‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 23 sur 170 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

T. Deux manières d'expliquer comment nos sens sont corrompus par le péché. — II. Que ce ne sont pas nos sens, mais notre liberté qui est la véritable cause de nos erreurs. — III. Règle pour ne se point tromper dans l'usage de ses sens.

. Quand on considère avec attention les sens et les passions de riiomme , on leslrouve si bien proportionnés avec la fin pour laquelle ils nous sont donnés, qu'on ne peut entrer dans la pensée de ceux qui disent qu'ils sont entièrement corrompus par le péché originel. Mais, afin que l'on reconnaisse si c'est avec raison que l'on ne se rend pas à leur sentiment, il est nécessaire d'expliquer de queÏÏë manière on peut concevoir l'ordre qui se trouvait dans les facultés et dans les passions de notre premier père pendant sa justice originelle , et les changements et les désordres qui y sont arrivés après son péché. Ces choses se pouvait concevoir en deux manières, dont voici la première.

I. Il semble que c'est une notion commune, qu'afin que les choses soient bien ordonnées , l'âme doit sentir de plus grands plaisirs à proportion de la grandeur des biens dont ^lle jouit. Le plaisir est un instinct de la nature, ou, pour parler plus clairement, c'est une impression de Dieu même qui nous incline vers quelque bien , laquelle doit être d'autant plus forte que ce bien est plus grand. Selon ce principe, il semble qu'on ne puisse douter que notre premier père , avant son péché et sortant des mains de Dieu , ne trouvât plus de plaisir dans les biens les plus solides que dans les autres. Ainsi , puisque Dieu l'avait créé pour l'aimer, et que Dieu était son vrai bien , on peut dire que Dieu se faisait goûter à lui , qu'il le portait à son amour^par un sentiment de plaisir, et qu'il lui donnait des satisfactions intérieures dans son devoir qui contre-balançaient les plus grands plaisirs des sens, lesquelles, depuis le péché, les hommes ne ressentent plus sans une grâce particulière.

Cependant, comme il avait un corps que Dieu voulait qu'il con* servàt et qu'il regardât comme une partie de lui-môme, il lui faisait aussi sentir par les sens des plaisirs semblables à ceux que nous ressentons dans l'usage des choses qui sont propres pour la conservation de la vie.

On n'ose pas décider si le premier homme, avant sa chute, pouvait s'empêcher d'avoir des sensations agréables ou désagréables dans le moment que la partie principale de son cerveau était ébranlée par l'usage actuel des clioses sensibles. Peut-être avaitil cet empire sur soi-même, à cause de sa soumission à Dieu, quoiqu'il paraisse plus vraisemblable de penser le contraire; car, encore qu'Adam pût arrêter les émotions des esprits et du sang , et les ébranlements du cerveau que les objets excitaient en lui , à cause qu'étant dans Tordre, il fallait que son corps fût soumis à son esprit, cependant il n'est pas vraisemblable qu'il eût pu s'empêcher d'avoir les sensations des objets dans le temps qu'il n'eût point arrêté les mouvements qu'ils produisaient dans la partie de son corps à laquelle son âme était immédiatement unie; car l'union de l'âme et du corps consistant principalement dans un rapport mutuel des sentiments avec les mouvements des organes, il semble qu'elle eût été plutôt arbitraire que naturelle si Adam eût pu ne rien sentir lorsque la principale partie de son corps recevait quelque impression de ceux qui l'environnaient. Je ne prends toutefois aucun parti sur ces deux opinions.

Le premier homme ressentait donc du plaisir dans ce qui perfectionnait son corps comme il en sentait dans ce qui perfectionnait son ame; et, parce qu'il était dans un état parfait, il éprouvait celui de l'àme beaucoup plus grand que celui du corps. Ainsi il lui était infiniment plus facile de conserver sa justice qu'à nous sans la grâce de Jésus-Christ, puisque sans elle nous ne trouvons plus du plaisir dans notre devoir. Il s'est toutefois laissé malheureusement séduire ; il a perdu cette justice par sa désobéissance*. Ainsi le principal changement qui lui est arrivé, et qui cause tout le désordre des sens et des passions , c'est que , par une juste punition , Dieu s'est retiré de lui et qu'il n'a plus voulu être son bien , ou plutôt qu'il ne lui a plus fait sentir ce plaisir qui lui marquait qu'il était son bien ; de sorte que les plaisirs sensibles qui ne portent qu'aux biens du corps étant demeurés seuls, et n'étant plus contre-balancés par ceux qui le portaient auparavant à son véritable bien , l'union étroite qu'il avait avec Dieu s'est étrangement affaiblie . et celle qu'il avait avec son corps s'est beaucoup augmentée. Le plaisir sen-

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