plus sensible. Si l'on prend un ais bien uni, ou quelque autre plan extrêmement dur, que Ton y enfonce un clou à moitié, et que l'on donne à ce plan quelque peu d'inclination, je dis que si Ton met uue barre de for cent mille Tois plus grosse que ce clou , un pouce ou deux au-dessus de lui , et qu'on la laisse glisser, ce clou ne se rompra point ^ Et il faut cependant remarquer que, selon M. Descartes, toutes les parties do la barre appuient et agissent conjointement sur ce clou , car cette barre est dure et solide '. Si donc il n*y avait point (Tautre ciment que le repos paur unir les parties qui composent le clou , la barre de fer étant cent mille fois plus grosse que le clou , devrait , selon la cinquième règle de M. Descartes et selon la raison , communiquer quelque peu de son mouvement à la partie du clou qu'elle choquerait, c'est-à-dire le rompre et passer outre, quand môme cette barre glisserait par un mouvement très -lent. Ainsi il faut chercher une autre cause que le repos des parties pour rendre les corps durs ou capables de résister à l'effort que l'on fait lorsqu'on les veut rompre , puisque le repos n'a point de force pour résister au mouvement, et je crois que ces expériences suffisent pour faire connaître que les preuves abstraites que nous avons apportées ne sont point
Il faut donc examiner la troisième chose que nous avons dite auparavant pouvoir être la cause de l'union étroite qui se trouve entre les parties des corps durs ; savoir , une matière invisible qui les environne, laquelle étant extrêmement agitée, pousse avec beaucoup de violence les parties extérieures et intérieures de ces corps , et les comprime ainsi de telle sorle, que pour les séparer il faut avoir plus de force que n'en a cette matière invisible, laquelle est extrêmement agitée.
Il semble que je puis conclure que l'union des parties dont les corps durs sont composés dépend de la matière subtile qui les environne et qui les comprime , puisque les deux autres choses que l'on peut penser être les causes de cette union ne le sont véritablement point, comme nous venons de voir. Car, puisque je trouve
' Art. 03.
678 LIVRB SIXIÈME.
de la résislancc à rompre un morceau do fer, et que cette résistance ne vient point du fer ni de la volonté de Dieu, comme je crois l'avoir prouvé, il faut nécessairement qu'elle vienne de quelque matière invisible, qui ne peut être autre que celle qui Tenvironnc immédiatement et qui le comprime. J'explique et je prouve ce sentiment *.
Lorsqu'on prend une boule de quelque métal , creuse au dedans et coupée en deux hémisphères, que Ton joint ces deux hémisphères en collant une petite bande de cire à l'endroit de leur union, et que Ton en tire l'air; l'expérience apprend que ces deux hémisphères 68 joignent l'une à l'autre de telle sorte , que plusieurs chevaux que l'on y attelle par le moyen de quelques boucles , les uns d*ua côté, les autres de l'autre, ne peuvent les séparer, supposé que les hémisphères soient grandes à proportion du nombre des chevauic. Cependant, si Ton y laisse rentrer l'air, une seule personne les sépare sans aucune difficulté. Il est facile de conclure de cette expérience que ce qui unissait si fortement ces deux hémisphères Tune avec Tautre venait de ce qu'étant comprimées à leur surface extérieure et convexe par l'air qui les environnait, elles ne l'étaient point en même temps dans leur surface concave et intérieure. De sorte que l'action des chevaux qui tiraient les deux hémisphères de deux côtés ne pouvait pas vaincre l'effort d'une infinité de petites parties d'air qui leur résistaient en pressant ces deux hémisphères. Mais la moindre force est capable de les séparer, lorsque l'air, étant rentré dans la sphère de cuivre, pousse les surfaces concaves et intérieures autant que l'air de dehors presse les surfaces extérieures et convexes.
Que si , au contraire , on prend une vessie de carpe et qu'on la mette dans un vase dont on tire l'air, cette vessie étant pleine d*air crève et se rompt , parce qu'alors il n'y a point d'air au dehors de la vessie qui résiste à celui qui est dedans. C'est encore pour cela que deux plans de verre ou de marbre ayant été usés les uns sur les autres se joignent, en sorte qu'on sent de la résistance à les séparer en un sens, parce que ces deux parties de marbre sont pressées et comprimée par l'air de dehors qui les environne , et no sont point si fort poussées par le dedans. Je pourrais apporter une inOnité d'autres expériences pour prouver que Pair grossier qui
' Voyez les Erpcncmcs de Magdebourg , d'Otton , de Guerlekc , llv. ^.
