‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 135 sur 170 · Heb. c. 4. — 2. Rom. c · texte numérisé non relu

Heb. c. 4. — 2. Rom. c

Digiti;

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abandonnipns à nos passions et que nous n'y résistions jamais, puisque le plaisir et la douleur qu'il nous fait sentir dans ces rencontres sont des preuves certaines de ses volontés sur nous. C'est donc suivre Dieu que de suivre les désirs de son cœur, et c'est obéir à sa voix que de se rendre à cet instinct de la nature qui nous porte à satisfaire nos sens et nos passions. C'est de cette sorte qu'ils raisonnent et qu'ils se confirment dans leurs opinions infâmes. C'est ainsi qu'ils tachent de se mettre à couvert des reproches secrets de leur raison , et Dieu permet pour punition de leurs crimes qu'ils s'éblouissent de ces fausses lumières. Trompeuses lumières qui les aveuglent au lieu de les éclairer, mais qui les aveuglent d'un aveuglement qu'ils ne sentent point et dont ils ne souhaitent pas même d'ôtre guéris. Dieu les livre à un sens réprouvé ; il les abandonne aux désirs de leur cœur, à des passions honteuses, à des actions indignes de l'homme, comme parle l'Écriture, afin qu'après s'être engraissés dans leurs débauches ils soient dans toute l'éternité les victimes du sacrifice de sa colère.

Mais il faut délier le nœud de la difficulté qu'ils proposent. La secte de Zenon n'ayant pu le délier l'a coupé d'abord en niant que le plaisir fût un bien et que la douleur fût un mal. Mais cette défaite est bien cavalière pour des philosophes , et je ne crois pas qu'elle fasse changer de sentiment ceux qui reconnaissent par expérience qu'une grande douleur est une grande misère. Ainsi Zenon et toute la philosophie païenne ne peut résoudre la difficulté proposée par les épicuriens , et il faut avoir recours à une autre philosophie plus solide et plus éclairée.

Il est vrai que le plaisir est bon et que la douleur est mauvaise; ([ue c'est le plaisir et la douleur que l'auteur de la nature a attaché à l'usage de certaines choses. qui nous fait juger si elles sont bonnes ou si elles sont mauvaises, que nous devons user des bonne? et fuir les mauvaises, et suivre presque toujours les mouvements de> passions. Tout cela est vrai, mais cela ne regarde que le corps. Il faut presque toujours se laisser conduire à ses passions et à ses désirs pour conserver son corps et pour continuer long-temps une vie seinblable à celle des bêles. Les sens et les passions ne nous sont donnés que pour le bien du corps. Le plaisir sensible est le caractère que la nature a attaché à l'usage de certaines choses, afin que, sans avoir la peine de les examiner par la raison, nous nous en servissions pour la conservation du corps, mais non pas afin que nous les aimassions. Car nous ne devons aimer que ce que nous reconnaissons très-certainement par la raison éfre notre bien. I

Nous sommes raisonnables , et Dieu qui est notre bien ne veut pas de nous un amour aveugle, un amour d'instinct, un amour pour ainsi dire forcé; mais un amour de choix, un amour éclairé, un amour qui lui assujettisse notre esprit et notre cœur. 11 nous porte à Taimer en nous faisant connaître par la lumière qui accompagne la délectation de sa grâce qu'il est notre bien ; mais il nous porte au bien du corps seulement par instinct et par un sentiment confus du plaisir , parce que le bien du corps ne mérite pas l'application de notre esprit ni l'usage de notre raison.

De plus, notre corps, n'est pas nous; c'est une chose qui nous appartient, mais sans laquelle, absolument parlant, nous pouvons subsista*. Le bien de notre corps n'est donc pas notre bien. Les corps ne peuvent être le bien que des corps. Nous pouvons en user pour notre corps, mais nous ne devons pas nous y attacher. Notre âme a aussi son bien, savoir ce bien seul qui est au-dessus d'elle, qui seul la conserve, et qui seul produit en elle des sentiments de plaisir ou de douleur. Car enfin tous les objets de nos sens sont paV eux-mêmes incapables de se faire sentir ; et il n'y a que Dieu qui nous apprenne qu'ils sont présents, par les sentiments qu'il nous en donne. Et c'est ce que les philosophes païens ne comprenaient pas.

