DB L IMAGINATION. — !'• PARTIE
niémes passions, en un mol toutes les mêmes pensées qui s^excitent dans l'âme à l'occasion des mouvements qui se produisent dans le corps.
Ainsi les enfant» voient ce que leurs mères voient, ils entendent les mêmes cris , ils reçoivent les mêmes impressions des objets , et ilà sont agités des mêmes passions. Car, puisque l'air du visage d'un homme passionné pénètre ceux qui le regardent, et imprime naturellement en eux une passion semblable à celle qui Tagite , quoique l'union de cet homme avec ceux qui le considèrent ne soit pas fort grande, on a, ce me semble, raison de penser que les mères sont capables d'imprimer dans leurs enfants tous les mêmes sentiments dont elles sont touchées , et toutes les mêmes passions dont elles sont agitées. Car enfin le corps de l'enfant ne fait qu'un même corps avec celui de la mère , le sang et les esprits sont communs à l'un et à l'autre : les sentiments et les passions sont des suites naturelles des mouvements des esprits et du sang . et ces mouvements se communiquent nécessairement de la mère à l'enfant. Donc les passions et les sentiments et généralement toutes les pensées dont le corps est l'occasion sont communes à la mère et à l'enfant.
Ces choses me paraissent incontestables pour plusieurs raisons. Car si Ton considère seulement qu'une mère fort effrayée à la vue d'un chat engendre un enfant que l'horreur surprend toutes les fuis que cet animal se présente à lui , il est aisé d'en conclure qu'il laut donc que cet enfant ait vu avec horreur et avec émotion d'esprits ce que sa mère voyait lorsqu'elle le portait dans son sein , puisque la vue d'un chat, qui ne lui fait aucun mal, produit encore en lui de si étranges effets. Cependant je n'avance tout ceci que comme une supposition , qui selon ma pensée se trouvera suflisamment démontrée par la suite. Car toute supposition qui peut satisfaire à la résolution de toutes les difficultés que l'on peut former doit passer pour un principe incontestable.
II. Les liens invisibles par lesquels Fauteur de la nature unit tous ses ouvrages sont dignes de la sagesse de Dieu et de l'admiration des hommes; il n'y a rien de plus surprenant ni de plus iniitructif tout ensemble ; mais nous n'y pensons pas. Nous nous laissons conduire sans considérer celui qui nous conduit, ni comment il nous conduit : la nature nous est cachée aussi bien que son au-
teur; et nous sentons les mouvements qui se produisent en nous, sans en considérer les ressorts. Cependant il y a peu de choses qu'il nous soit plus nécessaire de connaître ; car c'est de leur connaissance que dépend l'explication de toutes les choses qui ont rapport à Thomme.
Il y a certainement dans notre cerveau des ressorts qui nous portent naturellement à Fimitation , car cela fôt nécessaireà la société civile. Non-seulement il est nécessaire que les enfants croient leurs pères; les disciplœ, leurs maîtres; et les inférieurs , ceux qui sont au-dessus d'eux : il faut encore que tous les hommes ai«it quelque disposition à prendre les mêmes manières et à faire les mêmes actions que ceux avec qui ils veulent vivre. Car, afin que lœ hommes se lient , il est nécessaire qu'ils se ressemblent et par le corps et par l'esprit. Ceci est le principe d'une infinité de choses dont nous parlerons dans la suite. Mais , pour ce que nous avons à dire dans ce chapitre, il est encore néce^ire que Ton sache qu'il y a dans le cerveau des dispositions naturelles qui nous portent à la compassion aussi bien qu'à l'imitation.
Il faut donc savoir que non-seulement les esprits animaux se portent naturellement dans les parties de notre corps pour faire les mômes actions et les mêmes mouvements que nous voyons faire aux autres; mais encore pour recevoir en quelque manière leurs blessures, et pour prendre part à leurs misères. Car l'expérience nous apprend que , lorsque nous considérons avec beaucoup d'attention quelqu'un que l'on frappe rudement , ou qui a quelque grande plaie, les esprits se transportent avec effort dans les parties de notre corps qui répondent à celles que Ton voit blesser dans on autre, pourvu que Ton ne détourne point ailleurs le cours de ces esprits en se chatouillant volontairement avec quelque force une autre partie que celle que Ton voit blesser ; ou que le cours natiu^l des esprits vers le cœur et les viscères, qui est ordinaire aux émotions subites , n'entraîne ou ne change point celui dont nous par- Ions , ou enfin que quelque liaison extraordinaire des traces du cerveau et des mouvements des esprits ne fasse pas le même effet.