BE Lk METHODE. — 11* PARTIE. 679
appuie sur les corps qu^il environne unit fortement leurs parties ; mais ce que j'ai dit suffît pour expliquer nettement ma pensée sur la question présente.
Je dis donc que ce qui fait que les parties des corps durs , et de ces petits liens- dont j'ai parlé auparavant, sont si fort unies les unes avec les autres , c'est qu'il y a d'autres petits corps au dehors infiniment plus agités que l'air grossier que nous respirons , qui les poussent et qui les compriment, et que ce qui fait que nous avons de la peine à les séparer n'est pas leur repos, mais l'agitation de ces petits corps qui les environnent et qui les compriment. De sorte que ce qui résiste au mouvement n'est pas le repos , qui n'en est que la privation et qui n'a de soi aucune force , mais quelque mouvement contraire qu'il faut vaincre.
Cette simple exposition de mon sentiment parait peut-être raisonnable ; néanmoins je prévois bien que plusieurs personnes auront beaucoup de peine à y entrer. Les corps durs font une si grande impression sur nos sens lorsqu'ils nous frappent , ou que nous faisons effort pour les rompre , que nous sommes portés à croire que leurs parties sont unies bien plus étroitement qu'elles ne le sont en effet. £t au contraire les petits corps que j'ai dits les environner, auxquels j*ai donné la force de pouvoir causer cette union , ne faisant aucune impression sur nos sens , semblent être trop faibles pour produire un effet si sensible.
Mais, pour détruire ce préjugé qui n'est fondé que sur les impressions de nos sens, et sur la difficulté que nous avons d'imaginer des corps plus petits et plus agités que ceux que nous voyons tous les jours, il faut considérer que la dureté des corps ne se doit pas mesurer par rapport à nos mains ou aux efforts que nous sommes capables de faire^ qui sont différents en divers temps. Car enfin , si la plus grande force des hommes n'était presque rien en comparaison de celle de la matière subtile, nous aurions grand tort de croire que les diamants et les pierres les plus dures ne peuvent avoir pour cause de leur dureté la compression des petits corps très-agités qui les environnent. Or on reconnaîtra visiblement que la force dos hommes est très-peu de chose , si l'on considère que la puissance qu'ils ont de mouvoir leur corps en tant de manières ne vient que d'une très-i)ctilo fermentation de leur sang , laquelle en agite quelque peu les {)etiles parties et produit ainsi les esprits animaux. Car
C80 LIVBE SlXlfiUC.
c'est l'agitation do ces esprits qui fait la force do notre corps , et qui nous donne le pouvoir de faire ces efforts que nous regardons sans raison comme quelque chose de fort grand et de fort puissant.
Mais il faut bien remarquer que cette fermentation de notre sang n'est qu*une fort petite communication du mouvement de cette matière subtile dont nous venons de parler; car toutes les fermentations des corps visibles ne sont que des communications du mouvement des corps invisibles , puisque tout corps reçoit son agitation de quelque autre. Il ne faut donc pas s* étonner si notre force n'est pas si grande que celle de cette même matière subtile dont nous la recevons. Mais si notre sang se fermentait aussi fort dans notre c<Bur que la poudre à canon se fermente et s'agite lorsqu'on y met le feu, c'est-à-dire, si notre sang recevait une communication du mouvement de la matière subtile aussi grande que celle que la poudre à canon reçoit, nous pourrions faire des choses extraordinaires avec assez de facilité , comme rompre du fer, renverser une maison, etc., pourvu que l'on suppose qu'il y eût une proportion convenable entre nos membres et du sang agité de cette sorte. Nous devons donc nous défaire de notre préjugé, et ne nous point imaginer, selon l'impression de nos sens, que les parties des corps durs soient si fort unies les unes avec les autres, à cause que nous avons bien de la peine à les rompre.
