CHAPITRE V
Que Tesprlt ne Toit ni l'etaeuce dI reststence des objets en considérant ses propres perfections. Qa*ll n'y a qne Dieu qal les vole en cette manière.
La quatrième opinion est que l'esprit n'a besoin que de soimême pour apercevoir les objets, et qu'il peut, en se considérant et ses propres perfections , découvrir toutes les choses qui sont au dehors.
Il est certain que Tâme voit dans elle-même et sans idées toutes les sensations et toutes les passions dont elle Qst capable , le plaisir, la douleur, le froid , la chaleur, les couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs, son amour, sa haine, sa joie, sa tristesse et les autres; parce que toutes les sensations et toutes les passions de l'âme ne représentent rien qui soit hors d'elle, qui leur ressemble, et que ce ne sont que des modifications dont un esprit est capable i. Mais la difficulté est de savoir si les idées qui représentent quelque chose qui est hors de Pâme et qui leur ressemble en quelque façon , comme
> Voj. Dtt vrtUei et/amta idén de M. Arnanld.
les idées du soleil » d'une maison , d'un cheval, d'une rivière, etc., ne sont que des modifications de l'âme; de sorte que Tesprit n'ait besoin que de lui-môme pour se représenter toutes les choses qui sont hors de lui.
II y a des personnes qui ne font point de difficulté d'assurer que rame étant Taite pour penser, elle a dans elle-même, je veux dire en considérant ses propres perfections, tout ce qu'il lui faut pour apercevoir les objets ; parce qu'en effet, étant plus noble que toutes les choses qu'elle conçoit distinctement , on peut dire qu'elle les contient en quelque sorte éminemment, comme parle l'École, c'estnà-dire d'une manière plus noble et plus relevée qu'elles ne sont en elles-mêmes. Ils prétendent que les choses supérieures comprennent en cette sorte les perfections des inférieures. Ainsi , étant les plus nobles des créatures qu'ils connaissent, ils se flattent d'avoir dans eux-mêmes d'une manière spirituelle tout ce qui est dans le monde visible, et de pouvoir, en se modifiant diversement, apercevoir tout ce que l'esprit humain est capable de ooimaître. En un mot, ils veulent que l'âme soit comme un monde intelligible qui comprend en soi tout ce que comprend le monde matériel et sensible , et même infiniment davantage.
Mais il me semble que c'est être bien hardi que de vouloir soutenir cette pensée. C'est, si je ne me trompe, la vanité naturelle , l'amour de l'indépendance et le désir de ressembler à celui qui comprend en soi tous les êtres , qui nous brouille l'esprit et qui nous porte à nous imaginer que nous possédons ce que nous n'avons point. Ne dites peu que vous soyez à vous-même votre lumière, dit saint Augustin ^, car il n'y a que Dieu qui soit à luimême sa lumière et qui puisse en se considérant voir tout ce qu'il a produit et qu'il peut produire ■.
Il est indubitable qu'il n'y avait que Dieu seul avant que le monde fût créé , et qu'il n'a pu le produire sans connaissance et sans idée; que par conséquent ces idées que Dieu en a eues ne sont point différentes de lui-même, et qu'ainsi toutes les créatures, même les plus matérielles et les plus terrestres, sont en Dieu , quoique d'une manière toute spirituelle et que nous ne pouvons comprendre. Dieu voit donc au dedans de lui-même tous les êtres , en
' Serm. ■ , de vfrbit Domini.
' ExoiU, >, 14.
1>B l'esprit pub. — !!• PARTIE. 297
considérant ses propres perfections qui les lui représentent. II connaît encore parfaitement leur existence, parce que, dépendant tous de sa volonté pour exister, et ne pouvant ignorer ses propres volontés, il s'ensuit qu'il ne peut ignorer leur existence; et par conséquent Dieu voit en lui-même non-seulement Fessence des choses, mais aussi leur existence.
Mais il n*en est pas de même des esprits créés : ils ne peuvent voir dans eux-mêmes ni Tessenoe des choses ni leur existence. Ils n'en peuvent voir Tessenoe dans eux-mêmes, puisqu'étant trèslimités ils ne contiennent pas tous les êtres , comme Dieu , que Ton peut appeler l'être universel , ou simplement ce qui est*, comme il se nomme lui-même. Puis donc que l'esprit humain peut connaître tous les êtres, et des êtres infinis, et qu'il ne les contient pas, c'est une preuve certaine qu'il ne voit pas leur essence dans lui-même ; car l'esprit ne voit pas seulement tantôt une chose et tantôt une autre successivement , il aperçoit même actuellement l'infini quoiqu'il ne le comprenne pas, comme nous avons dit dans le chapitre précédent. De sorte que, n'étant point actuellement infini ni capable de modifications infinies dans le même temps, il est absolument impossible qu'il voie dans lui-même ce qui n'y est pas. Il ne voit donc pas l'essence des choses en considérant ses propres perfections ou en se modifiant diversement.
Il no voit pas aussi leur existence dans lui-même, parce qu'elles ne dépendent point de sa volonté pour exister, et que les idées de Ces choses peuvent être présentes à l'esprit quoiqu'elles n'existent pas ; car tout le monde peut avoir l'idée d'une montagne d'or sans qu'il y ait une montagne d'or dans la nature; et quoique l'on s'appuie sur les rapports de ses sens pour juger de l'existence des objets , néanmoins la raison ne nous assure point que nous devions toujours en croire nos sens, puisque nous découvrons clairement qu'ils nous trompent. Quand un homme , par exemple , a le sang fort échauffé, ou simplement quand il dort, il voit quelquefois devant ses yeux des campagnes, des combats et choses semblables qui toutefois ne sont point présents et qui ne furent peut-être jamais. Il est donc indubitable que ce n'est pas en soi-même ni par soi-même que l'esprit voit l'existence des choses, mais qu'il dépend en cela de quelque autre chose.
* Exode, s. II.
298 LIVRE TROISlkHE.