‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 59 sur 117 · CHAPITRE Vî · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vî

Qae noQâ Toyoas toqtct ckoMt ea Dka.

Nous avons examiné dans les chapitres précédents quatre différentes manières dont l'esprit peut voir les objets de dehors , lesquelles ne nous paraissent pas vraisemblables. Il ne reste plus que la cinquième qui paraît seule conforme à la raison , et la plus propre pour faire connaître la dépendance que les esprits ont de Dieu dans toutes leurs pensées.

Pour la bien comprendre , il faut se souvenir de ce qu'on vient de dire dans le chapitre précédent , qu'il est absolument nécessaire que Dieu ait en lui-même les idées de tous les êtres qu'il a créés , puisqu'antrement il n'aurait pas pu les produire, et qu'ainsi il voit tous ces êtres en considérait les perfections qu'il renferme, auxquelles ils ont rapport. Il faut de plus savoir que Dieu est très-étroitement uni à nos âmes par sa présence, de sorte qu'on peut dire qu'il est le lieu des esprits, de même que les espaces sont en un sens le lieu des corps. Ces deux choses étant supposées , il est certain que l'esprit peut voir ce qu'il y a dans Dieu qui représente les êtres créés, puisque cela est très-spirituel , trè^intelligible et très-présent à l'esprit. Ainsi l'esprit peut voir en Dieu les ouvrages de Dieu , supposé que Dieu veuille bien lui découvrir ce qu'il y a dans lui qui les représente. Or voici les raisons qui semblent prouver qu'il le veut plutôt que de créer un nombre infini d'idées dans chaque esprit.

Non-seulement il est très-conforme à la raison , mais encore il paraît par l'économie de toute la nature , que Dieu ne fait jamais par des voies trè&difficiles ce qui se peut faire par des voies trèssimples et très-faciles ; car Dieu ne fait rien inutilement et sans raison. Ce qui marque sa sagesse et sa puissance n'est pas de faire de petites choses par de grands moyens ; cela est contre la raison et marque une intelligence bornée. Mais, au contraire, c'est de faire de grandes choses par des moyens très-simples et très-faciles. C'est ainsi qu'avec l'étendue toute seule il produit tout ce que nous voyons d'admirable dans la nature et même ce qui donne la vie cl le mouvement aux animaux ; car ceux qui veulent absolument

DE l'eSPJIIT pub. — 1I« PÀBTIE. 999

des formes substantielles, des facultés et des Ames dans les animaux, différentes de leur sang et des organes de leurs corps, pour faire toutes leurs fonctions, veulent en môme temps que Dieu man* que d'intelligence ou qu'il ne puisse pas faire ces choses admirables avec rétendue toute seule. Ils mesurent la puissance de Dieu et sa souveraine sagesse par la petitesse de leur esprit. Puis donc que Dieu peut faire voir aux esprits toutes choses en voulant simplement qu'ils voient ce qui est au milieu d'eux-mêmes, c'estrà-dire ce qu'il y a dans lui-même qui a rapport à ces choses et qui les représente, il n'y a pas d'apparence qu'il le fesse autrement, et qu'il produise pour cela autant d'infinités de nombres infinis d'idées qu'il y a d'esprits créés.

Mais il faut bien remarquer qu'on ne peut pas conclure que les esprits voient l'essence de Dieu de ce qu'ils voient toutes choses en Dieu de cette manière. L'essence de Dieu , c'est son être absolu , et les esprits ne voient point la substance divine prise absolument, mais seulement en tant que relative aux créatures ou participable par elles. Ce qu'ils voient en Dieu est très-imparfait , et Dieu est très-parfait. Us voient de la matière divisible, figurée, etc., et en Dieu il n'y a rien qui soit divisible ou figuré ; car Dieu est tout être, parce qu'il est infini et qu'il comprend tout; mais il n'est aucun être en particulier. Cependant ce que nous voyons n'est qu'un ou plusieurs êtres en particulier ; et nous ne comprenons point cette simplicité parfaite de Dieu qui renferme tous les êtres. Outre qu'on peut dire qu'on ne voit pas tant les idées des chos^ que les choses mêmes que les idées représentent; car lorsqu'on voit un carré, par exemple, on ne dit pas que Ton voit l'idée de ce carré qui est unie à l'esprit, mais seulement le carré qui est au dehors.