Que si nous considérons d'ailleurs les effets du feu dans les mines, dans la pesanteur des corps, et dans plusieurs autres effets de la nature, qui n'ont point d'autre cause que l'agitation de ces corps invisibles, comme M. Descartes l'a prouvé en plusieurs endroits , nous reconnaîtrons manifestement qu'il n'est point au-dessus de leur force d'unir et de comprimer ensemble les parties des corps durs aussi fortement qu'elles le font. Car enfin je ne crains point de dire qu'un boulet de canon , dont le mouvement parait si extraordinaire , ne reçoit pas môme la millième partie du mouvement de la matière subtile qui l'environne.
On ne doutera pas de ce que j'avance, si l'on considère premièrement que la poudre à canon no s'enflamme pas toute, ni dans le même instant; secondement, que quand elle prendrait feu tonte et dans le môme insUmt, elle nage fort peu do temps dans la nia- Uère subtile : or les corps qui nagont très-i)cu de temps dans !e> antres n'en peuvent pas reoevuir beaucoup do mouvement, comnif*
DE LA MÉTHODE. — li* PABTIE. 681
oii lo peut voir daos les bateaux qu'on abandonne au cours de l'eau, lesquels ne reçoivent que peu à peu leur mouvement. En troisième lieu y et principalement, parce que chaque partie de la poudre ne l)eut recevoir que lo mouvement auquel la matière subtile s'ac^ corde ; car l'eau ne communique au bateau que le mouvement direct qui est commun à toutes les parties, et ce mouveraent-là est d'ordinaire très-petit par rapport aux autres.
Je pourrais encore prouver la grandeur du mouvement de la matière subtile à ceux qui reçoivent les principes do M. Descartes, par le mouvement de la terre et la pesanteur des corps, et je tirerais même do là des preuves assez certaines et assez exactes, mais cela n'est pas nécessaire à mon sujet. Il suffît, aQn que, sans avoir vu les ouvrages de M. Descartes, on ait une preuve suffisante de l'agitalion de la matière subtile , que je donne pour cause de la dureté des corps, il suffit, dis-je, de lire avec qudque application ce que j'en ai déjà dit.
Etant donc présentement délivrés des préjugés qui nous portiEiient à croire que nos efforts sont bien puissants , et que celui de la matière subtile qui environne les corps durs et qui les comprime est fort faible , étant d'ailleurs persuadés de l'agitation violente de cette matière par les choses que j'ai dites de la poudre à canon , il ne sera pas difficile de voir qu'il est absolument nécessaire que cette matière, agissant infiniment plus sur la surface des corps durs qu'elle environne et qu'elle comprime, qu'au dedans des mômes corps, elle doit être cause do leur dureté ou de cette résistance que nous sentons lorsque nous nous efforçons de les rompre.
Or, comme il y a toujours beaucoup de parties de cette matière invisible qui passe par les pores des corps durs, elles ne les rendent pas seulement durs comme nous venons d'expliquer, mais de plus ollos sont causes qu'il y en a quelques-uns qui font ressort et se redressent, d'autres qui demeurent ployés, d'autres qui sont fluides et liquides; et enfin elles sont cause non-seulement de la force que les parties des corps durs ont pour demeurer les unes auprès des autres , mais aussi de celle que les parties des corps fluides ont do s'en séparer, c'est-à-dire que c'est elle qui rend quelques corps durs et quelques autres fluides : durs , lorsque leurs parties se touchent immédiatement ; fluides, lorsque leurs parties ne se touchent point.
Mais , parce qu'il est absolument nécessaire de savoir distincte-
682 LlVfiB SIXIEME.
ment la physique de M. Descartes, la figure de ses éléments et des parties qui composent les corps particuliers, pour rendre raison d'où vient que de certains corps sont roides et que quelques autres sont pliants , je ne m'arrêterai point à l'expliquer. Ceux qui ont lu les ouvrages de œ philosophe imagineront assez facilement ce qui peut en être la cause, ce que je ne pourrais expliquer que trës^lifiicilement; et ceux qui ne savent pas le même auteur n'entendraient que confusément les raisons que je pourrais en apporter.
