‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 112 sur 170 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. L'inclination pour le bien en général est le principe de l'inquiétude de notre volonté. — II. Et par conséquent de notre peu d'application et de notre ignorance. — III. Premier exemple, la morale peu connue du commun dos homme .

— IV. Second exemple, l'immortalité de l'âme contestée par quelques personnes.

— V. Que notre ignorance est extrême à Tégatd des choses abstraites, ou qu! n'ont guère do rapport à nous.

1. Celte vaste capacité qu'a la volonté pour tous les biens en général , à cause qu'elle n'est faite que pour un bien qui renferme en soi tous les biens , ne peut être remplie par toutes les choses que l'espHt lui représente ; et cependant ce mouvement continuel que Dieu lui imprime vers le bien ne peut s'arrêter. Ce mouvement, ne ressant jamais, donne nécessairement à l'esprit une agitalion con-

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(iniiollo ; la volonté qui cliercho ce ([irelle désire oblige Tespril de se le l'eprésenter sous tontes sortes d'objets. L'esprit se les représente , mais l'ànie ne les goùle pas ; ou , si elle les goûte , elle ne s'en contente pas. L'àine ne les goûte pas , jïarce que souvent la vue de Tesprit n'est point accompagnée de plaisir ; car c'est par le plaisir que Tàme goûte son bien ; et l'àme ne s'en contente pas, parce qu'il n'y a rien qui puisse arrêter le mouvement de Tàme (pie celui qui le lui imprime. Tout ce que l'esprit se représente comme son bien est fini; et tout ce qui est fini peut détourner pour un moment notre amour, mais il ne peut le fixer. Lorsque 1 esprit considère des objets fort nouveaux et fort extraordinaires, ou ([ui tiennent quelque chose de 1 infini, la volonté souffre pour quel(|ue temps qu'il les examine avec attention , parce qu'elle espère y trouver ce (fu'elle cherche, et que ce qui paraît infini porte le caractère de son vrai bien; mais, avec le temps, elle s'en dégoûte aussi bien que des autres. Elle est donc toujours inquiète, parce qu'elle est portée à chercher ce qu'elle ne peut jamais trouver et ce qu'elle espère toujours de trouver ; et elle aime le grand, l'extraordinaire et ce qui tient de l'infini, parce que, n'ayant pas trouvé son vrai bien dans les choses communes et familières, elle s'imagine le trouver dans celles qui ne lui sont point connues. Nous ferons voir, dans ce chapitre, que l'inquiétude de notre volonté est une des principales causes de l'ignorance où nous sommes et des erreurs où nous tombons sur une infinité de sujets; et, dans les deux suivants, nous expliquerons ce que produit en nous l'inclination que nous avons pour tout ce qui a quelque chose de grand et d'extraordinaire.

II. ïl est assez évident par les choses que l'on a dites, premièrement, que la volonté n'applique guère l'entendement qu'à des objets qui ont (juelque rapport avec nous , et qu'elle néglige fort les autres ; car, souhaitant toujours la félicité avec ardeur et par l'impression de la nature, elle ne tourne l'entendement que vers les choses qui nous paraissent utiles et (pii nous causent quelque plaisir.

Secondement , (fue la volonté ne permet pas (pie renten(jement s'occupe long-temps à des choses même (pu lui donnent quelune plaisir, parce ([ue , comme on vient de dire , toutes les choses crééepeuvent bien nous plaire pour (juehfue temps, mais nous nous en dégoûtons bienl(jt après , et alors notre esprit s'en détourne et cherche ailleui's de (pioi se satisfaire.

Troisièmement, (pie la volonté est excitée à faire ainsi courir Tesprit d'objet en objet, parce cpi'il n'est jamais sans lui représ(^nler confusément, et comme de loin, (^eliii (jiii coîUient en soi tous It-

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èlrps, comme nous l'avons dit dans le troisième livre. Car la volonté voulant, pour ainsi dire , approcher davantage de soi son vrai bien pour en être touchée et pour en recevoir le mouvement qui l'anime , elle excite Tentendemenl à se le représenter par quelque endroit. Mais alors ce n'est plus l'être général et universel , ce n'est plus l'être infiniment parfait que l'esprit aperçoit ; c'est quelque chose de borné et d'imparfait , qui ne pouvant arrêter le mouvement de la volonté ni lui plaire long-temps, elle l'abandonne pour courir après quelque autre objet.