Nous pouvons et nous devons aimer ce qui est capable de nous faire sentir du plaisir, je l'avoue. Mais c'est par cette raison-là que nous ne devons aimer que Dieu , parce qu'il n'y a que Dieu qui puisse agir dans notre âme, et que les objets sensibles ne peuvent au plus que remuer les organes de nos sens. Mais qu'importe, direzvous, de quelle part viennent ces sentiments agréables ! je veux les goûter. Ingrat que vous êtes ! reconnaissez la main qui vous comble de biens. Vous exigez d'un Dieu juste des récompenses injustes; vous voulez qu'il vous récompense pour des crimes que vous commettez contre lui, et dans le temps même que vous les commettez. Vous vous servez de sa volonté immuable , qui est l'ordre et la loi de la nature, pour arracher de lui des faveurs que vous ne méritez pas, car vous produisez avec une adresse criminelle , dans votre corps, des mouvements qui l'obligent à vous faire goûter de toutes sortes de plaisirs. Mais la mort corrompra ce corps ; et Dieu, que vous avez fait servir à vos injustes désirs, vous fera servir à sa juste colère, il se moquera de vous à son tour.

Il est vrai que c'est une chose bien fâcheuse que la possession du bien du corps soit accompagnée du plaisir, et que la possession du bien de l'âme soit souvent jointe à la peine et à la douleur. On peut croire que c'est un grand dérèglement, par cette raison que le plaisir étant le caractère du bien, comme la li« 34

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douleur celui du mal, nous devrions sentir inûninient plus do douceur dans l'amour de Dieu que dans l'usage des choses sensibles, puisque Dieu est le vrai ou plutôt l'unique. bien de l'esprit. Cela arrivera certainement un jour, et il y a quelque apparence que cela était ainsi avant le péché. Au moins est-il constant qu'avant le péché on ne sentait point de douleur dans l'exercice de son devoir.

Mais Dieu s'est retiré de nous depuis la chute du premier homme. Il n'est plus notre bien par nature , il ne l'est plus que par grâce; car nous ne sentons plus naturellement de douceur dans son amour; et bien loin de nous porter à l'aimer, il nous éloigne de lui. Si nous le suivons, il nous repousse; si nous courons après lui , il nous frappe. Si tious nous opiniâtrons à le poursuivre, il continue de nous maltraiter, il nous fait soufiFrirdes douleurs très-vives et très-sensibles. Mais lorsque, étant lassée de marcher dans les voies dures et pénibles de la vertu, sans être soutenus par le goût du bien ni fortifiés par quelque nourriture, nous nous repaissons des biens sensibles, il nous y attache par le goût du plaisir , et il semble qu'il nous* veuille récompenser de ce que nous lui tournons le dos pour courir après ces faux biens. Enfin depuis le péché il semble que Dieu ne veuille plus (|ue nous l'aimions, ni que nous pensions à lui, ou que nous le regardions comme notre seul et unique bien. Ce n'est que par la douceur de la grâce de notre médiateur Jésus -Christ que nous sentons que Dieu est notre bien : car le plaisir étant la marque sensible du bien, nous sentons que Dieu est notre bien; puisque, par la grâce de Jésus-Curist, nous aimons Dieu avec plaisir.

Ainsi ràmc ne reconnaissant point son bien , ni par une vue claire ni par sentiment, sans la grâce de Jésus-Christ, elle prend le bien du corps pour lo sien propre, elle l'aime et s'y attache oucore plus étroitement par sa volonté, qu'elle n'y était attachée par la première institution de la nature. Car le bien du corps étant demeuré le seul qui se fasse maintenant sentir, il agit nécessairement sur 1 honune avec plus de force. Le cerveau en est plus vivement frappé, et par conséquent l'àme ie sent et Timagine d'une manière })lus touchante. Les esprits animaux en sont agites avec plus de violence, et par conséquent la volonté l'aime avec plus d'ardeur et plus de plaisir.

L'àme pouvait avant le péché etlacer du cerveau l'image trop \i\c du bien du corps (ît faire évanouir le plaisir sensible qui at:cunipugnait cette image. Le corps étant soumis à l'cspi-it, Tàiue

poiïvait en un instant arrêter rébranlemcnl des fibres du cerveau et l'émotion des esprits par la seule considération de son devoir. Mais depuis le péché cela n'est plus en sa puissance. Ces traces de rimagination et ces mouvements des esprits ne dépendent plus d^elle, et, par une suite nécessaire, le plaisir qui est attaché par l'ordre de la nature à ces traces et à ces mouvements devient seu! le maître du coeur. L'homme ne peut résister longtemps par ses propres forces à ce plaisir : il n'y a que la grâce qui le puisse vaincre entièrement; la raison seule ne le peut, parce qu'en un mot il n'y a que Dieu comme auteur de la grâce^qui, pour ainsi dire, se puisse vaincre comme auteur de la nature, ou plutôt qui se puisse fléchir comme vengeur de la désobéissatice d'Adam.