Je ne m'arrêterai point aussi à résoudre un très-grand nombre de difficultés que je prévois pouvoir être faites contre œ que je viens d'établir, parce que , si ceux qui les font n'ont point de connaissance de la véritable physique , je ne ferais que les ennuyer et les fâcher au lieu de les satisfaire; mais si ce sont des personnes éclairées , leurs objections étant très-fortes , je ne pourrais y répondre qu'avec un grand nombre de figures et de long» discours. De sorte que je crois devoir prier ceux qui trouveront quelque difficulté dans les choses que je viens de dire , de relire avec plus de soin oé chapitre 4 car j'espère que s'ils le lisent et s'ils le méditent comme il faut, toutes leurs objections s'évanouiront; mais enfin, s'ils trouvent que ma prière soit incommode , qu'ils se reposent , car il n'y a pas grand danger d'ignorer la cause de la dureté des corps.
Je ne parle point ici de la contiguïté , car il est visible que les choses conliguës se touchent si peu, qu'il y a toujours beaucoup de matière subtile qui passe entre elles, et qui, faisant effort pour continuer son mouvement en ligne droite, les empêche de s'unir.
Pour Vunion qui se trouve entre deux marbres qui ont été polis l'un sur l'autre , je l'ai expliquée ; et il est facile de voir que, quoique la matière subtile passe toujours entre ces deux parties, si unies qu'elles soient, l'air n'y peut passer, et qu'ainsi c'est son poids qui comprime et qui presse ces deux parties de marbre l'une sur l'autre, et qui foit qu'on a quelque peine à les désunir , si l'on ne les fait glisser de travers.
Il est visible de tout ceci que la continuité, la contiguïté et l'union des deux marbres ne seraient que la même chose dans le vide , car nous n'en avons point aussi d'idées différentes; de sorte que c'est dire ce qu'on n'entend point que de les faire différer absolument, et non par rapport aux corps qui les environnent.
Voici présentement quelques réflexions sur le senliinent de M. Doscartes, et sur Torigine de son erreur. J'appelle son sentiment une erreur, parce que je ne trouve aucun moyen de défendre ce qu'il dit des règles du mouvement et àe la cause de la dureté des corps , vers la fin de la seconde partie de ses Principes en plusieurs endroits , et qu'il me semble avoir assez prouvé la vérité du sentiment qui lui est contraire.
Ce grand homme concevant très-distinctement que la matière ne peut pas se mouvoir par elle-même, et que la force mouvante naturelle de tous les corps n'est autre chose que la volonté générale de Tauteur de la nature^ et qu'ainsi la communication des mouvements des corps à leur rencontre mutuelle ne peut venir que de cette même volonté , il s'est laissé aller à cette pensée qu'on ne pouvait donner les règles de la différente communication des mouvements que par la proportion qui se trouve entre les différentes grandeurs des corps qui se choquent, puisqu'il n'est pas possible de pénétrer les desseins et la volonté de Dieu : et parce qu'il a jugé que chaque chose avait de la force pour demeurer dans l'état où elle était, soit qu*elle fût en mouvement, soit qu'elle fût en repos, à cause que Dieu , dont la volonté fait cette force , agit toujours de la même manière , il a conclu que le repos avait autant de force que le mouvement ; ainsi il a mesuré les effets de la force du repos par la grandeur du corps en repos , comme ceux de la force du mouvement , ce qui lui a fait donner les règles de la communication du mouvement qui sont dans ses Principes^ et la cause de la dureté des corps que j'ai tâché de réfuter.
Il est assez difficile de ne se point rendre à l'opinion de M, Descartes , quand on l'envisage du même côté que lui ; car , encore une fois , puisque la co/tamunication des mouvements ne vient que de la volonté de l'auteur de la nature, et que nous voyons que tous les corps demeurent dans l'état où ils ont été une fois mis, soit en mouvement , soit en repos , il semble que nous devions chercher les règles de la différente communication des mouvements- à la rencontre des corps , non dans la volonté de Dieu qui nous est inconnue, mais dans la proportion qui se trouve entre les grandetirs de ces corps.
Je ne m'étonne donc pas de ce que M. Descartes a eu celle pensée, mais je m'étonne seulement de ce qu'il ne l'a pas corrigée,
lorsqu'ayant poussé plus avant ses connaissances, il a reconnu l'existence et quelques effets do la matièro subtile qui environne les corps.
