DBS PASSIONS DB L*AME
quelque objet. L'àme étant unie au corps et le corps à rânne, leurs mouvements sont réciproques.
La sixième sont les sentiments différents d'amour, d'aversion, de joie , de désir , de tristesse , causés non par la vue intellectuelle du bien ou du mal , comme ceux dont on vient de parler , mais par les différents ébranlements que les esprits animaux causent dans le corveau.
La septième est un certain sentiment de joie , ou plutôt de douceur intérieure, qui arrête Tâme dans sa passion et qui lui témoigne qu'elle est dans l'état où il est à propos qu'elle soit par rapport à l'objet qu'elle considère. Cette douceur intérieure accompagne généralement toutes les passions , celles qui naissent do la vue d'un mal aussi bien que celles qui naissent de la vue d'un bien, la tristt^sse comme la joie. C'est cette douceur qui nous rend toutes nos passions agréables^ et qui nous porte à y consentir et à nous y abandonner. Enfin c'est cette douceur qu'il Tant vaincre par la douceur de la grâce et par la joie de la foi et de la raison ; car, comme la joie de l'esprit résulte toujours de la connaissance certaine ou évidente que l'on est dans le meilleur état où l'on puisse être par rapport aux choses qu'on aperçoit, ainsi la douceur dos passions est une suite naturelle du sentiment confus que Ton a qu'on est dans le meilleur état où l'on puisse être par rapf)ort aux choses que l'on sent. Or il faut vaincre, par la joie de l'esprit et par la douceur de la grâce , la fausse douceur do nos passions qui nous rend esclaves des biens sensibles.
Toutes ces choses que nous venons de dire se rencontrent dans toutes les passions , si ce n'est lorsqu'elles s'excitent par des sentiments confus, et que l'esprit n'aperçoit point ni de bien ni de mal qui les puisse causer, car alors il ost évident que les trois premières choses ne s'y rencontrent point.
On voit aussi que toutes ces choses ne sont point libres , qu'elles Tïont en nous sans nous , et même malgré nous, depuis le péché , et qu'il n'y a que le consentement de notre volonté qui dépende véritablement de nous. Mais il semble à propos d'expliquer plus au long toutes ces choses et de les rendre plus sensibles par quelques exemples.
Supposons donc qu'un homme reçoive actuellement quelque affront , ou qu'étant naturellement d'une imagination forte et vive
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OU échauffée par quelque accident , comme par une maladie ou par une retraite de chagrin et de mélancolie, il se figure dans son cabinet que tel , qui ne pense pas même à lui , est en état et dans la volonté de lui nuire ; la vue sensible ou l'imagination du rapport des actions de son ennemi avec ses propres desseins sera la première cause de sa passion.
Il n'est pas même absolument nécessaire que cet homme reçoive ou s'imagine recevoir quelque affront, ou trouver quelque opposition dans ses desseins, afin que le mouvement de sa volonté reçoive quelque nouvelle détermination : il suffit pour cela qu'il le pense par l'esprit seul et sans que le corps y ait de part. Mais comme cette nouvelle détermination ne serait pas une détermination de passion , mais une pure inclination très-faible et très-languissante , il faut plutôt supposer que cet homme souffre actuellement quelque grande opposition dans ses desseins, ou qu'il s'imagine fortement qu'on lui en doit faire, que d'en supposer un autre dont les sens et l'imagination n'aient point ou presque point de part à sa connaissance.
La seconde chose que l'on peut considérer dans la passion de cet homme est une augmentation du mouvement de sa volonté vers le bien dont son ennemi réel ou imaginaire lui veut empêcher la possession ; et cette augmentation est d'autant plus grande que l'opposition qu'on lui veut faire lui parait plus forte. Il ne hait d'abord son ennemi que parce qu'il aime le bien ; et sa haine est d'autant plus grande que son amour est plus fort , parce que le mouvement de sa volonté dans sa haine n'est en effet ici qu'un mouvement d'amour , le mouvement de l'àme vers le bien n'étant pas différent de celui par lequel on en fuit la privation , comme l'on a déjà dit.
La troisième chose est le sentiment convenable à la passion ; et, dans celle-ci , c'est un sentiment de haine. Le mouvement de la haine est le même que celui de l'amour , mais le sentiment de la haine est tout différent de celui de l'amour; ce que chacun peut savoir par sa propre expérience. Les mouvements sont des actions de la volonté ; les sentiments sont des modifications de l'esprit. Les mouvements de la volonté sont les causes naturelles des sentiments de l'esprit, et ces sentiments de l'esprit entretiennent à leur tour les mouvements de la volonté dans leur détermination. Le sentiment
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de haine est en cet homme une suite naturelle du mouvement de sa volonté qui s'est excité à la vue du mal, et ce mouvement est ensuite entretenu par le sentiment dont il est cause.
