‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 87 sur 117 · DES PASSIONS DE L'AMB · texte numérisé non relu

DES PASSIONS DE L'AMB

mes. C'est ainsi quMls lâchent de se nieltre à couvert des reproches secrets de leur raison , et Dieu permet, pour punition de leurs crimes, qu'ils s'éblouissent de ces fausses lumières. Trompeuses lumières qui les aveuglent au lieu de les éclairer, mais qui les aveuglent d'un aveuglement qu'ils ne sentent point et dont ils ne souhaitent pas même d'être guéris. Dieu les livre à un sens réprouvé ; il les abandonne aux désirs de leur cœur , à des passions honteuses, à des actions indignes de l'homme, comme parle l'Écriture, a6n qu'après s'être engraissés dans leurs débauches ils soient dans toute Fétemité les victimes du sacrifice de sa colère.

Mais il faut délier le nœud de la difficulté qu'ils proposent. La secte de Zenon , n'ayant pu le délier , l'a coupé d'abord en niant que le plaisir fût un bien et que la douleur fût un mal. Mais cette défaite est bien cavalière pour des philosophes , et je ne crois pas qu'elle fasse changer de sentiment ceux qui reconnaissent par expérience qu'une grande douleur est une grande misère. Ainsi Zenon et toute la philosophie païenne ne peut résoudre la difficulté proposée par les épicuriens, et il faut avoir recours à une autre philosophie plus k)lide et plus éclairée.

Il est vrai que le plaisir est i)on et que la douleur est mauvaise ; que c'est le plaisir et la douleur que l'auteur de la nature a attaché à l'usage de certaines choses qui nous fait juger si elles sont bonnes ou si elles sont mauvaises , que nous devons user des bonnes et fuir les mauvaises, et suivre presque toujours les mouvements des passions. Tout cela est vrai , mais cela ne regarde que le corps. Il faut presque toujours se laisser conduire à ses passions et à ses désirs pour conserver son corps et pour continuer longtemps une vie semblable à celle des bêtes. Les sens et les passions ne nous sont donnés que pour le bien du conps. Le plaisir sensible est le caractère que la nature a attaché à l'usage de certaines choses, afin que, sans avoir la peine de les examiner par la raison , nous nous en servissions pour la conservation du corps , mais non pas afin que nous les aimassions. Car nous ne devons aimer que ce que nous reconnaissons très-certainement par la raison êti-o notre bien.

Nous sommes raisonnables , et Dieu qui est notre bien ne veut pas de nous un amour aveugle, un amour d'instinct, un amour pour ainsi dire forcé; mais un amour de choix , un amour éclairé , 11. 26

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un amour qui lui assujettisse notre esprit et notre cœur. 11 nous porte à l'aimer en nous faisant connaître par la lumière qui accompagne la délectation de sa grâce qu'il est notro bien ; mais il nous porte au bien du corps seulement par instinct et par un sentiment confus du plaisir, parce que le bien du corps ne mérite pas rap|>lication de notre esprit ni l'usage de notre raison.

De plus , notre corps n'est pas nous ; c'est une chose qui nous appartient, mais sans laquelle, absolument parlant, nous pou- ' vous subsister. Le bien de notre corps n'est donc pas notre bien. Les corps ne peuvent être le bien que des corps. Nous pouvons en user pour notre corps, mais nous ne devons pas nous y attacher. Notre âme a aussi son bien , savoir ce bien seul qui est au-dessus d'elle, qui seul la conserve, et qui seul produit en elle des sentiments de plaisir' ou de douleur. Car enfin tous les objets de nos sens sont par eux-mêmes incapables de se faire sentir; et il n'y a que Dieu qui nous apprenne qu'ils sont présents, par les sentiments qu'il nous ea donne. Et c'est ce que les philosophes païens ne comprenaient pas.

Nous pouvons et nous devons aimer ce qui est capable de nous faire sentir du plaisir , je l'avoue. Mais c'est par cette raison-là que nous ne devons aimer que Dieu , parce qu'il n'y a que Dieu qui puisse agir dans notre âme , et que les objets seil^bles ne peuvent au plus que remuer les organes de nos sens. Mais qu'importe, direz-vous, de quelle part viennent ces sentiments agréables! je veux les goûter. Ingrat que vous ètesl reconnaissez la main qui vous comble de biens. Vous exigez d'un Dieu juste des récompenses injustes; vous voulez qu'il vous récompense pour des crimes que vous commettez contre lui , et dans le temps même que vous les commettez. Vous vous servez de sa volonté immuable, qui est l'ordre et la loi de la nature, pour arracher de lui des faveufô que vous ne méritez pas, car vous produisez avec une adresse criminelle, dans votre corps, des mouvements qui l'obligent à vous faire goûter de toutes sortes de plaisirs. Mais la mort corrompra ce corps ; et Dieu , que vous avez fait servir à vos injustes désirs, vous fera servir à sa juste colère , il se moquera de vous a son tour.