Ce transport des esprits dans les parties de notre corps qui répondent à celles que l'on voit blesser dans les autres se fait bien sentir dans les personnes délicates , qui ont l'imagination vive et les chairs fort tendres et fort molles. Car ils ressentent fort souvent
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comme une espèce de frémissement dans leurs jambes, par exemple, s'ils regardent attentivement quelqu'un qui y ait un ulcère, ou qui y reçoive actuellement quelque coup. Voici ce qu'un de mes amis m'écrit, qui pourra confirmer ma pensée : « Un homme d'âge, qui demeure chez une de mes sœurs, étaîit malade, une jeune serrante de la maison tenait la chandelle comme on le saignait au pied. Quand elle lui vit donner le coup de lancette, elle fut saisie dune telle appréhension, qu'elle sentit, trois ou quatre jours ensuite , une douleur si vive au 7ném£ endroit du pied, qu'elle fut obligée de garder le lit pendant ce temps. » La raison de cet accident est donc selon mon principe : que les esprits se répandent avec force dans les parties de notre corps qui répondent à celles que nous voyons blesser dans les autres; et cela afin que, les tenant plus bandées, ils les rendent plus sensibles à notre âme, et qu'elle soit sur ses gardes pour éviter les maux que nous voyons arriver aux autres.
Celle compassion dans les corps produit la compassion dans les esprits. Elle nous excite à soulager les autres, parce qu'en cela nous nous soulageons nou&-mémes. Enfin elle arrête notre malice et notre cruauté. Car l'horreur du sang, la frayeur de la mort , en un mot l'impression sensible de la compassion empêche souvent de massacrer des bêtes , les personnes même les plus persuadées que œ ne sont que des machines; parce que la plupart des hommes ne Ifô peuvent tuer sans se blesser par le contre-coup de la compassion.
Ce qu'il faut principalement remarquer ici , c'est que la vue sen- ^ble de la blessure qu'une personne reçoit produit dans ceux qui le voient une autre blessure d'autant plus grande qu'ils sont plus feibles et plus délicats. Parce que cette vue sensible poussant avec effort les esprits animaux dans les parties du corps qui répondent à celles que l'on voit blesser , ils font une plus grande impression dans les fibres d'un corps délicat que dans celles d'un corps fort et robuste.
Ainsi les hommes qui sont pleins de force et de vigueur ne sont point blessés par la vue de quelque massacre , et ils ne sont pas lant portés à la compassion à cause que cette vue choque leur corps que parce qu'elle choque leur raison. Ces personnes n'ont point de compassion pour les criminels; ils sont inflexibles et inexorables.
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Mais pour les femmes et les enfants , ils souffrent beaucoup de pdne par les blessures qu'ils voient recevoir li d'autres. Ils ont machinalement beaucoup de compassion des misérables , et ils ne peuvent même voir battre ni entendre crier une bête sans quelque inquiétude d'esprit.
Pour les enfants qui sont encore dans le sein de leur mère , la délicatesse des 6bres de leur chair étant infiniment plus grande que celle des femmes et des enfants , le cours des esprits y doit prodtûre des changements plus considérables , comme on le verra dans la suite.
On regardera encore ce que je viens de dire comme une simple supposition, si on le souhaite ainsi ; mais on doit tâcher de la bien comprendre , si on veut concevoir distinctement les choses que je prétends expliquer dans ce chapitre. Car les deux suppositions que je viens de faire sont les principes d'une infinité de choses que Ton croit ordinairement fort difficiles et fort cachées , et qu'il me parait en effet impossible d'éclaircir sans recevoir ces suppositions. Voici des exemples.
III. Il y a environ sept ou huit ans que l'on voyait aux Incurables un jeune homme qui était né fou , et dont le corps était rompu dans les mêmes endroits dans lesquels on rompt les criminels. Il a vécu près de vingt ans en cet état : plusieurs personnes Tont vu , et la feue reine-mère allant visiter cet hôpital eut la curiosité de le voir, et même de toucher les bras et les jambes de ce jeune homme aux endroits où ils étaient rompus.
Selon les principes que je viens d'établir, la cause de cefunesle accident fut que sa mère ayant su qu'on allait rompre un criminel , Talla voir exécuter. Tous les coups que Ton donna à ce misérable frappèrent avec force l'imagination de cette mère, et, par une espèce de contre-coup ^ , le cerveau tendre et délicat de son enfant. Les fibres du cerveau de cette femme furent étrangement ébranlées , et peut-être rompues en quelques endroits , par le cours violent des esprits produit à la vue d'une acUon si terrible , mais elles eurent assez de consistance pour empêcher leur bouleversement entier. Les fibres au contraire du cerveau de l'enfant, ne pouvant résister au torrent de ces esprits, furent entièrement dissipées, et le ravage fut
> Sdon la pKBièrc supposition.