Ce que nous venons de dire de cet homme loi pourrait arriver quand même il n'aurait point de corps; mais , parce qu'il est composé de deux parties naturellement unies , \e$ mouvements de son esprit se communiquent à son corps , et ceilx de son corps à son esprit. Ainsi la nouvelle détermination du mouvement de sa volonté produit naturellement une nouvelle détermination dans le mouvement des esprits animaux , laquelle est toujours différente dans toutes les passions, quoique le mouvement de l'âme soit presque toujours le même.
Les esprits sont donc poussés avec force dans les bras, les jambes et le visage, pour donner au corps la disposition nécessaire à la passion et pour répandre sur le visage t'air que doit avoir un homme que l'on ofTense, par rapport à toutes les circonstances de l'injure qu'il reçoit , et à la qualité ou à la force de celui qui la fait et de celui qui la souffre; et cet épanchement des esprits est d'autant plus fort , plus abondant et plus prompt , que le bien est plus grand , que l'opposition est plus forte, et que le cerveau en est plus vivement frappé.
Si donc la personne de laquelle nous parlons ne reçoit que par imagination quelque injure, ou s'il en reçoit une réelle, mais légère et qui ne fasse point d'ébranlement considérable dans son cerveau , l'épanchement des esprits animaux sera faible et languissant, et il ne sera peut-être pas assez grand pour changer la disposition du corps ordinaire et naturelle. Mais si l'injure est atroce et que son imagination soit échauffée , il se fera un grand ébranlement dans son cerveau , et les esprits se répandront avec tant de force qu'ils formeront en un moment sur son visage et sur son corps l'air et la contenance de la passion qui le domine. S'il est assez fort pour vaincre , son air sera menaçant et fier ; s'il est faible et qu'il ne puisse résister au mal qui va l'accabler, son air sera humble et soumis : ses gémissements et ses pleurs excitant naturellement dans les assistants, et même dans son ennemi , des mouvements de coml^assion, ils en tireront le secours qu'il ne pouvait espérer de ses propres forces. Il est vrai que si les assistants et l'ennemi de ce misérable ont déjà les esprits et les fibres de leur cerveau ébranlés
d'un mouvement violont et contraire à celui qui fait nailre la C4)m- ^ passion dans l'âme, les gémissements de cet homme ne feront que l'augmenter, et son malheur serait inévita))Ie s'il demeurait toujours dans le même air et dans la même contenance. Mais la nature y a bien pourvu ; car, à la vue de la perte prochaine d'un grand bien , il se forme naturellement sur le visage des caractères de rage et de désespoir si vifs et si surprenants, qu'ils désarment les plus passionnés et les rendent comme immobiles. Cette vue terrible et inopinée des traits de la mort peints par la main de la nature sur le visage d'un misérable arrête, dans Tennemi même qui en est frappé , le mouvement des esprits et du sang qui le portait à la vengeance ; et, dans te moment de faveur et d'audience, la nature, retraçant l'air humble et soumis sur le visage de ce misérable, qui commence à espérer à cause de l'immobilité et du changement d*air de son ennemi, les esprits animaux de cet ennemi reçoivent la détermination dont ils n'étaient pas capables un moment auparavant ; de sorte qu'il entre machinalement dans les mouvements de compassion , qui inclinent naturellement son âme à se rendre aux raisons de la charité et de la miséricorde.
Un homme passionné ne pouvant , sans une grande abondance < d'esprits , produire ni conserver dans son cerveau une image assez vive de son malheur et un ébranlement assez fort pour donner au corps une contenance forcée et extraordinaire, les nerfs qui répondent au dedans du corps de cette personne reçoivent , à la vue de quelque mal , les secousses et les agitations nécessaires pour faire couler dans tous les vaisseaux qui ont communication au cœur les humeurs propres pour produire les esprits que la passion demande. * Car les esprits animaux se répandant dans les nerfs qui vont au foie, à la rate, au pancréas , et généralement à tous les viscères , ils les agitent et les secouent, et ils expriment, par leur agitation , les humeurff que ces parties conservent pour les besoins de la machine.
