‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 107 sur 170 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Kx«;mple.s de quelques erreurs de physique dans lesquelles on tombe, parce qu'on suppose que des êtres qui difïerent dans leur nature, leurs qualités, leur étendue, leur durée et leur proportion, sont semblables en toutes ces choses.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que les hommes font un jugement précipité quand ils jugent que tous les êtres ne sont que de deux sortes, esprits ou corps. Nous montrerons dans ceux qui suivent qu'ils ne font pas seulement des jugements précipités, mais qu'ils en font de très-faux et qui sont les principes d'un nombre infini d'erreurs, lorsqu'ils jugent que les êtres ne sont pas différents dans leurs rapports ni dans leurs manières, à cause qu'ils n'ont point l'idée de ces différences.

Il est constant que l'esprit de l'homme ne cherche que les rapports des choses, premièrement ceux que les objets qu'il considère peuvent avoir avec lui, et ensuite ceux qu'ils ont les uns avec les autres; car l'esprit de l'homme ne cherche que son bien et la vérité. Pour trouver son bien , il considère avec soin par la raison et par le goût ou le sentiment si les objets ont un rapport de convenance avec lui. Pour trouver la vérité, il considère si les objets ont rapport d'égalité ou de ressemblance les uns avec les autres, ou quelle est précisément la grandeur qui est égale à leur inégalité. Car de même que le bien n'est le bien de l'esprit que parce qu'il lui est convenable, ainsi la vérité n'est vérité que par le rapport d'égalité /ou de ressoml)lance qui se trouve entre deux ou plusieurs choses: ' soit entre deux ou plusieurs objets, comme entre une aime et de la toile, car il est vrai que (;ette toile a une aune, parce qu'il y a égalité entre l'aune et la toile; soit entre deux ou plusieurs idées, . comme entre les deux idées de trois et trois et celle de six ; car il est

vrai que trois et trois font six , ù cause qu'il y a égaliU» entre les deux idées de trois et trois et celle de six ; soit enfin entre les idées et les choses, quand les idées représentent ce que les choses sont ; car lorsque je dis qu'il y a un soleil, ma proposition est vraie^ parce que les idées que j'ai d'existence et de soleil représentent que le soleil existe et que le soleil existe véritablement. Toute l'action et toute l'attention de l'esprit aux objets n'est donc que pour tâcher d'en découvrir les rapports , puisqu'on ne s'applique aux choses que pour en reconnaître la vérité ou la bonté.

Mais, comme nous avons déjà dit dans le chapitre précédent, l'attention faligue beaucoup l'esprit. Il se lasse bientôt de résister à l'impression des sens qui le détourne de son objet et qui l'emporte vers d'autres que l'amour qu'il a pour son corps lui rend agréables. Il est extrêmement borné , et ainsi les différences qui sont entre les sujets qu'il examine étant infinies ou presque infinies, il n'est pas capable de les distinguer. L'esprit suppose donc des ressemblances imaginaires oîi il ne remarque pas de différences positives et réelles; les idées de ressemblance lui étant plus présentes, plus familières et plus simples que les autres. Car il est visible que la ressemblance ne renferme qu'un rapport, et qu'il ne faut qu'une seule idée pour juger que mille choses sont semblables ; au lieu que pour juger sans crainte de se tromper que mille objets sont différents entre eux , il est absolument nécessaire d'avoir présentes à l'esprit mille idées différentes.

Les hommes s'imaginent donc que les choses de différente nature, .sont de même nature, et que les choses de même espèce ne diffèrent presque point les unes des autres. Ils jugent que les choses inégales sont égales, que celles qui sont inconstantes sont constantes, et que celles qui sont sans ordre et sans proportion sont trèsordonnées et très-proportionnées. En un mot, ils croient souvent que des choses différentes en nature, en qualité, en étendue, en durée et en proportion, sont semblables en toutes ces chos^. Mais cela mérite d'être expliqué plus au long par quelques exemples, parce que c'est la cause d'un nombre infini d'erreurs.

