CHAPITRE II
De l'anlon de l'esprit avec les objets sensibles . ou de U force et de l'étcndae des passions en général.
Si tous ceux qui lisent cet ouvrage voulaient prendre la peine de faire quelques réflexions sur ce qu'ils sentent dans eux-mêmes , il ne serait pas nécessaire de s'arrêter ici à faire voir la dépendance où nous sommes de tous les objets sensibles. Je ne puis rien dire sur cette matière que tout le monde ne sache aussi bien que moi , pourvu qu'on y veuille penser. C'est pourquoi j'aurais grand'envie de n'en rien dire. Mais parce que l'expérience m'apprend que les hommes s'oublient souvent si fort eux-mêmes , qu'ils ne pensent pas seulement à œ qu'ils sentent , et qu'ils ne recherchent point les raisons de ce qui se passe dans leur esprit , je crois que je dois dire ici certaines choses qui peuvent les aider à y faire réflexion. J'espère même que ceux qui savent ces choses ne seront pas fâchés de les lire ; car, encore qu'on ne prenne point de plaisir à entendre parler simplement de ce que l'on sait, on prend toujours quelque plaisir d'entendre parler de ce que Ton sait et de ce que l'on sent tout ensemble.
La secte la plus honorable des philosophes, et celle dont bien des gens font encore gloire d'embrasser les sentiments, nous veut faire croire qu'il ne tient qu'à nous d'être heureux. Les stoïciens nous disent sans cesse que nous ne devons dépendre que de nousmêmes ; qu'il ne faut point s'affliger de la perte de son honneur , de ses biens, de ses amis , de ses parents; qu'il faut toujours être égal et sans la moindre inquiétude , quoi qu'il puisse arriver ; que l'exil, lesinjuies, les insultes, les maladies et la mort même, ne sont point des maux , et qu'il no faut point les craindre ou les fuir *.
Son., ep. 124.
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Enfin ils nous disent une infinité de choses semblables que nous sommes assez portés à croire , tant à cause que notre orgueil nous fait aimer l'indépendance , que parce que la raison nous apprend en effet que la plupart des maux qui nous affligent véritablement ne seraient pas capables de nous afiliger si toutes choses étaient dans Tordre.
Mais Dieu nous a donné un corps , et par ce corps il nous a unis à toutes les choses sensibles. Le péché nous a assujettis à ce corps , et par notre corps il nous a rendus dépendants de toutes les choses sensibles. C'est Tordre de la nature, c'est la volonté du Créateur, que tous les êtres qu'il a faits tiennent les uns aux autres. Nous sommes unis en quelque manière à tout l'univers, et c'est le péché du premier homme qui nous a rendus dépendants de tous les êtres auxquels Dieu nous avait seulement unis. Ainsi il n'y a personne présentement qui ne soit en quelque manière uni et assujetti tout ensemble à son corps, et par son corps à ses parents, à ses amis , à sa ville , à son prince , à sa patrie , à son habit , à sa maison , à sa terre, à son cheval, à son chien, à toute la terre, au soleil, aux étoiles, à tous les cieux.
Il est donc ridicule de dire aux hommes qu'il dépend d'eux d'être heureux , d'être sages, d'être libres; et c'est se moquer d'eux que de les avertir sérieusement de no point s'affliger de la perte de leurs amis ou de leurs biens. Car de même qu'il est ridicule d'avertir les hommes de ne point sentir de douleur lorsqu'on les frappe , ou de ne point sentir de plaisir lorsqu'ils mangent avec appétit, ainsi les stoïciens n'ont pas raison , ou peutrêtre se raillentils de nous, lorsqu'ils nous prêchent de n'être point affligés de la mort d'un père, de la perte de nos biens, d'un exil , d'une prison et de choses semblables, et de ne point nous réjouir dans les heureux succès de nos affaires ; car nous sommes unis à notre patrie , à nos biens, à nos parents, etc. , par une union naturelle et qui présentement ne dépend point de notre volonté.