Mais si ces humeurs coulaient toujours de la même manière dans le cœur, si elles y recevaient une pareille fermentation en i divers temps, et si les esprits qui en sont formés montaient également dans le cerveau , on ne verrait pas des changements si prompts dans les mouvements des passions. La vue d'un magistrat, par exemple, n'arrêterait pas un instant l'emportement d'un furieu\ qui court à la vengeance, et son visage tout ardent do sang et d'es-
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prilâ ne deviendrait pas tout d'un coup blême et mourant par l'appréhension de quelque supplice.
Ainsi, pour empêcher que ces humeurs mêlées avec le sang n'entrent toujours de la même manière dans le cœur, il y a des nerfs qui en environnent les artères , lesquels , en se serrant et en se relâchant par l'impression que la vue de l'objet et la force de l'imagination produisent dans les esprits, ferment et ouvrent le chemin à ces humeurs. Et afin d'empêcher que les mêmes humeurs ne reçoivent une pareille agitation et une pareille fermentation dans le cœur en divers temps , il y a d'autres nerfs qui en causent les battements; et ces nerfs, n'étant pas également agités dans les différents mouvements des esprits, ne poussent pas le sang avec la même force dans les artères. D'autres nerfs répandus dans le poumon distribuent l'air au cœur, en serrant et en relâchant les branches du canal qui sert à la respiration , et ils règlent de cette sorte la fermentation du sang par rapport aux circonstances de la passion qui domine.
Enfin , pour régler avec plus de justesse et de promptitude le cours des esprits, il y a des nerfs qui environnent les artères, tant celles qui montent au cerveau que celles qui conduisent le sang à toutes les autres parties du corps. De sorte que l'ébranlement du cerveau, qui accompagneja vue inopinée de quelque circonstance à cause de laquelle il est à propos de changer tous les mouvements de la passion , détermine subitement le cours des esprits vers les nerfs qui environnent ces artères , pour fermer par leur contraction le passage au sang qui monte vers le cerveau , et l'ouvrir par leur relâchement à celui qui se répand dans toutes les autres parties du corps.
Ces artères qui portent le sang vers le cerveau étant libres, et toutes celles qui le répandent dans tout le reste du corps étant fortement liées par ces nerfs , la tète doit être toute remplie de sang et le visage en doit être tout couvert. Mais , quelque circonstance venant à changer l'ébranlement du cerveau qui. causait cette disposition dans ces nerfs, les artères liées se délient, et les autres, au contraire, se serrent fortement. Ainsi la tête se trouve vide de sang , la pâleur se peint sur le visage , et le peu de sang qui sort du cœur, et que les nerfs dont nous avons parlé y laissent entrer pour entretenir la vie, descend presque tout dans les parties basses
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du corps : le cerveau manque d'esprits animaux, et tout le reste du corps est saisi de faiblesse et de tremblement.
Pour expliquer et pro.iver en détail les choses que nous venons de dire , il serait nécessaire de donner une cx>nnaissance générale de la physique et une particulière du corps humain. Mais ces deux sciences sont encore trop imparfaites pour conserver toute l'exactilude que je souhaiterais : outre que si je poussais plus avant cette matière, cela me conduirait bientôt hors de mon sujet; car il me suffit do donner ici une idée grossière et générale des passions, pourvu que cette idée ne soit point fausse.
Ces ébranlements du cerveau et ces mouvements du sang et des esprits sont la quatrième chose qui se trouve dans chacune de nos passions; et ils produisent la cinquième, qui est l'émotion sensible de rame.
Dans l'instant que les esprits animaux sont poussés du cerveau dans le reste du corps pour y produire les mouvements propres à entretenir la passion , l'âme est poussée vers le bien qu'elle aperçoit; et cela d'autant plus fortement que les esprits sortent du cerveau avec plus de force, parce que c'est le même ébranlement du cerveau qui agite l'âme et les esprits animaux.
Le mouvement de l'âme vers le bien est d'autant plus grand que la vue du bien est plus sensible; et le mouvement des esprits qui sortent du cerveau pour se répandre dans le reste du corps est d'autant plus violent que l'ébranlement des Gbres du cerveau , causé par l'impression de l'objet ou l'imagination, est plus fort.
Ainsi, ce même ébranlement du cerveau rendant la vue du bien plus sensible, il est nécessaire que l'émotion de l'âme dans les passions augmente avec la même proportion que le mouvement des esprits.