Cependant l'attention et l'application de l'esprit étant absolument nécessaire pour découvrir les vérités un peu cachées , il est manifeste que le commun des hommes doit être dans une ignorance très-grossière à l'égard même des choses qui ont quelque rapport à eux , et qu'ils sont dans un aveuglement inconcevable à l'égard de toutes les vérités abstraites et qui n'ont point de rapport sensible avec eux. Mais il faut tâcher de faire sentir ces choses par des exemples.

111. Il n'y a point de science qui ait tant de rapport à nous que la morale; c'est elle qui nous apprend tous nos devoirs à l'égard de Dieu , de notre prince , de nos parents , de nos amis , et généralement de tout ce qui nous environne. Elle nous enseigne même le chemin qu'il faut suivre pour devenir éternellement heureux ; et tous les hommes sont dans une obligation essentielle , ou plutôt dans une nécessité indispensable de s'y appliquer uniquement. Cependant il y a six mille ans qu'il y a des hommes , et cette science est encore fort imparfaite.

Cette partie de la morale qui regarde ce que l'on doit à Dieu , et qui sans doute est la principale , puisqu'elle a rapport à l'éternité , n'a presque point été connue des plus savants, et l'on trouve encore à présent des personnes d'esprit qui n'en ont aucune connaissance. Cependant c'est la partie de la morale la plus facile ; car, premièrement, quelle difficulté y a-t-il à reconnaître qu'il y a un Dieu? Tout ce que Dieu a fait le prouve ; tout ce que les hommes et les bêtes font le prouve ; tout ce que nous pensons , tout ce que nous voyons , tout ce que nous sentons le prouve ; en un mot , il n'y a rien qui ne prouve l'existence de Dieu ou qui ne la puisse prouver à des esprits attentifs et qui s'appliquent sérieusement à rechercher l'auteur de toutes choses.

En second lieu , l est évident qu'il faut suivre les ordres de Dieu pour être heureux; car, étant puissant et juste, on ne peut lui désobéir sans être puni , ni lui obéir sans être récompensé. Mais que demande-t-il de nous? Que nous l'aimions, que notre esprit soit

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occupé de lui , que notro cœur soit tourné vers lui. Car pourquoi a-t-il créé les esprits? Certainement il ne peut rien faire que pour lui : il ne nous a donc faits que pour lui , et nous sommes indispensablement obligés à ne point détourner ailleurs l'impression d'amour qu'il conserve sans cesse en nous afin que nous l'aimions sans cesse.

Ces vérités ne sont [)as fort difliciles à découvrir pour peu que Ton s'y applique. Cependant ce seul principe de morale : que pour être vertueux et heureux, il est absolument nécessaire d'aimer Dieu sur toutes choses et en toutes choses , est le fondement de toute la morale chrétienne. Il ne faut pas aussi s'appliquer extrêmement pour en tirer toutes les conséquences dont nous avons besoin , pour établir les règles générales de notre conduite, quoiqu'il y ait trèspeu de personnes qui les tirent , et que l'on dispute encore tous les jours sur des questions de morale qui sont des suites immédiates et nécessaires d'un principe aussi évident qu'est celui-là.

Les géomètres font toujours quelques nouvelles découvertes dans leur science; ou, s'ils ne la perfectionnent pas beaucoup, c'est qu'ils ont déjà tiré de leurs principes les conséquences les plus utiles et les plus nécessaires. Mais la plupart des hommes semblent incapables de rien conclure du premier principe de la morale : toutes leurs idées s'évanouissent et se dissipent lorsqu'ils veulent seulement y penser, parce qu'ils ne le veulent pas comme il faut ; et ils ne le veulent pas j)arce qu'ils ne le goûtent pas ou parce qu'ils s'en dégoûtent trop lot a[)rès qu'ils l'ont goûté. Ce principe est abstrait, métaphysique, purement intelligible : il ne se sent pas, il ne s'imagine pas. Il ne parait donc pas solide à des yeux charnels ou à des esprits (pji ne voient (jue [)ar les yeux. Il ne se trouve rien dans la considération sèche et abstraite de ce principe qui puisse faire cesser l'inquiétude de leur volonté et qui puisse fixer la vue de leur esprit pour le considérer avec (fuelque attention. Quelle espérance donc qu'ils le voient bien , qu'ils le comprennent bien et qu'ils en concluent directement ce qu'ils en doivent conclure?