La seconde raison qui peut faire penser que nous voyons tous les êtres à cause que Dieu veut que ce qui est en lui qui les représente nous soit découvert, et non point parce que nous avons autant d'idées créées avec nous que nous pouvons voir de choses, c'est que cela met les esprits créés dans une entière dépendance de Dieu, et la plus grande qui puisse être; car, cela étant ainsi, non-seulement nous ne saurions rien voir que Dieu ne veuille bien que nous le voyions, mais nous ne saurions rien voir que Dieu même ne nous le fasse voir. Non sumus snffiàentes cogitare aliquid a

300 LIVJSB TROISIÈME.

nobis tanquam ex nobis, sed sujficie7itia nostra ex Deo est ^ C'est Dieu même qui éclaire les philosophes dans les connaissances que les hommes ingrats appellent naturelles, quoiqu'elles ne leur viennent que du ciel : Deus enim illis man\festavU \ C'est lui qui est proprement la lumière de l'esprit et le père des lumières : Paier luminum *. C'est lui qui enseigne ia science aux hommes : Qui docet hominem scientiam *. En un mot , c'est la véritable lumière qui éclaire tous ceux qui viennent en ce monde : Lux vera quse illumifiat omnem hominem venientem in hune mundum *.

Car enfin il est assez difficile de comprendre distinctement la dépendance que nos esprits ont de Dieu dans toutes leurs actions particulières, supposé qu'ils aient tout ce que nous connaissons distinctement, leur être nécessaire pour agir, ou toutes les idées des choses présentes à leur esprit. Et ce mot général et confus de concours , par lequel on prétend expliquer la dépendance que les créatures ont de Dieu^ ne réveille dans un esprit attentif aucune idée distincte; et cependant il est bon qœ les hommes sachent trè&distinctement comment ils ne peuvent rien sans Dieu.

Mais la plus forte de toutes les raisons, c'est la manière dont l'esprit aperçoit toutes choses. Il est constant, et tout le monde le sait par expérience, que lorsque nous voulons penser à quelque chose en particulier, nous jetons d*abord la vue sur tous les êtres , et nous nous appliquons ensuite à la considération de Tobjet auquel nous souhaitons de penser. Or il est indubitable que nous ne saurions désirer de voir un objet particulier, que nous ne le voyions déjà, quoique confusément et en général : de sorte que, pouvant d^rer de voir tous les êtres , tantôt l'un, tantôt l'autre , il est certain que tous les êtres sont présents à notre esprit, et il semble que tous les êtres ne puissent être présents à notre esprit que parce que Dieu lui est présent, c'est-à-dire celui qui renferme toutes choses dans la simplicité de son être.

Il semble même que l'esprit ne serait pas capable de se repré^

■ t ad Cor. s , «.

' Rom. I, 17.

• Jac. I, 17.

* Pi, os, 10.

^ Joan. I, 11.

DB l'esprit pur. — II* PARTIE. 301

sentcr des idées universelles de g»nrc , d'espèce , clc, s'il ne voyait tous les êtres renfermés en un* Car, toute créature étant un être particulier, on ne peut pas dire qu'on voie quelque chose de créé loi^u'on voit, par exemple, un triangle en général. Enfin je ne crois pas qu'on puisse bien rendre raison de la manière dont Tesprit connaît plusieurs vérités abstraites et générales , que par la présence de celui qui peut éclairer l'esprit en une infinité de façons différentes.

Enfin la preuve de l'existence de Dieu la plus belle *, la plus relevée , la plus solide et la première, ou celle qui suppose le moins de choses, c'est l'idée que nous avons de l'infini. Car il est constant que l'esprit aperçoit l'infini , quoiqu'il ne le comprenne pas , et qu'il a une idée trèSHdisttncte de Dieu, qu'il ne peut avoir que par l'union qu'il a avec lui ; puisqu'on ne peut pas concevoir que l'idée d'un être infiniment parfait , qui est celle que nous avons de Dieu, soit quelque chose de créé.

Mais non-seulement l'esprit a l'idée de l'infini , il l'a même avant celle du fini. Car nous concevons l'être infini de cela seul que nous concevons l'être, sans penser s'il est fini ou infini. Mais, afin que nous concevions un être fini, il faut nécessairement retrancher quelque chose de cette notion générale de l'être , laquelle par conséquent doit précéder. Ainsi l'esprit n'aperçoit aucune chose que dans l'idée qu'il a de l'infini : et tant s'en faut que cette idée soit formée de l'assemblage confus de toutes les idées des êtres particuliers, conune le pensent les philosophes, qu'au contraire toutes ces idées particulières ne sont que des participations de l'idée générale de l'infini , de même que Dieu ne tient pas son être des créatures, mais toutes les créatures ne sont que des participations imparfaites de l'être divin.

