V. Mais ce que je souhaite principalement que l'on remarque
«•s^t qu'il y a toutes les apparences possibles que les hommes gar- .«^Tit encore aujourd'hui dans leur cerveau des traces et des impres- 1 »ns de leurs premiers parents. Car de même que les animaux r iduisent leurs semblables et avec des vestiges semblables dans ^iir cerveau , lesquels sont cause que les animaux de même espèce ot les mêmes sympathies et antipathies , et qu'ils font les mêmes jetions dans les mêmes rencontres ; ainsi nos premiers parents , \'rvs leur péché , ont reçu dans leur cerveau de si grands vestiges t des traces si profondes par l'impression des objets sensibles, fu'ild pourraient bien les avoir communiqués à leurs enfants. De ^>rte que cette grande attache que nous avons déjà dès le ventre ie nos mères à toutes les choses sensibles, et ce grand éloignement ie Dieu où nous sonmies en cet état, pourrait être expliqué en l'jelque manière par ce que nous venons de dire.
Car comme il est nécessaire , selon l'ordre établi de la nature , lue les pensées de l'âme soient conformes aux traces qui sont dans k cerveau , on pourrait dire que dès que nous sommes formés dans II' ventre de nos mères nous sommes dans le péché et infectés de la corruption de nos parents, puisque dès ce temps-là nous sommes
160 LIVRE DEliXIEUE.
trèd-fortement attachés aux plaisirs de nos sens. Ayant dans noire cerveau des traces semblables à celles des personnes qui noua donnent rétre , il est nécessaire que nous ayons aussi les mémos pensées et les mêmes inclinations qui ont rapport aux objets sensibles.
Ainsi nous devons naître avec la concupiscence et avec le péché originel *. Nous devons naître avec la concupiscence , si la concupiscence n'est que l'effort naturel que les traces du cerveau font sur l'esprit pour l'attacher aux choses sensibles; et nous devons naitra dans le péché originel , si le péché originel n'est autre chose que Iq règne de la concupiscence et que ses efforts comme victorieux el comme maîtres de l'esprit et du cœur de l'enfant ^. Or il y a grande apparence que le règne de la concupiscence ou la victoire de la coq* cupiscenoe est ce qu'on appelle péché originel dans les enfants , et péché actuel dans les hommes libres.
YI. Il semble seulement qu'on pourrait conclure des principes que je viens d'établir une chose contraire à l'expérience , savoir que la mère devrait toujours communiquer à son enfant des habitudes et des inclinations semblables à celles qu'elle a , et la faciliU) d'imaginer et d'apprendre les mêmes choses qu'elle connaît; car toutes ces choses ne dépendent , comme l'on a dit > quo des traces et des vestiges du cerveau. Or il est certain que les traces et les vestiges du cerveau des mères se communiquent aux enfants. On à^ prouvé ce fait par les exemples qu'on a rapportés touchant lej hommes, et il est encore confirmé par l'exemple des animaux , dont les petits ont le cerveau rempli des mêmes vestiges que ceux dont ils sont sortis ; ce qui fait que tous ceux qui sont d'une même espèce ont la même voix , la même manière de remuer leurs nienh bres, et enfin les mêmes ruses pour prendre leur proie et poiiràu défendre de leurs ennemis. Il devrait donc suivre de là que, puisque toutes les traces des mères se gravent et s'impriment dans l<{ cerveau des enfants , les enfants devraient naître avec les mèmc^ habitudes et les autres qualités qu'ont leurs mères , et même le; conserver ordinairement toute leur vie, puisque les habitudes qu'on a dès sa plus tendre jeunesse sont celles qui se conservent plus lon;;< temps; ce qui néanmoins est contraire à l'expérience.
' Voy. encore V Eclaire, sur le péché originel. ' S- Paul aux Bom.t cb. 6, «, i«, i«, etc.
DS l'imagination. — 1" PABTIE. IGfl
Pl-ot répondre à œtte objection, il faut savoir qiril y a de deux
v^rjs de traces dans le cerveau. Les unes sont naturelles ou pro*
n< à la nature de Thomme, les autres sont acquises. Les natu-
fti^ sont très-profondes, et il est impossible de les effacer tout à
Mi: les acquises, au contraire, se peuvent perdre facilement,
\L'!fi que d'ordinaire elles ne sont pas si profondes. Or, quoique
^ oatorelies et les acquises ne diffèrent que du plus ou du moins ,
' qœ souvent les premières aient moins de force que les secondes,
^:ue Ton accoutume tous les jours des animaux à faire des choses
.: à fait contraires à celles auxquelles ils sont portés par ces
iscf^ naturelles (on accoutume par exemple un chien à ne point
y^^er à du pain et à ne point courir après une perdrix qu'il voit
kju'il sent) ; cependant il y a cette différence entre ces traces : que
c catureiles ont pour ainsi dire de secrètes alliances avec les au-
^ï parties du corps; car tous les ressorts de notre machine s'ai-
tti les uns les autres pour se conserver dans leur état naturel.