Si les hommes ne comprenaient qu'imparfaitement cette proposition de géométrie : que les côtés des triangles semblables sont proportionnels entre eux, certainement ils ne seraient pas de grands géomètres. Mais si , outre cette vue confuse et imparfaite de cette proposition fondamentale de géométrie, ils avaient encore quelque intérêt (jue les cotés des triangles semblables ne fussent pas proportionnels , et que la fausse géométrie fut aussi commode pour leurs inclinations perverses que la fausse morale, ils pourraienl bien faire des paralogismes aussi absurdes en géométrie qu'en mn-

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d'ère de morale , parce que leurs erreurs leur seraient agréables , elque la vérité ne ferait que les embarrasser, que les étourdir et que les fâcher.

Il ne faut donc pas s'étonner de l'aveuglement des honwnes qui vivaient dans les siècles passés , pendant lesquels l'idolàtrio régnait dans le monde , ou de ceux qui vivent maintenant, et qui ne sont point encore éclairés par la lumière de l'Évangile. Il fallait que la sagesse éternelle se rendit enfin sensible pour instruire des hommes qui n'interrogent que leurs sens. Il y avait quatre mille ans que la vérité parlait à leur esprit; mais ne rentrant point dans euxmêmes, ils ne l'entendaient pas : il fallait qu'elle parlât à leurs oreilles. La lumière qui éclaire tous les hommes luisait dans leurs ténèbres sans les dissiper, ils ne pouvaient même la regarder ; il fallait que la lumière intelligible se voilât et se rendît visible ; il fallait que le Verbe se fît chair, et que la sagesse cachée et inaccessible aux hommes charnels les instruisit d'une manière charnelle , camaliter, dit saint Bernard*. La plupart des hommes, et principalement les pauvres, qui sont le plus digne objet de la miséricorde et de la providence du Créateur, ceux qui sont obligés de travailler pour gagner leur vie , sont extrêmement grossiers et stupides : ils n'entendent que parce qu'ils ont des oreilles, et ils ne voient que parce qu'ils ont des yeux. Ils sont incapables de rentrer en eux - mêmes par quelque effort d'esprit , pour y interroger la vérité dans le silence de leurs sens et de leurs passions. Ils ne peuvent s'appliquer à la vérité , parce qu'ils ne peuvent la goûter ; et souvent ils ne s'avisent pas même de s'y appliquer, parce qu'ils ne s'avisent pas de s'appliquer à ce qui ne les touche pas. Leur volonté inquiète et volage tourne incessamment la vue de leur esprit vers tous les objets sensibles qui leur plaisent et qui les divertissent par leur variété ; car la multiplicité et la diversité des biens sensibles sont cause que l'on en reconnaît moins la vanité, et que l'on est toujours dans l'espétance d'y rencontrer le vrai bien que l'on désire.

Ainsi , quoique les conseils que Jésus-Christ, comme homme, comme auteur de notre foi, nous donne dans l'Évangile, soient beaucoup plus proportionnés à la "faiblesse de notre esprit que ceux que le même Jésus-Christ, comme sagesse éternelle , comme vérité intérieure, comme lumière intelligible , nous inspire dans le plus secret de notre raison; quoique Jésus -Christ rendeces conseils agréables par sa grâce , sensibles par son exemple , convaincants par ses miracles, les hommes sont si stupides et si incapables de réflexion, même sur les choses qu'il leur est de la der-*

1; Serm. 39, ih natali Domiaû

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niùnî consétiuence de bien savoir, qu'ils n'y pensent presque jamais comme ils le doivent. Peu de gens voient la beauté de l'Évangile; peu de gens con(;oivent la solidité et la nécessité des conseils de Jésus-Clirist; peu les méditent, peu s'en nourrissent et s'en fortilient, l'agitation continuelle de la volonté qui cherche le goût du bien ne permettant pas que l'on s'arrête à des vérités qui semblent Ten priver. Voici une autre preuve de ce que je dis.