Je suis surpris de co que, dans l'article 132 de la quatrième partie, il attribue la force qu*ont certains corps pour se redresser à cette matière subtile, et que dans les articles 55 et 43 de la deuxième partie et ailleurs, il ne lui attribue pas leur dureté, ou la résistance qu'ils font lorsqu'on tâche de les ployer et de les rompre, mais seulement au repos de leurs parties. Il me paratt évident que •la C9use qui redresse et qui rend roides certains corps est la même que celle qui leur donne la force de résister lorsqu'on les Teut rompre , car enfin la force qu'on emploie pour rompre de l'acier ne diffère qu'insensiblement de celle par laquelle on le ploie.
Je ne veux point apporter ici beaucoup de raisons que Ton peut dire pour prouver ces choses , ni répondre à quelques difficultés qu'on pourrait former sur ce qu'il y a des corps durs qui ne font point sensiblement ressort, et que l'on a cependant quelque difficulté â ployer ; car il suffit , pour faire évanouir ces difficultés , de considérer que la matière subtile ne peut pas facilement se faire des chemins nouveaux dans les corps qui se rompent lorsqu'on les ploie, comme dans le verre et dans l'acier trempé, et qu'elle le peut plus facilement dans les corps qui sont composés de parties branchues et qui ne sont point cassants , comme dans l'or et dan:> le plomb, et qu'enfin il n'y a aucun corps dur qui ne fasse quelque peu de ressort.
Il est assez difficile de se persuader que M. Descartes ait cru positivement que la cause de la dureté fût différente de celle qui fait le ressort; et ce qui paraît plus vraisemblable, c'est qu'il n*a pas fait assez de réflexion sur cette matière. Quand on a médité longtemps sur quelque sujet et que l'on s'est satisfait sur les choses que l'on voulait savoir , souvent on n'y pense plus. On croit que les pensées que l'on en a eues sont des vérités incontestables qu il est inutile d'examiner davantage. Mais il y a dans l'homme tant de choses qui le dégoûtent de l'application , qui le portent à des consentements trop précipités et qui le rendent sujet à l'erreur , qu'encore que l'esprit demeure apparemment satisfait , il n'est pas toujours bien informé de la vérité. M. Descartes était homme comme nous; on ne vit jamais plus de solidité , plus de justesse , plus d'é-
Icuduo et plus de pénétration d*esprit que celle qui parait dans ses ouvrages; je Tavoue, mais il n'était pas infaillible. Ainsi il y a apparence qu'il est demeuré si fort persuadé de son sentiment , qu'il n'a pas fait réflexion qu'il assurait quelque chose dans la suite de ses Principes qui y était contraire. Il l'avait appuyé sur des raisons très-spécieuses et très-vraisemblables, mais telles cependant qu'il n'était point comme forcé par elles de s'y rendre. Il pouvait encore suspendre son jugement, et par conséquent il le devait. Il ne suffisait pas d'examiner dans un corps dur ce qui peut y être qui le rende tel^ il devait aussi penser aux corps invisibles qui peuvent le rendre dur, comme il y a pensé à la fîn do ses Principes de philosophie, lorsqu'il leur attribue la cause du ressort ; il devait faire une division exacte et qui comprit tout ce qui pouvait contribuer à la dureté des corps. Il ne suffisait pas encore d'en chercher la cause dans la volonté de Dieu; il fallait aussi penser à la matière subtile qui les environne. Car, quoique l'existence de cette matière extrêmement agitée ne fût pas encore prouvée dans l'endroit de ses Principes où il parle de la dureté, elle n'était pas aussi rejetée : il devait donc suspendre son jugement, et se bien ressouvenir que ce qu'il écrivait de la cause de la dureté des règles du mouvement devait être revu tout de nouveau , ce que je crois qu'il n'a pas fait avec assez de soin. Ou bien il n*a pas assez considéré la véritable raison d'une chose qu'il est très-facile de reconnaître, et qui cependant est de la dernière conséquence dans la physique; je l'explique.