Il est vrai que c'est une chose bien fâcheuse que la possession du bien du corps soit accompagnée du plaisir , et que la possession du

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bien de Tâme soit souvent jointe à ta peine et à la douleur. On peut croire que c'est un grand dérèglement, par celle raison que le plaisir étant le caractère du bien , comme la douleur celui du mal, nous devrions sentir inBniment plus de douceur dans Tamour de Dieu que dans Tusage des choses sensibles , puisque Dieu est le vrai ou plutôt Tunique bien de Fesprit. Cela arrivera certainement un jour , et il y a quelque apparence que cela était ainsi avant le péché. Au moins est-il constant qu'avant le péché on ne sentait point de douleur dans l'exercice de son devoir.

Mais Dieu s'est retiré de nous depuis la chute du premier homme. Il n'est plus notre bien par nature , il ne Test plus que par grâce ; car nous ne sentons plus naturellement de douceur dans son amour, et, bien loin de nous porter à l'aimer, il nous éloigne de lui. Si nous le suivons, il nous repousse; si nous co rons après lui, il nous frappe. Si nous nous opiniâtrons à le poursuivre , il continue de nous maltraiter , il nous fait souffrir des douleurs très-vives et trèssensibles. Mais lorsque, étant lassés de marcher dans les voies dures et pénibles de la vertu , sans être soutenus par le goût du bien ni fortifiés par quelque nourriture , nous nous repaissons des biens sensibles , il nous y attache par le goût du plaisir, et il semble qu'il nous veuille récompenser de ce que nous lui tournons le dos pour courir après ces faux biens. Enfin depuis le péché il semble que Dieu ne veuille plus que nous Taimions , ni que nous pensions à lui , ou que nous le regardions comme notre seul et unique bien. Ce n'est que par la douceur de la grâce de notre médiateur JÉsus- Chbist que nous sentons que Dieu est notre bien : car le plaisir étant la marque sensible du bien , nous sentons que Dieu est notre bien ; puisque, par la grâce de Jésus-Christ , nous aimons Dieu avec plaisir.

• Ainsi Fâme ne reconnaissant point son bien , ni par une vue claire ni par sentiment , sans la grâce de Jésus-Christ , elle prend le bien du corps pour le sien propre , elle l'aime et s'y attache encore plus étroitement par sa volonté qu'elle n'y était attachée par la première institution de la nature. Car le bien du corps étant demeuré le seul qui se fasse maintenant sentir, il agit nécessairement sur l'homme avec plus de force. Le cerveau en est plus vivement frappé , et par conséquent l'âme le sent et l'imagine d'une manière plus louchante. Les esprits animaux en sont agités avec

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plus de violence, et par conséquent la volonté l'aime avec plus d'ardeur et plus de plaisir.

L'âme pouvait, avant le péché, effacer du cerveau l'image trop vive du bien du corps et faire évanouir le plaisir sensible qui accompagnait cette image. Le cx)rps étant soumis à l'esprit , Vàme pouvait en un instant arrêter l'ébranlement des fibrœ du cerveau et l'émotion des esprits par la seule considération de son devoir. Mais depuis le péché cela n'est plus en sa puissance. Ces traces de l'imagination et ces mouvements des esprits ne dépendent plus d'elle , et , par une suite nécessaire , le plaisir qui est attaché par l'ordre de la nature à ces traces et à ces mouvements devient seul le maître du cœur. L'homme ne peut résister longtemps par ses propres forces à ce plaisir : il n'y a que la grâce qui le puisse vaincre entièrement; la raison seule ne le peut , parce qu'en un mot il n'y a que Dieu comme auteur de la grâce qui , pour ainsi dire , se puisse vaincre comme auteur de la nature, ou plutôt qui se puisse fléchir comme vengeur de la désobéissance d'Adam.

I>es stoïciens , qui n'avaient qu'une connaissance confuse des désordres du péché originel, ne pouvaient répondre aux épicuriens. Car leur félicité n'était qu'une idée; puisqu'il n'y a point de félicité sans plaisir, et qu'ils ne pouvaient goûter de plaisir dans les actions d'une solide vertu. Ils sentaient bien quelque joie en suivant les règles de leur vertu imaginaire , parce que la joie est une suite naturelle de la connaissance qu'a notre âme qu*elle est dans le meilleur état où elle puisse être. Cette joie de l'esprit pouvait leur soutenir le courage pour quelque temps, mais elle n'était pas assez forte pour résister à la douleur et pour vaincre le plaisir. L'orgueil secret, et non pas la joie, faisait bonne mine; et lorsqu'ils n'étaient plus en vue, ils perdaient toute leur sagosse et toute leur force , comme ces rois de théâtre qui perdent toute leur grandeur en unmoment.