îMites les parties de notre corps contribuent mutuellement à toutes
sduees nécessaires pour la conservation ou pour le rétabiisse-
apat des traces naturelles. Ainsi on ne les peut tout à fait effacer,
'>:Iles commencent à revivre lorsqu'on croit les avoir détruites.
An contraire les traces acquises , quoique plus grandes , plus pro-
^des et plus fortes que les naturelles , se perdent peu à peu , si
:^ n'a soin de les conserver par l'application continuelle des causes
ri les ont produites; parce que les autres parties du corps ne
.^bibuent point à leur conservation , et qu'au contraire elles tra-
«Uent continuellement à les effacer et à les perdre. On peut com-
âier ces traces aux plaies ordinaires du corps; ce sont des bles-
«res que notre cerveau a reçues , lesquelles se referment d'elles-
ijèmes comme les autres plaies par la construction admirable de la
câchine. Si on faisait dans la joue une incision plus grande même
<|ue la bouche, cette ouverture se refermerait peu à peu. Mais
ouverture de la bouche étant naturelle^ elle ne se peut jamais re-
.cindre. H en est de même des traces du cerveau ; les naturelles ne
^'efiTaoent point , mais les autres se guérissent avec le temps. Vérité
dont les conséquences sont infinies par rapport à la morale.
Comme donc il n'y a rien dans tout le corps qui ne soit conforme aux traces naturelles , elles se transmettent dans les enfants avec loute leur force. Aussi les perroquets font des petits qui ont les
]f)3 LIVBE DEUXIÈME.
mêmes cris ou les mêmes chants naturels qu'ils ont eux-mèmcâ Mais parce que les traces acquises ne sont que dans le cerveau e qu'elles ne rayonnent pas dans le reste du corps, si ce n'est quelqu peu , comme lorsqu'elles ont été imprimées par les émotioos qu accompagnent les passions violentes, elles ne doivent pas se trans mettre dans les enfants. Ainsi un perroquet qui donne le bonjou et le bonsoir à son maître ne fera pas des petits aussi savants qu lui , et des personnes doctes et habiles n'auront pas des enfants qu leur ressemblent.
Ainsi , quoiqu'il soit vrai que tout ce qui se passe dans le cer veau de la mère se passe aussi en même temps dans celui de soi enfant; que la mère ne puisse rien voir, rien sentir, rien imaginei que Tenfant ne le voie , ne le sente et ne l'imagine , et enfin qw toutes les fausses traces des mères corrompent l'imagination de enfants; néanmoins, ces traces n'étant pas naturelles dans le seni que nous venons d'expliquer, il ne faut pas 8*étonner si elles se re ferment d'ordinaire aussitôt que les enfants sont sortis du sein d( leur mère. Car alors , la cause qui formait ces traces et qui les en tretenait ne subsistant plus, la constitution naturelle de tout Ii corps contribue à leur destruction , et les objets sensibles en pro duisent d'autres toutes nouvelles, très-profondes et en trè^granc nombre, qui effacent presque toutes celles que les enfants ont eues dans le sein de leur mère. Car, puisqu'il arrive tous les jour^ qu'une grande douleur fait qu'on oublie celles qui ont précédé , il n'est pas possible que des sentiments aussi vifs que sont ceux de: enfants qui reçoivent pour la première fois l'impression des objets sur les organes délicats de leurs sens , n'effacent la plupart den traces qu'ils n'ont reçues des mêmes objets que par une espèce de oontre<x)up , lorsqu'ils en étaient comme à couvert dans le sein de leur mère.
Toutefois , lorsque ces traces sont formées par une forte passion et accompagnées d'une agitation très-violente de sang et d^esprit;: dans la mère , elles agissent avec tant de force sur le cerveau <k l'enfant et sur le reste do son corps , qu'elles y impriment des vestiges aussi profonds et aussi durables que les traces naturelles : comme dans l'exemple du chevalier d'Igby, dans celui de cet enfant né fou et tout brisé, dans le cerveau et dans tous les membres duquel l'imagination de la mère avait produit de si grands ravages ,
DE L II1AGINATI05. — l'* PABTIE. J6S
et enfin dans l'exemple de la corruption générale de la nature de l'homme.
Et il ne faut pas s'étonner si les enfants du roi d'Angleterre n'ont pas eu la même faiblesse que leur père. Premièrement , parce que ces sortes de traces ne s'impriment jamais si avant dans le reste du corps que les naturelles. Secondement , parce que la mère n'ayant pas la même faiblesse que le père , elle a empêché par sa bonne constitution que cela n'arrivât. Et enfin parce que la mère agit infiniment plus sur le cerveau de Tenfant que le père , comme il est évident par les choses que l'on a dites.