M. Descartes savait bien que pour soutenir son système de la vérité, duquel il ne pouvait peut-être pas douter, il était absolument nécessaire que les grands corps communiquassent toujours de leur mouvejncnt aux petits qu'ils rencontreraient, et que les petits rejaillissent à la rencontre des plus grands, sans une perte pareille du leur. Car sans cela le premier élément n'aurait pas tout le mouvement qu'il est nécessaire qu'il ait par-dessus le second , ni le second par-dessus le troisième; et tout son système serait absolument faux , comme le savent assez ceux qui l'ont un peu médité. Mai-i en supposant que le repos ait force pour résister au mouvement, et qu'un grand corps en repos ne puisse être remué par un autre plus petit que lui , quoiqu'il le heurte avec une agitation furieuse, il est visible que les grands corps doivent avoir beaucoup moins de mou- IF. 39
vement qu'un pareil volume de plus petits , puisqu'ils peuvent toujours, selon cette supposition, communiquer celui qu'ils ont, et qu'ils n'en peuvent pas toujours recevoir des plus petits. Ainsi , cette supposition n'étant point contraire à tout ce que M. Descartes avait dit dans ses principes depuis le commencement jusqu'à rétablissement de ses règles du mouvement, et s'accommodant fort bien avec la suite de ces mêmes principes, il croyait que les règles du mouvement qu'il pensait avoir démontrées dans leur cause étaient encore suffisamment confirmées par leurs effets.
Je tombe d*accord avec M. Descartes du fond de la chose, que les grands corps communiquent beaucoup plus facilement leur mouvement que les petits, et qu'ainsi son premier élément est plus agité que le second, et le second que le troisième. Mais la cause en est claire sans avoir égard à sa supposition. Les petits corps et les corps fluides , l'eau , l'air , etc. , ne peuvent conmiuniquer à de grands corps que leur mouvement uniforme et commun à toutes leurs parties; l'eau d'une rivière ne peut communiquer à un bateau que le mouvement de la descente qui est commun à toutes les petites parties dont l'eau est composée , et chacune de ces petites parties , outre ce mouvement commun, en a encore une infinité d'autres particuliers. Ainsi il est visible par cette raison qu'un bateau, par exemple, ne peut jamais avoir autant de mouvement qu'un égal volume d*eau , puisque le bateau ne peut recevoir de l'eau que le mouvement direct et commun à toutes les parties qui la composent. Si vingt parties d'un corps fluide poussent quelque corps d'un côté, il y en a autant qui le poussent de l'autre: il demeure donc immobile, et toutes les petites parties du corps fluide dans lequel il nage rejaillissent sans rien perdre de leur mouvement. Ainsi les corps grossiers et dont les parties sont unies les unes avec les autres ne peuvent recevoir que le mouvement circulaire et uniforme du tourbillon de la matière subtile qui les envi-
II me semble que cette raison suffît pour faire comprendre que les corps grossiers ne sont point si agités que les petits, et qu'il n'est point nécessaire pour expliquer ces choses de supposer que le r^)os ait quelque force pour résister au mouvement. La certitude des principes de la philosophie de M. Descartes ne peut donc servir de preuve pour défendre ses règles du mouvement ; et il y a lieu de
DE Lk MÉTHODE. — II* PARTIE. 687
croire que si M. Descartes lui-même avait examiné de nouveau ses Principes sans préoccupation et en pesant des raisons semblables à celles que j'ai dites, il n'aurait pas cru que les effets de la nature eussent confirmé ses règles, et ne serait pas tombé dans la contradiction , en attribuant la dureté des corps durs seulement au repos de leurs parties , et leur ressort à l'effort de la matière subtile.
CONCLUSION DBS TBOIS DBHNIEBS LIVBES.
J'ai , ce me semble, assez fait voir, dans le quatrième et cinquième livre , que les inclinations naturelles et les passions des hommes les font souvent tomber dans l'erreur , parce qu'elles ne les portent pas tant à examiner les choses avec soin qu'à en juger avec précipitation.