Les stoïciens, qui n'avaient qu'une connaissance confuse des désordres du péché originel , ne pouvaient répondre aux épicuriens. Car leur félicité n'était qu'nné idée ; puisqu'il n'y a point de félicité sans plaisir, et qu'ils ne pouvaient goûter de plaisir dans les actions d'une solide vertu. Ils sentaient bien quelque joie en suivant les règles de leur vertu imaginaire, parce que la joie est une suite naturelle de la connaissance qu'a notre âme qu'elle est dans h meilleur état où elle puisse être. Cette joie de l'esprit pouvait leur soutenir le courage pour quelque temps, mais elle n'était pas assez forte pour résister à la douleur et pour vaincre le plaisir. L'orgueil secret , et non pas la joie faisait bonne mine: et lorsqu'ils n'étaient plus en vue ils perdaient toute leur sagesse et toute leur force, comme ces rois de théâtre qui perdent toute leur grandeur en un moment.

Il n'en est pas de même des chrétiens qui suivent exactement les règles de l'Évangile. Leur joie est solide, parce qu'ils savent très-certainement qu'ils sont dans le meilleur état où ils puissent être. Leur joie est grande, parce que le bien qu'ils goûtent par la foi et par l'espérance est infini. Car Tespérance d'un grand bien est toujours acconipagnée d'une grande joie ; et cette joie est d'autant plus vive que' l'espérance est plus forte, parce qu'une forte espérance, faisant imaginer le bien comme présent, produit nécessairement la joie, et même le jilaisir sensible qui accompagne toujours la présence du bien. Leur joie n'est point inquiète, parce qu'elle est fondée sur les promesses d'un Dieu, confinnée par le sang du Fils de Dieu, entretenue par la paix intérieure et par la douceur inexplicable de la charité que le Saint- Esprit répand dans leur cœur. Rien ne les peut séparer de leur vrai bien, lorsqu'ils le goûtent et qu'ils se plaisent en lui par la

délectation de la grâce. Les plaisirs des biens du corps ne sont point si grands que ceux qu'ils ressentent dans l'amour de Dieu. Ils aiment le mépris et la douleur, ils se nourrissent d'opprobre, et le plaisir qu'ils trouvent dans les souffrances, ou plutôt le plaisir qu'ils trouvent en Dieu lorsqu'ils méprisent tout le reste pour s'unir à lui, est si violent qu'il les transporte, qu'il leur fait parler un langage tout nouveau , et qu'ils se glorifient môme comme les apôtres dans leurs misères, et dans les injures qu'ils ont souffertes. Mais pour les apôtres ils sortirent du conseil ^ dit l'Écriture, tout remplis de joie de ce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus*. Telle est la disposition d'esprit des véritables chrétiens lorsqu'ils ont reçu les derniers affronts pour la défense de la vérité.

Jésus-Christ étant venu rétablir l'ordre que le péché avait renversé , et l'ordre demandant que les plus grands biens soient accompagnés des plaisirs les plus solides, il est visible que les choses doivent arriver comme on vient de le dire. Mais outre la raison nous avons encore l'expérience; car dès qu'une personne forme seulement la résolution de mépriser tout pour Dieu, il est d'ordinaire touché d'un plaisir ou d'une joie intérieure qui lui fait sentir aussi vivement que Dieu est son bien , qu'il le connaissait clairement.

Les vrais chrétiens nous assurent tous les jours que la joie, qu'ils ont de n'aimer et de ne servir que Dieu, ne se peut exprimer , et il est bien juste de les croire touchant ce qui se passe dans eux-mêmes. Les impies au contraire sont toujours dans des inquiétudes mortelles; et ceux que le monde partage avec Dieu, partagent aussi la joie des justes et les inquiétudes dos impies. Ils se plaignent de leurs misères , et il est juste aussi de croire que leurs plaintes ne sont point sans fondement. Dieu blesse les hommes dans le fond de leur cœur lorsqu'ils aiment autre chose que lui, et c'est cette blessure qui fait la véritable misère. Il répand une joie excessive dans leurs esprils lorsqu'ils s'attachent uniquement à lui , et c'est celle joie qui fait la solide félicité. L'abondance des richesses- et l'élévation dos honneurs sont hors de nous, ils ne peuvent nous guérir lorsque Dieu nous blesse. La pauvreté et la mépris sont aussi hors de nous, et ils ne peuvent nous blesser lorsque Dieu nous défend. Il est clair par les choses que nous venons de dire que l'objet de nos passions n'est point notre bien ; que nous ne devons en suivre les mouvements que pour la conservation de notre vie ; que le plai-

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