‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 82 sur 117 · PES PASSIONS DB L'AME · texte numérisé non relu

PES PASSIONS DB L'AME

différents caractères d'esprit et les différentes inclinations des hommes et des femmes , des vieillards et des jeunes gens , des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, enfin des ditTérents sexes, des différents âges et des différents emplois , cependant ces choses sont trop connues de tous ceux qui vivent parmi le monde et qui pensent à ce qu'ils y voient , pour en grossir ce livre. Il ne faut qu'ouvrir les yeux pour s'instruire agréablement et solidement de ces choses. Pour ceux qui aiment mieux les lire en grec que de les apprendre par quelque réOexion sur ce qui se passe devant leurs yeux , ils peuvent lire le second livre de la Rhétorique d*Aristote. C'est, je croîs, le meilleur ouvrage de ce philosophe , parce qu'il y dit peu de choses dans lesquelles on se puisse tromper, et qu'il se hasarde rarement de prouver ce qu'il y avance.

Il est donc évident que cette union sensible de l'esprit des hommes à tout ce qui a quelque rapport à la conservation de leur vie, ou de la société dont ils se considèrent comme parties, est différente en différentes personnes, puisqu'elle est plus étendue dans ceux qui ont plus de connaissance , qui sont de plus grande condition , qui ont de plus grands emplois et qui ont l'imagination plus spacieuse; et qu'elle est plus étroite et plus forte dans ceux qui sont plus sensibles, qui ont l'imagination plus vive et qui suivent plus aveuglément les mouvements de leurs passions.

Il est extrêmement utile de faire souvent réflexion sur les manières presque infinies dont les hommes sont liés aux objets sensibles ; et un des meilleurs moyens pour se rendre assez savant dans ces choses, c'est de s'étudier et de s'observer soi-même. C'est par l'expérience de ce que nous sentons dans nous-mêmes que nous nous instruisons avec une entière assurance de toutes les inclinations des autres hommes, et que nous connaissons avec quelque certitude une grande partie des passions auxquelles ils sont sujets. Que si nous ajoutons à ces expériences la connaissance des engagements particuliers où ils se trouvent et celle des jugements propres à chacune des passions desquelles nous parlerons dans la suite, nous n'aurons peut-être pas tant de difficulté b deviner la plupart de leurs actions que les astronomes en ont à prédire les éclipses. Car, encore que les hommes soient libres, il est très-rare qu'ils fassent usage de leur liberté contre leurs inclinations naturelles et leurs passions violentes.

442 LIVfiB CINQUIÈME.

Avant que de finir ce chapilro , il faut encore que je fasse remarquer que c'est une des lois de Tunion de l'âme avec le corps que toutes les inclinations de Tâme, môme celles qu'elle a pour les biens qui n'ont point de rapport au corps, soient accompagnées des émotions des esprits animaux qui rendent ces inclinations sensibles; parce que l'homme n'étant point un esprit pur, il est impossible qu'il ait quelque inclination toute pure sans mélange de quelque passion petite ou grande. Ainsi l'amour de la vérité, de la justice, de la vertu, de Dieu même, est toujours accompagné de quelques mouvements d'esprits qui rendent cet amour sensible, quoiqu'on ne s'en aperçoive pas à cause que Ton a presque toujours d'autres sentiments plus vifs, de même que la connaissance des choses spirituelles est toujours accompagnée de quelques traces du cerveau qui rendent cette connaissance plus vive, mais d'ordinaire plus confuse. Il est vrai que bien souvent on ne reconnaît pas que Ton imagine quelque peu dans le même temps que l'on conçoit une vérité abstraite. La raison en est que ces vérités n'ont point d'images ou de traces instituées de la nature pour les représenter, et que toutes les traces qui les révèlent n'ont point d'autre rapport avec elles que celui que la volonté des hommes ou le hasard y a mis. Car les arithméticiens et les analystes même , qui ne considèrent que des choses abstraites, se servent très-fort de leur imagination pour arrêter la vue de leur esprit sur leurs idées. Les chiffres , les lettres de l'alphabet et les autres figures qui se voient ou qui s'imaginent, sont toujours jointes aux idées qu'ils ont des choses, quoique les traces qui se forment de ces caractères n'y aient point de rapport, et qu'ainsi elles ne les rendent point fausses ni confuses; ce qui fait que, par un usage réglé de chiffres et de lettres, ils découvrent des vérités très-difFiciles et que sans cela il serait impossible de découvrir.

Les idées des choses qui ne peuvent être aperçues que par l'esprit pur pouvant donc être liées avec les traces du cerveau , et la vue des objets que Ton aime , que l'on hait , que Ton craint par une inclination naturelle, pouvant être accompagnée du mouvement des esprits, il est visible que la pensée de l'éternité, la crainte de l'enfer , l'espérance d'une félicité éternelle, quoique ce soient di's objets qui ne frappent point les sens , peuvent exciter en nous des passions violentes.

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Ainsi nous pouvons dire que nous sommes unis d'une manière sensible non-seulement à toutes les choses qui ont rapport à la conservation de la vie , mais encore aux choses spirituelles auxquelles Tesprit est uni immédiatement par lui-même. II arrive même trèssouvent que la foi , la charité et l'amour-propre rendent cette union aux choses spirituelles plus forte que celle par laquelle nous tenons à toutes les choses sensibles. L'âme des véritables martyrs était plus unie à Dieu qu'à leurs corps ; et ceux qui meurent pour soutenir une fausse religion qu'ils croient vraie font assez connaître que la crainte de l'enfer a plus de force sur eux que la crainte de la mort. Il y a souvent tant de chaleur et d'entêtement de part eC d'autre dans les guerres de religion et dans la défense des superstitions, qu'on ne peut douter qu'il n'y ait de la passion, et même une passion bien plus ferme et bien plus constante que toutes les autres , parce qu'elle est soutenue par les apparences de la raison aussi bien dans ceux qui sont trompés que dans les autres.

Nous sommes donc unis par nos passions à toat ce qui nous parait être le bien ou le mal de l'esprit comme à tout ce qui nous parait être le bien ou le mal du corps. Il n'y a rien que nous puissions connaître avoir quelque rapport avec nous qui ne soit capable de nous agiter ; et de toutes les choses que nous connaissons, il n'y en a aucune qui n'ait quelque rapport avec nous. Nous prenons toujours quelque intérêt dans les vérités même les plus abstraites lorsque nous les connaissons, parce qu'au moins il y a ce rapport entre elles et notre esprit que nous les connaissons. Elles sont nôtres, pour ainsi dire, par notre connaissance. Nous sentons qu'on nous blesse lorsqu'on les combat; et si l'on nous blesse, il est certain que l'on nous agite et que Ton nous inquiète. Ainsi les passions ont une domination si vaste et si étendue, qu'il est impossible de concevoir aucune chose à Tégard de laquelle on puisse assurer que tous les hommes soient exempts de leur empire. Mais voyons présentement quelle est leur nature , et tâchons de découvrir toutes les choses qu'elles renferment.

444 LIVBB CirrQUlfeME.

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