‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 24 sur 170 · S'. Grégoire hom. 39, surU'S KvansiU · texte numérisé non relu

S'. Grégoire hom. 39, surU'S KvansiU

DES sE^s. n

sible , étant le maître , a corrompu son cœur en l'attachant à tous les objets sensibles, et la corruption de son cœur a obscurci son esprit en le détournant de la lumière qui Féclaire et le portant à ne juger de toutes choses que selon le rapport qu'elles peuvent avoir avec le corps.

Mais, dans le fond , on ne peut pas dire que le changement soit fort grand du côté des sens ; car, de même que si deux poids étant en équilibre dans une balance, je venais à en ôter quelqu'un , l'autre la ferait trébucher de son côté sans aucun changement de la part du premier poids, puisqu'il demeure toujours le même, ainsi , depuis le péché , les plaisirs des sens ont abaissé l'âme vers les choses sensibles par le défaut de ces délectations intérieures qui contre-ba lançaient avant le péché l'inclination que nous avons pour les biens du corps , mais sans un changement aussi considérable de la part des sens qu'on se l'imagine ordinairement.

Voici la seconde manière d'expliquer les désordres du péché , laquelle est certainement plus raisonnable que celle que nous venons de dire. Elle en est beaucoup différente , parce que le principe en est' différent, mais cependant ces deux manières s'accordent [)arfaitement po«r ce qui regarde les sens.

Étant composés d'un esprit et d^un corps , nous avons .deux sortes de biens à rechercher, ceux de l'esprit et ceux du corps. Nous avons aussi deux moyens de reconnaître qu'une chose nous est bonne on mauvaise : nous pouvons le reconnaître par l'usage de l'esprit seul et par l'usage de l'esprit joint au corps; nous pouvons reconnaître notre bien par une connaissance claire et évidente ; nous te pouvons aussi reconnaître par un sentiment confus. Je reconnais par la raison qae la justice est aimable; je sais aussi par le goût qti'un tel fruit est bon. La beauté de la justice ne se sent pas ; la bonté d'an fruit ne se connaît pas. Les biens du corps ne méritent pas l'application d'un esprit que Dieu n'a fait que pour lui. Il faut donc que l'esprit reconnaisse de tels biens sans examen et par la preuve courte et incontestable du sentiment. Les pierres ne sont pas propres à la nourriture : la preuve en est convaincante, et le seul goût en a fait tomber d'accord tous les hommes.

Le plaisir et la douleur sont donc les caractères naturels et incontestables du bien et du mal , je l'avoue ; mais ce n'est que pour ces choses-là seulement , qui , ne pouvant être par elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises , ne peuvent aussi être reconnues pour telles par une connaissance claire et évidente ; ce n'est que pour ce* choses-là seulement, qui, étant au-dessous de l'esprit, ne peuvent ni 1^ récompenser ni le iHinir. Enfin c« n'est que pour ces

2/4 LIMŒ PRKMIKH.

dioses-là seulement, qui ne niéiilenl pas que Tesprit s'occupe délies, et desquelles Dieu ne voulant pas que Ton s'occupe , il ne nous porte à elles que par instinct, c'est-à-dire par des sentiments agréables ou désagréables.

Mais pour Dieu, qui seul est le vrai bien de l'esprit, qui seul est au-dessus de lui , qui seul peut le récompenser en mille façons différentes, qui seul est digne de son application, et qui ne craint point que ceux qui le connaissent ne le trouvent point aimable, il ne se contente pas d'être aimé d'un amour aveugle et d'un amour (ïinstinct , il veut être aimé d'un amour éclairé et d'un amour de choix.

Si l'esprit ne voyait dans les corps que ce qui y est véritablement, sans y sentir ce qui n'y est pas, il ne pourrait les aimer ni s'en servir qu'avec beaucoup de peine. Ainsi il est comme nécessaire qu'ils paraissent agréables en causant des sentiments qu'ils n'ont pas. Mais il n'en est pas de môme de Dieu : il suffit qu'on le voie tel qu'il est a(in qu'on se porte à l'aimer, et il n'est point nécessaire qu'il se serve de cet instinct de plaisir comme d'une espèce d'artifice pour s'attirer de l'amour sans le mériter.

Les choses étant ainsi , on doit dire qu'Adam n'était point porté à l'amour de Dieu et aux choses de son devoir par un plaisir prévenant *, parce que la connaissance qu'il avait de Dieu comme de son bien, et la joie qu'il ressentait sans cesse comme une suite nécessaire de la vue de son bonheur en s'unissant à Dieu, pouvait suffire pour l'attacher à son devoir et pour le faire agir avec plus de mérite que s'il eût été comme déterminé par un plaisir prévenant. Il était de cette sorte en une pleine hberté; et c'est peut-être dans cet état que l'Écriture sainte nous le veut représenter par ces paroles : Dieu a fait Ihomnie dès le commencement, et, après lui avoir proposé ses commandements, il la laissé à lui-même *, c'est-à-dire sans le déterminer par le goiit de quelque plaisir prévenant , le tenant seulement attaché à lui par la vue claire de son bien et de son devoir. Mais l'expérience a fait voir, à la honte du libre arbitre et à la gloire de Dieu seul , la fragilité dont Adam était capable dans un état aussi réglé et aussi heureux que celui où il était avant son péché.

Mais on ne peut pas dire qu'Adam se portât à la recherche et à l'usage des choses sensibles par une connaissance exacte du rapport qu'elles pouvaient avoir avec son corps. Car enfin , s'il avait fallu qu'il eut examiné les configurations des parties de quelque

i. Voy. \oîi Éclair cissempnls.

