DES PASSIONS DB L'AME
dans rétat où il doit être. Toutes ces choses se passent dans l'âme et dans le corps naturellement et machinalement, je veux dire sans qu'elle y ait part, et il n'y a que notre seul consentement qui soit véritablement de nous. C'est aussi ce consentement qu'il faut régler, qu'il faut conserver libre , malgré tous les efforts des passions. C'est à Dieu seul à qui il faut soumettre sa liberté : il ne faut se rendre qu'à la voix de l'auteur de la nature , à l'évidence intérieure, aux reproches secrets de sa raison. II ne faut consentir que lorsqu'on voit clairement que l'on ferait mauvais usage de sa liberté si l'on ne voulait pas consentir; c'est là la principale règle qu'il faut observer pour éviter l'erreur et le péché.
II n'y a que Dieu seul qui nous fasse voir avec évidence que nous devons nous rendre à ce qu'il souhaite de nous ; il ne faut dono être esclave que de lui seul. Il n'y a point d'évidence dans les attraits et les caresses , dans les menaces et les frayeurs que les passions causent en nous; ce ne sont que des sentiments confus et obscurs auxquels il ne se faut point rendre. Il faut attendre qu'une lumière plus pure nous éclaire , que ces faux jours des passions se dissipent , et que Dieu parle. Il faut rentrer en nousmêmes et chercher en nous celui qui ne nous quitte jamais et qui nous éclaire toujours. Il parle bas, mais sa voix est distincte; il éclaire peu , mais sa lumière est pure. Non , sa voix est aussi forte qu'elle est distincte, sa lumière est aussi vive et aussi éclatante qu'elle est pure ; mais nos passions nous tiennent toujours hors de chez nous , et par leur bruit et leurs ténèbres elles nous empêchent d*être instruits de sa voix et éclairés de sa lumière. II parle même à ceux qui ne l'interrogent pas ; et ceux que les passions ont emportés le plus loin entendent néanmoins quelques-unes de ses paroles; mais des paroles fortes, menaçantes et terribles, plus perçantes qu'une épée à deux tranchants, qui pénètre jusque dans les replis de l'âme , et qui discerne les pensées et les mouvements du cœur; car tout est à découvert devant ses yeux, et il ne peut voir les déréglwients des pécheurs sans leur en faire intérieurement de sanglants reproches *. Il faut donc rentrer en nousmêmes et nous rapprocher de lui. Il faut l'interroger, l'écouler et lui obéir; car, si nous l'écoutons toujours, nous ne serons jamais
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trompés ; et si nous lui obéissons toujours , nous ne serons jamais assujettis à l'inconstance des passions et aux misères dues au |)éché.
Il ne faut pas s'imaginer , comme certains esprits forls que Torgueil des passions a réduits à la condition des bêtes , et qui , ayant longtemps méprisé la loi de Dieu , semblent enfin n'en connaître plus d'autre que celle de leurs passions infâmes; il ne faut pas, dis-je, s'imaginer, comme ces hommes de chair et de sang, que ce soit suivre Dieu et obéir à la voix de l'auteur de la nature, que de suivre les mouvements de ses passions et obéir aux désirs secrets de son cœur. C'est là le dernier aveuglement, c'est, selon saint Paul , la peine temporelle de l'impiété et de l'idolâtrie , c'està-dire la punition des plus grands crimes *. En effet cette peine est d'aulant plus grande qu'au lieu d'apaiser la colère de Dieu, comme toutes les autres punitions de ce monde, elle l'irrite et l'augmente sans cesse jusqu'au jour terrible auquel cette juste colère éclatera sur les pécheurs.
Cependant leurs raisonnements ne manquent pas de vraisemblance , ils semblent fort conformes au sens commun , ils sont favorisés des passions , et toute la philosophie de Zenon ne saurait sans doute les détruire. Il faut aimer le bien , disent-ils ; le plaisir est le caractère que la nature a attaché au bien, et c'est par ce caractère, qui ne peut être trompeur puisqu'il vient de Dieu, que nous le discernons du mal. Il faut fuir le mal, disentrils encore ; la douleur est le caractère que la nature a attaché au mal , et c'est par ce caractère , qui ne peut être trompeur puisqu'il vient de Dieu , que nous le discernons du bien. On goûte du plaisir quand on s'abandonne à ses passions; on sent de la peine et de la douleur quand on y résiste. Donc l'auteur de la nature veut que nous nous abandonnions à nos passions et que nous n'y résistions jamais , puisque le plaisir et la douleur qu'il nous fait sentir dans ces rencontres sont des preuves certaines de ses volontés sur nous. C'est donc suivre Dieu que de suivre les désirs de son cœur, et c'est < obéir à sa voix que de se rendre à cet instinct de la nature qui nous porte à satisfaire nos sens et nos passions. C'est de celte sorte qu'ils raisonnent et qu'ils se confirment dans leurs opinions infâ*
» nom. c. I.