IV. Les impics doivent sans doute se mettre fort en peine de savoir si leur ame est mortelle, comme ils le pensent, ou si elle est immortelle, conmie la foi et la raison nous l'apprennent. C'est là une chose de la dernière conséquence pour eux, il y va de leur éternité, et le repos même de leur esprit en dépend. D'où vient donc qu'ils ne le savent pas, ou qu'ils demeurent dans le doute, si ce n'est qu'ils ne sont pas capables d'une attention un peu sérieuse, et que leur volonté inquiète et corrompue ne permet pas à leur esprit de regarder tixement les raisons, qui sont contraires aux sentiments qu'ils voudraient être véritables? Car enfin est-ce une chose si difficile à-reconnaître que la différence qu'il y a entre l'âme et le corps, entre ce qui pense et ce qui est étendu? Faut-il apporter une si grande attention d'esprit pour voir qu'une pensée n'est rien de rond ni de carré, que l'étendue n'est capable que de dilTérentes ligures et de différents mouvements, et non pas de pensée et de raisonnement, et qu'ainsi ce qui pense et ce qui est étendu sont deux êtres tout à-fait opposés? Cependant cela seul suffit pour démontrer quel'àmeest immortelle, et qu'elle ne peut périr quand même le corps serait anéanti.

Lorsqu'une substance i)érit , il est vrai que les modes ou les manières d'être de cette substance périssent avec elle. Si un morceau de cire était anéanti , il est vrai que les ligures de celle cire seraient aussi anéanties avec elle, parce que la rondeur, par exemple, delà cire, n'est en effet que la cire même d'une telle façon ; ainsi elle ne peut subsister sans la cire. Mais quand Dieu détruirait toute la cire qui est au monde, il ne s'ensuivrait pas pourtant de là qu'aucune autre substance ni que les modes d'aucune autre substance fussent anéantis. Toutes les pierres, par exemple, subsisteraient avec tous leurs modes , parce que les pierres sont des substances ou des êtres , et non pas des manières d'être de la cire.

De même , quand Dieu anéantirait la moitié de quelque corps, il ne s'ensuivrait pas que l'autre moitié fut anéantie. Celte dernière moitié estunie avec l'autre, mais elle n'est pas une avec elle. Ainsi, une moitié étant anéanlie, il s'ensuit bien, selon la lumière de la raison, que l'autre moitié n'y a [)lusde rai»porl, mais il ne s'en?tiil

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pas qu'elle ne soit plus, puisque son être étant différent, il ne peut être réduit au néant par l'anéantissement de l'autre. Il est donc clair que la pensée n'étant point la modification de l'étendue, notre âme n'est point anéantie , quand même on supposerait que la mort anéantirait notre corps.

Mais on n'a pas raison de s'imaginer que le corps même soit anéanti lorsqu'il est détruit. Les parties qui le composent se dissipent en vapeurs et se résolvent en poussière : on ne les voit plus et on ne les reconnaît plus. Il est vrai , mais on n'en doit pas conclure qu'elles ne sont plus, car l'esprit les aperçoit toujours. Si l'on sépare un grain de moutarde en deux , en quatre , en vingt parties , on l'anéantit à nos yeux , car on ne le voit plus ; mais on ne l'anéantit pas en lui-même, on ne l'anéantit pas à l'esprit, car l'esprit le voit, quand même on le diviserait en mille ou cent mille parties.

C'est une notion commune à tout homme qui se sert plutôt de sa raison que de ses sens, que rien ne peut s'anéantir par les forces ordinaires de la nature; car de même qu'il ne se peut faire naturellement quelque chose de rien , il ne se peut faire aussi qu'une sulfêtance ou qu'un être devienne rien. Le passage de l'être au néant, ou du néant à l'être, est également impossible. Les corps peuvent donc se corrompre, si l'on veut appeler corruption les changements qui leur arrivent, mais ils ne peuvent pas s'anéantir. Ce qui est rond peut devenir carré, ce qui est chair peut devenir terre, vapeur, et tout ce qu'il vous plaira , car toute étendue est capable de toute sorte de configuration; mais la substance de ce qui est rond et de ce qui est chair ne peut périr. Il y a certaines lois établies dans la nature , selon lesquelles les corps changent successivement de formes , parce que la variété successive de ces formes fait la beauté de l'univers, et donne de l'admiration pour son auteur; mais il n'y a point de loi dans la naturepour l'anéantissement d'aucun être , parce que le néant n'a rien de beau ni rien de bon , et que l'auteur de la nature aime son ouvrage. Les corps peuvent donc changer, mais ils ne peuvent pas périr.