L'esprit et le corps, la substance qui pense et celle qui est étendue, sont deux genres d'êtres tout à fait différents et entièrement opposés : ce qui convient à l'un ne peut convenir à l'autre. Cependant la plupart des hommes faisant peu d'attention aux propriétés de la pensée et étant continuellement touchés par les corps , ont regardé l'âme et le corps comme une seule et même chose : ils ont imaginé de la ressemblance entre deux choses si différentes. Ils ont voulu que l'âme fût matérielle , c'est-à-dire étendue dans tout le

corps et figurée comme le corps. Ils ont attribué à l'esprit ce qui ne peut convenir qu'au corps.

De plus, les hommes sentant du plaisir, de la douleur, des odeurs, des saveurs, etc., et leur corps leur étant plus présent que leur âme même ; c'est-à-dire s'imaginant facilement leur corps, et ne pouvant imaginer leur àme, ils lui ont attribué les qualités de sentir, d'imaginer, et quelquefois môme celle de concevoir, qui ne peuvent appartenir (ju'à l'ûme. Mais les exemples suivants seront plus sensibles.

Il est certain que tous les corps naturels, ceux-là même que l'on appelle de môme espèce, diffèrent les uns des autres; que de l'or n'est pas tout à fait semblable à de l'or, et qu'une goutte d'eau est différente d'une autre goutte d'eau. Il en est de tous les corps de même espèce comme des visages. Tpus les visages ont deux yeux, un nez, une bouche, etc.; ce sont tous des visages et des visages d'hommes, et cependant on peut dire qu'il n'y en eut jamais deux tout à fait semblables. De même un morceau d'or a des parties fort semblables à un autre morceau d'or, et une goutte d'eau a assurément beaucoup de ressemblance avec une autre goutte d'eau ; néanmoins on peut assurer que l'on n'en peut pas donner deux gouttes, fussent-elles prises de la même rivière, qui* se ressemblent entièrement. Toutefois les philosophes supposent sans réflexion des ressemblances essentielles entre les corps de même espèce, ou des ressemblances qui consistent dans l'indivisible ; car les essences des choses consistent dans un indivisible selon leur fausse opinion.

La raison pour laquelle ils tombent dans une erreur si grossière, c'est qu'ils ne veulent pas considérer avec quelque soin les choses, sur lesquelles cependant ils composent de gros volumes. Car de même qu'on ne met pas une parfaite ressemblance entre les visages, parce que l'on a soin de les regarder de près , et que l'habitude qu'on a prise de les distinguer fait que l'on en remarque les plus petites différences ; ainsi , si les philosophes considéraient la nature avec quelque attention , ils reconnaîtraient assez de causes de diversités dans les choses mêmes qui nous causent les mêmes sensations et que nous appelons pour cela de même espèce, et ils n'y supposeiaicnt pas si facilement des ressemblances essentielles. Des aveugles auraient tort s'ils supposaient une ressemblance essentielle entre les visages qui consistât dans l'indivisible, à cau.sc qu'ils n'en aperçoivent pas sensiblement les différences. Les philosophes ne doivent donc pas supposer do telles ressemblances dans les corps de même espèce, à cause qu'ils n'y remarquent point de différences.

L'inclination que nous avons à supposer de la ressemblance dans les choses nous porte encore à croire qu'il y a un hombre déterminé de différences et de formes, et que ces formes ne sont point capables de plus et de moins. Nous pensons que tous les corps diffèrent les uns les autres comme par degrés, que ces degrés même gardent de certaines proportions entre eux. En un mot, nous jugeons des choses matérielles comme des nombres.

Il est clair que cela vient de ce que l'esprit se perd dans les rapports des choses incommensurables, comme sont les différences infinies qui se trouvent dans les corps naturels ; et qu'il se soulage quand il imagine quelque ressemblance ou quelque proportion entre elles , parce qu'alors il se représente plusieurs choses avec une très-grande facilité. Car comme j'ai déjà dit, il ne faut qu'une idée pour juger que plusieurs choses s^ ressemblent , et il en faut plusieurs pour juger qu'elles diffèrent entre elles. Par exemple, si l'on sait le nombre des anges, et que pour chaque ange il y ait dix archanges, et que pour chaque archange il y ait dix trônes, et ainsi de suite en gardant la même proportion d'un à dix jusqu'au dernier ordre des intelligences , l'esprit peut savoir quand il voudra le nombre de tous ces esprits bienheureux et même en juger à pea près tout d'une vue en y faisant une forte attention, ce qui lui plaît mfiniment. Et c'est ce qui peut avoir porté quelques personnes à juger ainsi du nombre des esprits célestes , comme il est arrivé à quelques philosophes , qui ont mis une proportion décuple de pesanteur et de légèreté entre les éléments, supposant le feu dix fois plus léger que l'air, et ainsi des autres.