Dans le quatrième livre , j'ai montré que l'inclination pour le bien en général est cause de l'inquiétude de la volonté, que l'inquiétude de la volonté met l'esprit dans une agitation continuelle , et qu'un esprit incessamment agité est entièrement incapable de découvrir les vérités un peu cachées; que l'amour des choses nouvelles et extraordinaires nous préoccupe souvent en leur faveur, et que tout ce qui porte le caractère de l'infini est capable d'éblouir notre imagination et de nous séduire. J'ai expliqué comment l'inclination que nous avons pour la grandeur, l'élévation et l'indépendance, nous engage insensiblement dans la fausse érudition, ou dans l'étude de toutes ces sciences vaines et inutiles qui flattent notre orgueil secret, parce qu'elles nous font admirer du commun des hommes. J'ai montré que l'inclination pour les plaisirs détourne sans cesse la vue de l'esprit de la contemplation des vérités abstraites , qui sont les plus simples et les plus fécondes, et qu'elle ne lui permet pas de considérer aucune chose avec assez d'attention et de désintéressement pour en bien juger ; que les plaisirs étant des manières d'être de notre âme, ils partagent nécessairement la capacité de l'esprit , et qu'un esprit partagé ne peut pleinement comprendre ce qui a quelque étendue. Enfin j'ai fait voir que le rapport et l'union naturelle que nous avons avec tous ceux avec qui nous vivons est l'occasion de beaucoup d'erreurs dans lesquelles nous tombons , et que nous communiquons aux
autres , comme les autres nous communiquent celles dans lesquelk'^ ils sont tombés.
Dans le cinquième , en tâchant do donner quelque idée de nos passions, j'ai , ce me semble, assez fait voir qu'elles sont étaJblies pour nous unir à toutes les choses sensibles, et pour nous faire prendre parmi elles la disposition que nous devons avoir pour leur conâervation et pour la nôtre ; que de même que nos sens nous unissent à notre corps et répandent pour ainsi dire notre âme dans toutes les parties qui le composent , ainsi nos émotions nous font comme sortir hors de nous-mêmes, pour nous répandre dans tout ce qui nous environne; qu'enfin elles nous représentent sans cesse le» choses , non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes pour former des jugements de vérité , mais selon le rapport qu'elles ont avec nous, pour former des jugements utiles à la conservation de notre être et de ceux avec lesquels nous sommes unis ou par la nature ou par notre volonté.
Après avoir essayé de découvrir les erreurs dans leurs causes , et de délivrer Tesprit des préjugés auxquels il est sujet , j'ai cru qu'enfin il était temps de le préparer à la recherche de la yérité. Ainsi j'ai expliqué dans le sixième livre les moyens qui me saablent les plus naturels pour augmenter l'attention et l'étendue de l'esprit , en montrant l'usage que l'on peut faire de ses sens , de ses passions et de son imagination , pour lui donner toute la force et toute la pénétration dont il est capable. Ensuite j'ai établi certaines règles qu'il faut nécessairement observer pour découvrir quelque vérité que ce soit ; je les ai expliquées par plusieurs exemples pour les rendre plus sensibles , et j*ai choisi ceux qui m'ont paru les plus utiles ou qui renfermaient des vérités plus fécondes et plus générales, afin qu'on les lût avec plus d'application i et qu'on se les rendît plus sensibles et plus familières.
Peut-être qu'on reconnaîtra par cet essai de méthode la nécessité qu'il y a de ne raisonner que sur des idées claires et évidentes^ et dont on est intérieurement convaincu que toutes les nations en conviennent , et de ne passer jamais aux choses composées avant que d'avoir suffisamment examiné les simples dont elles dépendent.
Que si l'on considère qu'Aristole et ses sectateurs n'ont poinJ
observé les règles que j*ai expliquées , comme Ton en doit être convaincu tant par les preuves que j'en ai apportées que par la connaissance des opinions des plus zélés défenseurs de ce philosophe , peut-être qu'on méprisera sa doctrine , malgré toutes les impressions avantageuses que nous en donnent ceux qui se laissent étourdir par des mots qu'ils n'entendent point.
Mais si l'on prend garde à la manière de philosopher de M. Descartes, on ne pourra douter de sa solidité; car j'ai suffisamment montré qu'il ne raisonne que sur des idées claires et évidentes , et qu'il commence par les choses les plus simples avant que de passer aux plus composées qui en dépendent. Ceux qui liront les ouvrages de ce savant homme se convaincront pleinement de ce que je dis de lui , pourvu qu'ils les lisent avec toute l'application nécessaire pour les comprendre , et ils sentiront une secrète joie d'être nés dans un siècle et dans un pays assez heureux pour nous délivrer de la peine d'aller chercher dans les »ècles passés parmi les païens , et dans les extrémités de la terre parmi les barbares ou les étrangers, un docteur pour nous instruire de la vérité , ou plutôt un moniteur assez fidèle pour nous disposer à en être instruits.