Je veux bien que la raison nous apprenne que nous devons souffrir l'exil sans tristesse , mais la même raison nous apprend que nous devons aussi souffrir qu'on nous coupe un bras sans douleur. L'âme est au-dessus du corps , et , selon la lumière de la raison , son bonheur ou son malheur ne doivent point dépendre de lui. Mais l'expérience nous prouve assez que les choses ne sont point
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comme notre raison nous dit quelles doivent être , et il est ridicule de philosopher contre rexpériencc.
Ce n'est pas ainsi que les chétiens philosophent. Ils ne nient pas que la douleur soit un mal , qu'il n'y ait de la peine dans la désunion des choses auxquelles nous sommes unis par la nature , et quMl ne soit difficile de se délivrer do Tesclavage où le péché nous a réduits. Ils tombent d'accord que c'est un désordre que l'Ame dépende de son corps ; mais ils reconnaissent qu'elle en dépend , et de telle manière , qu'elle ne se peut délivrer de sa dépendance que par la grâce de Jésus-Christ : Je sens, dit saint Paul, titie loi dans mon corps gui combat contre la loi de mon esprit y et qui me rend esclave de la loi du péché gui est dans mes membres. Malheureux gueje suis, gui me délivrera de ce corps de mort ? ce sera la grâ^e de Dieu , par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Le fils de Dieu , ses apôtres et tous ses véritables disciples recommandent surtout la patience, parce qu'ils savent que, quand on veut vivre en honrnie de bien , il y a beaucoup à souffrir. Enfin les vrais chrétiens ou les véritables philosophes ne disent rien qui ne soit conforme au bon sens, à l'expérience; mais toute la nature résiste sans cesse à l'opinion ou à Torgueil des stoïques.
Les chrétiens savent que, pour se déhvrer en quelque manière de la dépendance où ils sont , ils doivent travailler à se priver de toutes les choses dont ils ne peuvent jouir sans plaisir ni être privés sans douleur ; que c'est là le seul moyen de conserver la paix et la liberté de l'esprit qu'ils ont reçues par la grâce de leur libérateur. Jje& stoïciens, au contraire, suivant les fausses idées de leur philosophie chimérique , s'imaginent d'être sages et heureux , et qifil n'y a qu'à penser à la vertu et à l'indépendance pour devenir vertueux et indépendants. Le bon sens et l'expérience nous assurent que le meilleur moyen pour n'être point blessé par la douleur d'une piqûre , c'est qu'il ne faut point se piquer. Mais les stoïciens disent : Piquez , et je vais , par la force de mon esprit et par le secours de ma philosophie , me séparer de mon corps , de telle sorte que je ne m'inquiéterai point de ce qui s'y passe. J*ai des preuves démonstratives que mon bonheur n'en dépend point , que la douleur n'est point un mal ; et vous verrez , par l'air de mon visage et par la contenance ferme de tout le reste de mon corps, que ma philosophie me rend invulnérable.
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Leur orgueil leur soutient le couragq, mats il n'empêche |)aâ qu'ils ne souffrent effectivement la douleur avec inquiétude et qu'ils ne soient misérables. Ainsi l'union qu'ils ont avec leur corps n'est point détruite ni leur douleur dissipée ; mais c'est que l'union qu'ils ont avec les autres hommes , fortifiée par le désir de leur estime , résiste en quelque sorte à cette autre union qu'ils ont avec leur propre corps. La vue sensible de ceux qui les regardent , et auxquels ils sont unis , arrête le cours des esprits qui accompagne la douleur , et efface sur leur visage l'air qu'elle y imprimait ; car , si personne ne les regardait, cet air de fermeté et de liberté d'esprit s'évanouirait incontinent. Ainsi les stoïciens ne résistent en quelque façon à l'union qu'ils ont avec leur corps qu'en se rendant davantage esclaves des autres hommes auxquels ils sont unis par la passion de la gloire. C'est donc une vérité constante que tous les hommes par la nature sont unis à toutes les choses sensibles , et que par le péché ils en sont dépendants. On le reconnaît assez par expérience , quoique la raison eemble s'y opposer, et presque toutes les actions des hommes en sont des preuves sensibles ei démonstratives.