Voici une preuve qui sera peut-être une démonstration pour ceux qui sont accoutumés aux raisonnements abstraits. Il est certain que les idées sont efficaces , puisqu'elles agissent dans l'esprit, et qu'elles Téclairent, puisqu'elles le rendent heureux ou malheureux par les perceptions agréables ou désagréables dont elles l'affectent. Or rien ne peut agir inmiédiatement dans l'esprit s'il ne lui est supérieur , rien ne le peut que Dieu seul ; car il n'y a que l'auteur de notre

> On trouvera cette preuve expllqu<Sc au long dans le livre sulv., ch. ii .

St)3 LIVRB TROISIEME.

être qui en puiase changer les modifications. Donc il est nécessaire que toutes nos idées se trouvent dans la substance efficace de la divinité, qui seule n'est intelligible ou capable de nous édairer que parce qu'elle seule peut affecter les intelligences. InsinuavU nobis Christus , dit saint Augustin ^ , animam humanam et mentem ratUmalem non vegetari, non betUiftcari^ non illumi-

NÀRI , NISI AB IPSA SURSTANTIÀ DEI.

Enfin il n'est pas possible que Dieu ait d'autre fin principale de ses actions que lui-même; c'est une notion commune à tout homme capable de quelque réflexion , et l'Écriture sainte ne nous permet pas de douter que Dieu n'ait fuit toute chose pour lui. Il est donc nécessaire que non-seulement notre amour naturel , je veux dire le mouvement qu'il produit dans notre esprit, tende vers lui, mais encore que la connaissance et que la lumière qu'il lui donne nous fasse connaître quelque chose qui soit en lui ; car tout ce qui vient de Dieu ne peut être que pour Dieu. Si Dieu faisait un esprit, et lui donnait pour idée ou pour objet immédiat de sa connaissance le soleil , Dieu ferait, ce semble, cet esprit et l'idée de cet esprit pour le soleil et non pas pour lui.

Dieu ne peut donc faire \m esprit pour connaître ses ouvrage , si ce n'est que cet esprit voie en quelque façon Dieu en voyant ses ouvrages. De sorte que l'on peut dire que si nous ne voyions Dieu en quelque manière, nous ne verrions aucune chose * ; de même que si nous n'aimions Dieu , je veux dire si Dieu n'imprimait sans cesse en nous l'amour du bien général , nous n'aimerions aucune chose. Car cet amour étant notre volonté , nous ne pouvons rien aimer ni rien vouloir sans lui , puisque nous ne pouvons aimer des biens particuliers qu'en déterminant vers ces biens le mouvement d'amour que Dieu nous donne pour lui. Ainsi , comme nous n'aimons aucune chose que par l'amour nécessaire que nous avons pour Dieu , nous ne voyons aucune chose que par la connaissance naturelle que nous avons de Dieu ; et toutes les idées particulières que nous avons des créatures ne sont que des limitations de l'idée du créateur, comçie tous les mouvements de la volonté pour les créatures ne sont que des déterminations du mouvement pour le créateur.

1 In Joan., tittcl. ss.

2 Ut. I, ch. i.

DE L'ESPBIT pub. — H* PARTIE. 303

Je ne crois pas qu'il y ait deux théologiens qui ne tombent d'accord que les impies aiment Dieu de cet amour naturel dont je parie ; et saint Augustin et quelques autres Pères assurent comme une chose indubitable que les impies voient dans Dieu les règles des mœors et les vérités éternelles. De sorte que Topinion que j'explique ne doit faire peine à personne '. Voici comme parle saint Augustin* : Ah illa incommutaMlis luce veritatis, etican impius, dum ab ea avertitur, quodammodo tangitur : hinc est quod eticnfi impii cogitant œternitatem, et multa recte reprehendunt recieque laudant in hominum moribus. Quitus ea tandem recuits Judicant , nisi in quibus vident, quemadmodum quisque vivere debeat, etiam si nec ipsi eodem modo vivant f Ubi autem eas vident? Neque enim in sua natura. Nam cumprocul dubio mente ista videantur, eorumque mentes constet esse mutabiles, has vero régulas immutabiles videat quisquis in eis et hoc vi-

dere potverU ubinam ergo sunt istœ regulm script», nisi

in libre lucis illius qux veritas didtur, unde lex omnisjusta

describitur in qua videt quid operandum sit etiam qui ope-

ratur injustîtiam; et ipse est qui ab illa luce avertitur, a qua tamen tangitur?