2. Dcus ab initio ronstituit liominom et rcli(|uit illum in munu consilii sui, adjccit mandata et pra-cepta sua, ctf. Ecdi. ID, 11.

iJliS SEKS. :5

fruit, celles de toutes les parties de son corps et le rapport qui résultait des unes avec les autres pour juger si dans la chaleur présente de son sang et dans mille autres disposiXions de son corps ce fruit eût été bon pour sa nourriture, il est visible que des choses qui étaient indignes de l'application de son esprit en eussent entièrement rempli la capacité , et c^la même assez inutilement , parce qu*il ne se fût pas conservé long-temps par cette seule voie.

Si Ton considère donc que l'esprit d'Adam n'était pas infini, l'on ne trouvera pas mauvais que nous disions qu'il ne connaissait pas toutes les propriétés des corps qui l'envjronnaient , puisqu'il est constant que ces propriétés sont infinies ; et si l'on accorde , ce qui ne peut se nier avec quelque attention , que son esprit n'était pas fait pour examiner les mouvements et les configurations de la matière, mais pour être continuellement appliqué à Dieu, l'on ne pourra pas trouver à redire si nous assurons que c'eût été un désordre et un dérèglement, dans un temps où toutes choses devaient être parfaitement bien ordonnées, s'il eût été obligé de se détourner l'esprit de la vue des perfections de son vrai bien pour examiner la nature de quelque fruit afin de s'en nourrir.

Adam avait donc les mêmes sens que nous, par lesquels il était averti, sans être détourné de Dieu, de ce qu'il devait faire pour son corps. Il sentait, comme nous, des plaisirs, et même des douleurs ou des dégoûts prévenants et indélibérés. Mais ces plaisirs et ces douleurs ne pouvaient le rendre esclave ni malheureux comme nous, parce qu'étant maître absolu des mouvements qui s'excitaient dans son corps, il les arrêtait incontinent, après qu'ils l'avaient averti , s'il le souhaitait ainsi ; et, sans doute, il le souhaitait toujours à l'égard de la douleur. Heureux, et nous aussi, s'il eût fait la même chose à l'égard du plaisir, et s'il ne se fût point distrait volontairement de la présence de son Dieu, en laissant remplir la capacité de son esprit de la beauté et de la douceur espérée du fruit défendu , ou peut-être d'une joie présomptueuse excitée dans son âme à la vue de ses perfections naturelles, ou enfin d'une tendresse naturelle pour sa femme et d'une crainte déréglée de la contrister, car, apparemment, tout cela a contribué à sa désobéissance l

Mais après qu'il eut péché, ces plaisirs qui ne faisaient que l'avertir avec respect, et ces douleurs qui sans troubler sa félicité lui faisaient seulement connaître qu'il pouvait la perdre et devenir malheureux, n'eurent plus pour lui les mêmes égards; ses sens et ses passions se révoltèrent contre lui , ils n'obéirent plus à ses ordres, et ils le rendirent, comme nous, esclave de toutes les choses sensibles.

Ainsi les sens et les passions ne tirent point leur naissance du péché, mais seulement cette puissance (ju'ils ont de tyranniser des pécheurs ; et cette puissance n'est pas tant un désordre du côté des sens que de celui de l'esprit et de la volonté des hommes, qui, n'étant plus si étroitement unis à Dieu, ne reçoivent plus de lui cette lumière et cette force par laquelle ils conservaient leur liberté et leunbonheur.

On doit conclure en passant de ces deux manières, selon les- (juelles nous venons d'exi)liquer les désordres du péché, qu'il y a deux choses nécessaires pour nous rétablir dans Tordre.

La première est qu'il faut ôler de ce poids qui nous fait pencher et qui nous entraîne vers les biens sensibles en retranchant continuellement de nos plaisirs et en mortifiant la sensibilité de nos sens par la pénitence, et par la circoncision du cœur.

La seconde est qu'il faut demander à Dieu le poids de sa grâce et cette délectation prévenante * que Jésus-Christ nous a particulièrement méritée, sans laquelle nous avons beau retrancher de ce premier poids, il pèsera toujours; et si peu qu'il pèse, il nous entraînera infailliblement dans le péché et dans le désordre.

Ces deux choses sont absolument nécessaires poqr rentrer et pour persévérer dans notre devoir. La raison , comme l'on voit, s'accorde parfaitement avec l'Évangile, et l'un et l'autre nous apprennent que la privation, l'abnégation, la diminution du poids du péché sont des préparations nécessaires, alin que le poids de la grâce nous redresse et nous attache à Dieu.

Mais, quoique dans l'état où nous sommes il y ait obligation de combattre continuellement contre nos sens, on n'en doit pas conclure qu'ils soient absolument coi^rompus et mal réglés; car si l'on considère qu'ils nous sont donnés pour la conservation de notre corps, on trouvera qu'ils s'acquittent admirablement bien de leur devoir, et qu'ils nous conduisent dune manières! juste et si fidèle à leur (in, qu'il semble que c'est à tort qu'on les accuse de corruption et de dérèglement; ils avertissent si promptement l'àme par la douleur et par le plaisir, par les goûts agréables et désagréables, et par les autres sensations, de ce qu'elle doit faire ou ne faire pas pour la conservation de la vie, qu'on ne peut pas dire avec raison que cet ordre et cette exactitude soient une suite du péché.

IL Nos sens ne sont donc pas si corrompus qu'on s'imagine ; mais c'est le plus ultérieur de notre àme, c'est notre liberté (jui est corrompue. Ce ne sont pas nos sens qui nous tromj)ent, mais c'est notre volonté qui nous trompe par ses jugements précipités. Quand

Page 1