Cette union qui est généralement dans tous les bonunes n'est pas d'une égale étendue ni d'une égale force dans tovs les hommes. Car , comme elle suit la connaissance de l'esprit , on peut dire que l'on n'est pas actuellement uni aux objets que l'on ne connalVfî^- Vn paysan dans sa chaumine ne prend point de part à la ^re âe son prince et de sa patrie , mais seulement à la gloire de soit village et de ceux d'alentour, parce que sa connaissance ne s'étend que jusque-là.
L'union de l'âme aux objets sensibles que l'on a vus. et'^que Ton a goûtés est plus forte que l'union à ceux que l'on a seulement imaginés et dont on a seulement ouï parler. Ceai par lé «initiaient que nous nous unissons plus étroitement aux choses sensibles, -car le sentiment produit de bien plus grandes traces dans le cerveau et excite un mouvement d'esprit bien plus violent que la seule imagination.
Cette union n'est pas si forte dans ceux qui la combattent sans cesse pour s'attacher aux biens de l'esprit, que dans les autres qui suivent les mouvements de leurs passions et qui s'y laissent assujettir, car la cupidité l'augmente et la fortifie.
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Enfin les différents emplois, les différentes conditions, aussi bien ^ que les différentes dispositions d'esprit, mettent une différence considérable dans Tunion sensible qu*ont les hommes aux biens de la terre. Les grands tiennent à bien plus de choses que les autres, leur esclavage a plus d'étendue. Un général d'armée tient à tous ses soldats, parce que tous ses soldats le considèrent. C'est souvent cet esclavage qui fait sa générosité, et le désir d'être estimé de tous ceux à qui il est en vue l'oblige souvent à sacrifier d'autres désirs plus sensibles ou plus raisonnables. Il en est de même des supérieurs et de ceux qui sont en quelque considération dans le monde. €'est souvent la vanité qui anime leur vertu, parce que l'amour de la gloire est d'ordinaire plus fort que l'amour de la vérité et de la justice. Je parle ici de l'amour de la gloire non comme d'une simple inclination , mais comme d'une passion, parce qu'en effet cet amour peut être sensible et qu'il est souvent accompagné d'émotions d'esprit assez vives et assez violentes.
Les différents âges et les différents sexes sont encore des causes principales de la différence des passions des hommes. Les enfants n'aiment pas les mêmes choses que les hommes faits et que les vieillards , ou ils ne les aiment pas avec tant de force et de constanc(\ Les femmes no tiennent souvent qu'à leur famille et à leur voisinage; mais les hommes tiennent à toute leur patrie, c'est à eux à la défendre ; ils aiment les grandes charges , les honneurs , le commandement.
Il y a une si grande variété dans les emplois et dans les engagements où les homnies se trouvent , qu'il est impossible de l'expliquer. La disposition de l'esprit d'un homme marié n'est pas la même que celle d'un homme qui ne l'est pas. I^ pensée de sa famille l'occupe souvent presque tout entier. Les religieux n'ont pas l'esprit ni le cœur tourné comme les hommes du monde , ni même comme les ecclésiastiques; ils sont unis à moins de choses , mais ils y sont naturellement plus fortement attachés. On peut ainsi parier en général des différents états où les hommes se trouvent ; mais on ne peut expliquer en détail les petits engagements, qui sont presque tous différents en chaque i>cr8onne en particulier : car il arrive assez souvent que les hommes ont des engagements particuliers entièrement opposés à ceux qu'ils devraient avoir par rapport à leur condition. Mais quoique l'on puisse exprimer en général les