Mais si en s'arrêtant au rapport de ses sens on veut soutenir avec opiniâtreté que la résolution des corps est un véritable anéantissement, à cause que les parties dans lesquelles ils se résolvent sont imperceptibles à nos yeux ; qu'on se souvienne au moins que les corps ne peuvent se diviser en ces parties imperceptibles que parce qu'ils sont étendus; car si l'esprit n'est point étendu il ne sera pas divisible, et s'il n'est pas divisible il faudra demeurer d'accord qu'en ce sens il ne sera pas corruptible. Mais comment pourrait-on s'imaginer que l'esprit fût étendu et divisible? On peut par une ligne II. ■ " ■ ., 2Ô

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tlioile couper un carré en deux triangles ; en deux parallélogrammes, en deux trapèzes , mais par quelle ligne peut-on concevoir qu'un plaisir , ([u'une douleur, qu'un désir se puissent couper, et quelle figure résulterait de cette division? Certainement je ne crois j)as que l'imagination soit assez féconde en fausses idées pour se satisfaire là-dessus.

L'esprit n'est donc point étendu , il n'est point divisible, il n'est point susceptible des mêmes changements que le corps; néanmoins il faut tomber d'accord qu'il n'est pas immuable par sa nature. Si le corps est capable d'un nombre infini de différentes figures et de ditférentes configurations, l'esprit est aussi capable d'un nombre inlini de difierentes idées et de ditférentes modifications. Comme après notre mort la substance de notre chair se résoudra en terre, en vapeurs, et en une infinité d'autres corps sans s'anéantir, de même notre àme , sans rentrer dans le néant, aura des pensées et des sentiments bien différents de ceux qu'elle a pendant cette vie. Il est nécessaire, maintenant que nous vivons, que notre corps soit composé de chair et d'os; il est aussi nécessaire pour vivre que notre àme ait les idées et les sentiments qu'elle a par rapport au corps auquel elle est unie. Mais lors(|u'elle sera séparée de son corps, elle sera en pleine liberté de recevoir de toutes sortes d'idées et de modifications bien ditférentes de celles qu'elle a présentement , comme notre corps de son coté sera capable de recevoir de toutes sortes de figures et de configurations bien différentes de celles qu'il est nécessaire (pi'il ait pour être le corps d'un homme vivant.

Les choses (fue je viens de dire font ce me semble assez voir que rimmortalité de l'àme n'est pas une chose si difficile à comprendre. D'où peut donc venir (jue tant de gens en doutent , si ce n'est qu'il ne leur plaît pas d'apporter aux raisons qui la prouvent le peu d'attention qui est nécessaire i)0ur s'en convaincre? Et d'où vient qu'ils ne le veulent pas, si ce n'est que leur volonté étant inquiète et inconstante agite sans cesse leur entendement, de sorte qu'il n'a pas le loisir d'apercevoir distinctement les idées mêmes qui lui sont les plus présentes, comme sont celles de la pensée et de l'étendue ; de même qu'un homme agité par quelque passion , et qui tourne incessamment les yeux de tous cotés, ne distingue pas le plus souvent les objets les plus proches et les plus exposés à sa vue; car enfin la question de l'immortalité de l'àme est une des (|iiestions les plus faciles à résoudre, lorsque sans écouter son imagination l'on considère avec (inehiue attention d'esprit l'idée claire et distincte de l'étendue et le rapport (lu'elle peut avoir avec la pensée?

Si l'inconstance et la légèreté do notre volonté ne permet pas à

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notre enteDdemeut de pénétrer ie fond des choses qui lui sont très-^ présentes et qu'il nous est de la dernière conséquence de sav-oir ; il est facile de juger qu'elle nous permettra encore moins de médiler celles qui sont éloignées et qui n'ont aucun rapport à nous. De sorte que si nous sommes dans une ignorance très-grossière de la plupart des choses qu'il nous est très-nécessaire de savoir, nous ne serons pas fort éclairés dans celles qui nous paraissent entièrement vaines et inutiles.

Il n'est pas fort nécessaire que je m'arrête à prouver ceci par des exem(Aes ennuyeux et qui ne renferment point de vérités con^ sidérables, car s'il y a des choses que l'on doive ignorer ce sont celles qui ne servent à rien. Quoiqu'il y ait peu de gens qui s'ap< pliquent sérieusement à des choses entièrement vaines et inutiles, il n'y en a encore que trop ; mais il ne peut y avoir trop de gens qui ne s'y appliquent pas et qui les méprisent, pourvu seulement qu'ils n'en jugent pas. Ce n'est pas un défaut à un esprit borné que de ne pas savoir certaines choses , c'est seulement un défaut d'en juger. L'ignorance est un mal nécessaire, mais on peut et on doit éviter Terreur. Ainsi je ne condamne pas dans les hommes l'ignorance- de beaucoup de choses, mais seulement les jugements téméraires qu'ils en portent.