Ces émotions de l'âme ne sont pas différentes de celles qui suivent immédiatement de la vue intellectuelle du bien , desquelles nous avons parlé ; elles sont seulement plus fortes et plus vives , à cause de l'union de l'âme et du corps, et que cette vue qui les produit est sensible.
La sixième chose qui se rencontre est le sentiment de la passion ; sentiment d'amour, d'aversion , de désir, de joie , de tristesse. Ce sentiment n'est point différent de celui dont on a déjà parlé ; il est seulement plus vif, parce que le corps y a beaucoup de part. Mais
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il est toujours suivi d'un certain sentiment de douceur qui nous rend toutes nos passions agréables ; et c'est la dernière chose qui se trouve dans chacune de nos passions , comme nous avons déjik dit.
La cause de ce dernier sentiment est telle. A la vue de Tobjot de la passion ou de quelque circonstance nouvelle, une partie des esprits animaux sont poussés de la tête vers les parties extérieures du corps , pour le mettre dans la contenance que demande la passion ; et quelques auli^es esprits descendent avec force dans le cœur, les poumons et les viscères, pour en tirer les secours nécessaires, ce que nous avons déjà assez expliqué. Or il n'arrive jamais que le corps soit dans Tétat où il doit être, que l'âme n'en reçoive beaucoup de satisfaction ; et il n*arrive jamais que le corps soit dans un état contraire à son bien et à sa conservation , que Tâme no souffre beaucoup de peine. Ainsi , lorsque nous suivons les mouvements de nos passions et que nous n'arrêtons point le cours des esprits que la vue de l'objet de la passion cause dans notre corps , pour le mettre en l'état où il doit être par rapport à cet objet, l'âme reçoit par les lois de la nature ce sentiment de douceur et de satisfaction intérieure , à cause que le corps est dans l'état où il doit être. Au contraire, lorsque Pâme, suivant les règles de la raison, arrête ce cours des esprits et résiste à ces passions , elle souffre de la peine à proportion du mal qui en pourrait arriver au corps.
Car de même que la réflexion que l'âme fait sur elle est nécessairement accompagnée de la joie ou de la tristesse de l'esprit , et ensuite de la joie ou de la tristesse des sens , lorsque faisant son devoir et se soumettant aux ordres de Dieu elle reconnaît qu'elle est dans l'état où elle doit être, ou que s'abandonnant à ses passions elle est touchée de remords qui lui apprennent qu'elle est dans une mauvaise disposition; ainsi le cours des esprits excité pour le bien du corps est accompagné de joie ou de tristesse sensible, et ensuite de joie ou de tristesse spirituelle , selon que ce cours d'esprits animaux est empêché ou favorisé par la volonté.
Mais il y a celte différence remarquable entre la joie intellectuelle qui accompagne la connaissance claire du bon état de Tâme, et le plaisir sensible qui accompagne le sentiment cx)nfus de la bonne disposition du corps, que la joie intellectuelle est solide, sans remords , et aussi immuable que la vérité qui la cause ; et que
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la joio sensible est presque toujours accompagnée de la tristesse de Tesprit ou du remords de la conscience, qu'elle est inquiète et aussi inconstante que la passion ou l'agitation du sang qui la produit. Enfin la première est presque toujours accompagnée d'une très-grande joie des sens , lorsqu'elle est une suite de la connaissance d'un grand bien que l'âme possède ; et l'autre n'est presque jamais accompagnée de quelque joie de l'esprit , quoiqu'elle soit une suite d'un grand bien qui arrive seulement au corps, mais qui est contraire au bien de l'âme.
Il est pourtant vrai que, sans la grâce de Jésus-Christ, la douceur que l'âme goûte en s'abandonnant à ses passions est plus agréable que celle qu'elle ressent en suivant les règles de la raison. Et c'est cette douceur qui est l'origine de tous les désordres qui ont suivi le péché originel ; et elle nous rendrait tous esclaves de nos passions, si le fils de Dieu ne nous délivrait de leur servitude par la délectation de sa grâce. Car enfin les choses que je viens de dire pour la joie de l'esprit contre la joie des sens ne sont vraies que parmi les chrétiens ; et elles étaient absolument fausses dans la bouche de Sénèque , d'Épicure même , et enfin de tous les philosophes qui paraissaient les plus raisonnables ; parce que le joug de Jésus-Christ n'est doux qu'à ceux qui appartiennent à JésusOhrist, et sa charge ne nous semble légère que lorsque sa grâce la porte avec nous.