Mais il faut remarquer que toutes ces raisons qui montrent que les enfants du roi Jacques d'Angleterre ne pouvaient participer à la faiblesse de leur père, ne font rien contre l'explication du péché originel ou de cette inclination dominante pour les choses sensibles, ni de ce grand éloignement de Dieu que nous tenons de nos parents ; parce que les traces que les objets sensibles ont imprimées dans le cerveau des premiers hommes ont été très-profondes , qu'elles ont été accompagnées et augmentées par des passions violentes, qu'elles ont été fortifiées par l'usage continuel des choses sensibles et nécessaires à la conservation de la vie , non-seulement dans Adam et dans Eve , mais même , ce qu'il faut bien remarquer , dans les plus grands saints , dans tous les hommes et dans toutes les femmes de qui nous descendons ; de sorte qu'il n'y a rien qui ait pu arrêter cette corniption de la nature. Ainsi, tant s'en faut que ces traces de nos premiers pères se doivent effacer peu à pea, qu'au contraire elles doivent s'augmenter de jour en jour; et sans la grâce de Jésus-Christ, qui s'oppose continuellement à ce torrent, il serait absolument vrai de dire ce qu'a dit un poète païen :
JBUi parentam pejor avis toUt Nm nequIoKs , mos datoros ProgenioiD ▼lUoatoreni.
Car il faut bien prendre garde que les vestiges qui réveillent des sentiments de piété dans les plus saintes mères ne communiquent point de piété aux enfants qu'elles ont dans leur sein , et que les traces au contraire qui réveillent les idées des choses sensibles et qui sont suivies de passions ne manquent point de communiquer aux enfants le sentiment et l'amour des choses sensibles.
Une mère , par exemple , qui est excitée a l'amour de Dieu par le mouvement des esprits qui accompagne la trace de Timage d'un vénérable vieillard, à cause que cette mère a attaché l'idée de Dieu à cette trace de vieillard ; car , comme nous avons vu dans le chapitre de la liaison des idées, cela se peut facilement faire, quoiqu'il n'y ait point de rapport entre Dieu et l'image d'un vieillard ; cette mère, dis-je, ne peut produire dans le cerveau de son enfant que la trace d'un vieillard et que de l'inclination pour les vieillards, ce qui n'est point l'amour de Dieu dont elle était touchée. Car enfin il n'y a point de traces dans le cerveau qui puissent , par ellesmêmes , réveiller d'autres idées que celles des choses sensibles ; parce que le corps n'est pas fait pour instruire reprit , et qu'il no parle à l'âme que pour lui-même.
Ainsi une mère dont le cerveau est rempli de traces qui , par leur nature, ont rapport aux choses sensibles , et qu'elle ne peut effacer à cause que la concupiscence demeure en elle et que son corps ne lui est point soumis, les communiquant nécessairement à son enfant, l'engendre pécheur quoiqu'elle soit juste. Celte mère est juste, parce qu'aimant actuellement ou qu'ayant aimé Dieu par un amour de choix , cette concupiscence ne la rend point criminelle quoiqu'elle en suive les mouvements dans le sommeil. Mais l'enfant qu'eile engendre n'ayant point aimé Dieu par un amour de choix , etson cœur n'ayant point été tourné vers Dieu , il est évident qu'il est dans le désordre et dans le dérèglement, et qu'il n'y a rien dans lui qui ne soit digne de la colère de Dieu.
Mais lorsqu'ils ont été régénérés par le baptême et qu'ils ont été justifiés , ou par une disposition du cœur semblable à celle qui demeure dans les justes durant les illusions de la nuit , ou peut-être par un acte libre d'amour de Dieu qu'ils ont fait étant délivrés pour quelques moments de la domination du corps par la force du sacrement; car, comme Dieu les a faits pour l'aimer , on ne peut concevoir qu'ils soient actuellement dans la justice et dans l'ordre de Dieu s'ils ne l'aiment ou s'ils ne l'ont aimé, ou pour le moins si leur cœur n'est disposé de la même manière qu'il serait s'ils l'avaient actuellement aimé : alors , quoiqu'ils obéissent à la concupiscence pendant leur enfance , leur concupiscence n'est plus péché ; elle ne les rend plus coupables et dignes de colère ; ils ne laissent pas d'être justes et agréables à Dieu , par la même raison que l'on ne perd
DE l'IMAGINATIOIV. — l" PABTIE. 165
point la grâce quoique l'on suive en dormant les mouvements de la concupiscence ; car les enfants ont le cerveau si mou , et ils reçoivent de si vives et de si fortes impressions des objets les plus simples^ qu'ils n*ont pas assez de liberté d'esprit pour y résister. Mais je me suis arrêté trop longtemps à des choses qui ne sont pas tout à fait du sujet que je traite. C'est assez que je puisse conclure ici, de ce que je viens d'expliquer dans ce chapitre, que toutes ces fausses traces que les mères impriment dans le cerveau de leurs enfants leur rendent Tesprit faux, et leur corrompent l'imagination ; et qu'ainsi la plupart des hommes sont sujets à imaginer les choses autrement qu'elles ne sont, en donnant quelque fausse couleur et quelque trait irrégulier aux idées des choses qu'ils aperçoivent. Que si l'on veut s'éclaircîr plus à fond de ce que je pense sur le péché originel et sur la manière dont je crois qu'il se transmet dans les enfants, on peut lire tout d'un temps V éclaircissement qui ré* pond à ce chapitre.