Néanmoins , comme on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir les opinions des hommes , quand même on serait convaincu d'ailleurs qu'ils auraient découvert la vérité , je serais bien fâché que l'estime que je parais avoir ici pour M. Descartes préoccupât l)ersonne en sa faveur, et que l'on se contentât de lire et de retenir ses opinions, sans se soucier d'être éclairé de la lumière de la vérité. Ce serait alors préférer l'homme à Dieu , le consulter à la place de Dieu , et se contenter des réponses obscures d'un philosophe qui ne nous éclaire point , pour éviter la peine qu'il y a d'interroger par la méditation celui qui nous répond et qui nous éclaire tout ensemble.
C'est une chose indigne que de se rendre partisan de quelque secte que ce soit, et que d'en regarder les auteurs comme s'ils étaient infaillibles. Aussi M. Descartes , voulant plutôt rendre les hommes disciples de la vérité que sectateurs entêtés de ses sentiments , avertit expressément : Qu'on n'ajoute point du tout foi à ce qu'if a écrit, et qu'on n'en reçoive que ce que fa force et l'évidence
de la raison pourra contraindre d'en croire >. H ne veut pas, eomme quelques philosophes, qu'on le croie sur sa parole; il se souvient toujours qu'il est homme y et que, ne répandant la lomière que par réflexion , il doit tourner les esprits de ceux qui veulent être éclairés comme lui vers la raison souveraine , qui seule peut les rendre plus parfaits par le don de l'intelligence.
La principale utilité que Ton peut tirer de Tapplication à l'étude est de se rendre l'esprit plus Juste, plus éclairé , plus pénétrant et plus propre à découvrir toutes les vérités que Ton souhaite de sa^ voir. Mais ceux qui lisent les philosophes pour en retenir les opinions et pour les débiter aux autres , ne s'approchent point de celui qui est la vie et la nourriture de l'âme; leur esprit s'affaiblit et s'aveugle par le commerce qu'ils ont avec ceux qui ne peuvent ni les éclairer ni les fortiâer ; ils se remplissent d'une fausse érudition dont le poids les accable et dont l'éclat les éblouit; et, s'imaginant devenir fort savants lorsqu'ils se remplissent la tète des opinions des anciens philosophes , ils ne font pas réflexion qu'ils se rendent disciples de ceux que saint Paul dit être devenus fous en s* attribuant le nom de sages : Digentes se esse sapientes^ stulti/acti sunt.
La méthode que j'ai donnée peut, ce me semble, beaucoup servir à ceux qui veulent faire usage de leur raison , ou recevoir de Dieu les réponses qu'il donne à tous ceux qui savent bien l'interroger; car je crois avoir dit les principales choses qui peuvent fortiCer et conduire l'attention de l'esprit , laquelle est la prière naturelle que l'on fait au véritable maître de tous les hommes pour en recevoir quelque instruction .
Mais comme cette voie naturelle de rechercher la vérité est fort pénible, et qu'elle n'est ordinairement utile que pour résoudre des questions de peu d'usage, et dont la connaissance sert plus souvent à flatter notre orgueil qu'à perfectionner notre esprit , je crois, pour finir utilement cet ouvrage, devoir dire que la méthode la plus courte et la plus assurée pour découvrir la vérité, et pour s'unir à Dieu de la manière la plus pure et la plus parfaite qui se puisse , c'est de vivre en véritable chrétien ; c'est de suivre exactement les
' A la fin de ses Principes.
préceptes de la vérité éternelle, qui ne s'est unie avec nous que pour nous réunir avec elle ; c'est d'écouter plutôt notre foi que notre raison , et tendre à Dieu , non tant par nos forces naturelles , qui depuis le péché sont toutes languissantes, que par le secours de la foi , par laquelle seule Dieu veut nous conduire dans cette lumière immense de la vérité qui dissipera toutes nos ténèbres; car enfin il vaut beaucoup mieux , comme les gens de bien , passer quelques années dans l'ignorance de certaines choses et se trouver en un moment éclairés pour toujours , que d'acquérir par les voies naturelles avec beaucoup d'application et de peine une science fort imparfaite et qui nous laisse dans les ténèbres pendant toute Téter ni le, '