Quand l'esprit se trouve obligé d'admettre des différences entre les corps par les différentes sensations qu'il en a , et encore par quelques autres raisons particulières , il n'en met toujours que le moins qu'il peut. C'est par cette raison qu'il se persuade facilement que les essences des choses consistent dans l'indivisible, et qu'elles sont semblables aux nombres , comme nous venons de dire, parce qu'alors il ne lui faut qu'une idée pour se représenter tous les corps qu'ils appellent de même espèce. Si on met, par exemple, un verre d'eau dans un muid de vin, les philosophes veulent que l'essence du vin demeure toujours la même, et que l'eau soit convertie en vin ; que de même, qu'entre trois et quatre il ne peut y avoir de nombre, puisque la véritable unité est indivisible, qu'ainsi il est nécessaire que l'eau soit convertie en la nature et en l'essence du vin, ou que le vin perde sa nature ; que de même que tous les nombres de quatre sont tout à fait semblables^ qu'ainsi l'essence de l'eau «fit toulà fait semblable dans^ toutes le? eaux ; que comme le nom-

bro de trois digère essentiellement du nombre de deux, et qu'il ne peut avoir les mêmes propriétés que lui , qu'ainsi deux corps de différente espèce différent essentiellement, et d'une telle manière qu'ils n ont jamais les mêmes propriétés qui viennent de l'essence, et d'autres semblables. Cependant si les hommes considéraient les véritables idées des choses avec quelque attention , ils découvriraient bientôt que tous les corps étant étendus, leur nature ou leur essence n'a rien de semblable aux nombres , et qu'elle ne peut consister dans Tindivisible.

Les hommes ne supposent pas seulement l'identité de la ressemblance ou de la proportion dans la nature, dans le nombre et dans les différences essentielles des substances; ils en supposent dans tout ce qu'ils aperçoivent. Presque tous les hommes jugent que toutes les étoiles fixes sont attachées au ciel comme à une voûte dans une égale distance de la terre. Les astronomes ont prétendu pendant long-temps que les planètes tournaient par des cercles parfaits, et ils en ont inventé un très-grand nombre, comme les concentriques, les excentriques, les épicycles, les déférents et les équants, pour expliquer les phénomènes qui contredisent leur préjugé.

Il est vrai que dans ces derniers siècles les plus habiles ont corrigé Terreur des anciens , et qu'ils croient que les planètes décrivent certaines ellipses par leur mouvement. Mais s'ils prétendent que ces ellipses soient régulières, comme on est porté à le croire, à cause que l'esprit suppose la régularité où il ne voit pas d'irrégularité, ils tombent dans une erreur d'autant plus difficile à corriger que les observations que l'on peut faire sur le cours des planètes ne peuvent pas être assez exactes ni assez justes pour montrer l'irrégularité de leurs mouvements. Il n'y a que la physique qui ])uis5e corriger cette erreur, car elle est bien moins sensible que celle qui se rencontre dans le système des cercles parfaits.

Mais il est arrivé une chose assez particulière touchant la distance et le mouvement des planètes; car les astronomes n'y ayant pu trouver de proportion arithmétique ou géométrique, cela répugnant manifestement aux observations, quelques-uns se sont imaginé qu'elles gardaient une sorte de proportion qu'on appelle harmonique dans leurs distances et dans leurs mouvements. De là vient qu'un astronome de ce siècle, dans son* Almageste nouveau^ commence la section qui a pour tilre De systemate mundi harmonica, par ces paroles : // n'y a point d astronome, pour peu versf quil soit dans ce qui regarde V astronomie, qui ne reconnadsse une

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