Il n'en est pas de même des chrétiens qui suivent exactement les règles de l'Évangile. Leur joie est solide , parce qu'ils savent trèscertainement qu'ils sont dans le meilleur élat où ils puissent être. Tx3ur joie est grande , parce que le bien qu'ils goûtent par la foi et par Tespérance est infini. Car l'espérance d'un grand bien est toujours accompagnée d'une grande joie; et cotte joie est d'autant plus vive que l'espérance est plus forte, parce qu'une forte espérance,

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faisant imaginer le bien comme présent, produit nécessairement la joio, et même le plaisir sensible qui accompagne toujours la présence du bien. Leur joie n'est point inquiète, parce qu*elle est fondée sur les promesses d'un Dieu, confirmée par le sang du Fils de Dieu, entretenue par la paix intérieure et par la douceur inexplicable de la charité que le Saint-Esprit répand dans leur cœur. Rien ne les peut séparer de leur vrai bien, lorsqu'ils le goûtent et qu'ils se plaisent en lui par la délectation de la grâce. Les plaisirs des biens du corps ne sont point si grands que ceux qu'ils ressentent dans l'amour de Dieu. Ils aiment le mépris et la douleur, ils se nourrissent d'opprobre, et le plaisir qu'ils trouvent dans les souffrances, ou plutôt le plaisir qu'ils trouvent en Dieu lorsqu'ils méprisent tout le reste pour s'unir à lui, est si violent qu'il les transporte, qu'il leur fait parler un langage tout nouveau , et qu'ils so gloriQent môme comme les apôtres dans leurs misères et dans les injures qu'ils ont souffertes. Mais pour les apôtres ils sortirent du conseil , dit l'Écriture , tout remplis de joie de ce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de JÉSUS *. Telle est la disposition d'esprit des véritables chrétiens lorsqu'ils ont reçu les derniers affronts pour la défense de la vérité.

Jésus-Christ étant venu rétablir l'ordre que le péché avait renversé , et Tordre demandant que les plus grands biens soient accompagnés des plaisirs les plus solides, il est visible que les choses doivent arriver comme on vient de le dire. Mais, outre la raison, nous avons encore l'expérience; car dès qu'une personne forme seulement la résolution de mépriser tout pour Dieu , il est d'ordinaire touché d'un plaisir ou d'une joie intérieure qui lui fait sentir aussi vivement que Dieu est son bien qu'il le connaissait clairement.

T^es vrais chrétiens nous assurent tous les jours que la joio qu'ils ont de n'aimer et de ne servir que Dieu ne se peut exprimer , et il est bien juste do les croire touchant ce qui se passe dans eux-mêmes. Les impies au contraire sont toujours dans des inquiétudes mortelles; et ceux que le monde partage avec Dieu , partagent aussi la joie des justes et les inquiétude* des impies. Ils se plaignent de leurs misères, et il est juste aussi de croire que leurs

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plaintes ne sont poinl sans fondement. Dieu blesse les hommes dans le fond de leur cœur lorsqu'ils aiment autre chose que lui , et c'est cette blessure qui fait la véritable misère. Il répand une joie excessive dans leurs esprits lorsqu'ils s'attachent uniquement à lui , et c'est cette joie qui fait la solide félicité. L'abondance des richesses et l'élévation des honneurs sont hors de nous, ils ne peuvent nous guérir lorsque Dieu nous blesse. La pauvreté et le mépris sont aussi hors de nous, et ils ne peuvent nous blesser lorsque Dieu nous défend.

11 est clair par les choses que nous venons de dire que l'objet de nos passions n'est point notre bien ; que nous ne devons en suivre les mouvements que pour la conservation de notre vie; que le plaisir sensible est à l'égard de notre bien ce que nos sensations sont à l'égard de la vérité , et que , de même que nos sens nous trompent touchant la vérité, nos passions nous trompent touchant notre bien ; que l'on doit se rendre à la délectation de la grâce , parce qu'elle nous porte avec évidence à l'amour du vrai bien , qu'elle n'est point suivie des reproches secrets de la raison, comme l'instinct aveugle et le plaisir confus des passions ,et qu'elle est toujours accompagnée d'une secrète joie conforme à l'état dans lequel nous sommes; qu'enfin , n'y ayant que Dieu qui puisse agir dans l'esprit de l'homme, l'homme ne peut trouver de félicité hors do Dieu , si on ne suppose ou que Dieu récompense la désobéissance , ou qu'il commande d'aimer davantage ce qui mérite le moins d'être aimé.

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