V. Lorsque les choses ont beaucoup de rapport à nous , qu'elles sont sensibles et qu'elles tombent aisément sous l'imagination, l'on peut dire que l'esprit s'y applique et qu'il en peut avoir quelque connaissance. Car lorsque nous savons que des choses ont rapport à nous, nous y pensons avec quelque inclination ; et lorsque nous sentons qu'elles nous touchent, nous nous y appliquons avec plaisir. De sorte que nous devrions être plus savants que nous ne sommes dans beaucoup de choses , si l'inquiétude et l'agitation de notre volonté ne troublait et ne fatiguait sans cesse notre attention.

Mais lorsque les choses sont abstraites et peu sensibles, nous n'en pouvons que jdifificilement avoir quelque connaissance assurée, non que les vérités abstraites soient d'elles-mêmes fort embarrassées, mais à cause que l'attention et la vue de l'esprit commence et fmit d'ordinaire en même temps que la vue sensible des objets, parce que l'on ne pense qu'à ce que l'on voit et que Ton sent, et qu'autant de temps qu'on le voit et qu'on le sent.

Il est certain que si l'esprit pouvait facilement s'appliquer auk idées claires et distinctes sans être comme soutenu par quelque sentiment, et si l'inquiétude de la volonté ne détournait point sans cesse son application^ nous ne trouverions pas de fort grandes difficultés dans ime infinité de questions naturelles que nous regardons

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roinnie iiioxplicahles, ol nous pourrioiis en peu de temps nous déli- \rer de notre ignorance et de nos erreurs à leur égard.

C'est, par exemple, une vérité incontestable à tout homme qui fait usage de son esprit que la création et l'anéantissement surpassent les forces ordinaires de la nature. Si l'on demeurait donc attentif à cette notion pure de l'esprit et de la raison, on n'admettrait pas avec tant de facilité la création et l'anéantissement d'un nombre infini de nouveaux êtres, comme des formes substantielles, des qualités et des facultés réelles, etc. On chercherait dans les idées distinctes que l'on a de l'étendue , de la figure et du mouvement , la raison des effets naturels; ce qui n'est pas toujours si difficile qu'on se l'imagine, car toutes les choses de la nature se tiennent et se prouvent les unes les autres.

Les effets du feu, comme ceux des canons et des mines, sont fort surprenants et leur cause est assez cachée. Néanmoins si les hommes, au lieu de s'arrêter aux impressions de leurs sens et à quelques expériences fausses ou trompeuses , s'arrêtaient fortement à cette seule notion de l'esprit pur, qu'il n'est pas possible qu'un corps qui est très-peu agité produise un mouvement violent, puisqu'il n'en peut pas donner plus qu'il n'en a lui-même, il serait facile de cela seul de conclure qu'il y a une matière subtile et invisible, qu'elle est très-agitée, qu'elle est répandue généralement dans tous les corps, et plusieurs autres choses semblables qui nous feraient connaître la nature du feu et qui nous serviraient encore à découvrir d'autres vérités plus cachées.

Car puisqu'il se fait de si grands mouvements dans un canon et dans une mine et que tous les corps visibles qui les environnent ne sont point dans une assez grande agitation pour les produire, c'est une preuve certaine qu'il y en a d'autres invisibles et insensibles qui ont pour le moins autant d'agitation que le boulet de canon, mais qui étant Irès-subtils et très-déliés peuvent tout seuls passer librement et sans rien rompre par les pores du canon avant (juo le feu y soit, c'est-à-dire, comme on le peut voir expliqué plus au long et avec assez de vraisemblance dans M. Descartes», avant quiU aient entouré les parties dures et grossières du salpêtre dont la poudre est composée. Mais lorsque le feu y est, c'est-à-dire lorsque ces parties très-subtiles et très-agitées ont environné les parties grossières et solides du salpêtre et leur ont ainsi communiqué leur mouvement très-fort et très-violent, alors il est nécessaire que tout crève, parce (pie les pores du canon, qui laissaient des pa>sages libres de tous côtés aux parties subtiles dont nous parlons lor?-

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