Il y a dans saint Augustin une infinité de passages semblables à

celui-ci, par lesquels il prouve que nous voyons Dieu dès celle vie

par la connaissance que nous avons des vérités éternelles. La vérité

est incréée, immuable, immense, étemelle, au-dessus de toutes

choses. Elle est vraie par elle-même; elle ne tient sa perfection

d'ancune chose; elle rend les créatures plus parfaites, et tous les

esprits cherchent naturellement à la connaître. Il n'y a rien qui

puisse avoir toutes ces perfections que Dieu. Donc la vérité est

Dieu. Nous voyons de ces vérités immuables et étemelles. Donc

nous voyons Dieu. Ce sont là les raisons de saint Augustin ; les

nôtres en sont peu différentes , et nous ne voulons point nous servir

injustement de l'autorité d'un si grand homme pour appuyer notre

sentiment.

Nous pensons donc que 1^ vérités, même celles qui sont éternelles, comme que deux fois deux font quatre, ne sont pas seule-

' Voy. la préface des Enlr. sur ta met. et la Rf'p. aux vraiu et faussée idées , ch. Trtii.

'Ur. », de Trin., ch. i«.

301 LIVRB TROISIEME.

ment des êtres absolus, tant s*en faut que nous croyions quVIks soient Dieu même. Car il est visible que cette vérité ne consiste que dans un rapport d'égalité qui est entre deux fois deux et quatre. Ainsi nous ne disons pas que nous voyous Dieu en voyant les vérités , comme le dit saint Augustin , mais en voyant les idées de ces vérités; car les idées sont réelles; mais Tégalité entre les idées, qui est la vérité , n'est rien de réel. Quand , par exemple, on dit que le drap que Ton mesure a trois aunes , le drap et les aunes sont réels. Mais l'égalité entre trois aunes et le drap n'est point un être réel , ce n'est qu'un rapport qui se trouve entre les trois aunes et Je drap. Lorsqu'on dit que deux fois deux font quatre , les idées des nombres sont réelles , mais Tégalité qui est entre eux n'est qu'un rapport. Ainsi , selon notre sentiment , nous voyons Dieu lorsque nous voyons des vérités éternelles : non que ces vérités soient Dieu , mais parce que les idées dont ces vérités dépendent sont en Dieu ; peut4tre même que saint Augustin Fa entendu ainsi. Nous croyons aussi que l'on connait en Dieu les choses changeantes et corruptibles, quoique saint Augustin ne parle que des choses immuables et incorruptibles, parce qu'il n'est pas nécessaire pour cela démettre quelque imperfection en Dieu; puisqu'il suffit, comme nous avons déjà dit , que Dieu nous fasse voir ce qu'il y a dans lui qui a rapport à ces choses.

Mais quoique je dise que nous voyons en Dieu les choses maté-^ rielles et sensibles , il faut bien prendre garde que je ne dis pas que nous en ayons en Dieu les sentiments , mais seulement que c'est de Dieu qui agit en nous ; car Dieu connaît bien les choses sensibles , mais il ne les sent pas. Lorsque nous apercevons quelque chose de sensible, il se trouve dans notre perception sentiment et idée pure. Le sentiment est une modification de notre âme , et c'est Dieu qui la cause en nous; et il la peut causer quoiqu'il ne l'ait pas, parce qu'il voit , dans l'idée qu'il a de notre âme , qu'elle en est capable. Pour l'idée qui se trouve jointe avec le sentiment, elle est en Dieu , et nous la voyons , parce qu'il lui plait de nous la découvrir; et Dieu joint la sensation à l'idée lorsque les objets sont présents , afin que nous le croyions ainsi et que nous entrions dans les senti' ments et dans les passions que nous devons avoir par rapport à eux.

Nous croyons enfin que tous les esprits voient les lois élernelles aussi bien que les autres choses en Dieu , mais avec quelque ditfé-

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