Sénèque, ch. 14 du même 11 v
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Major i animo, dit-il parlant de l'injure qu'on fit à Caton, non agnovit quam ignovisset. Quel excès de confondre la grandeur de courage avec l'orgueil, et de séparer la patience d'avec l'humilité pour la joindre avec une fierté insupportable ! Mais que ces excès flattent agréablement la vanité de l'homme qui ne veut jamais s'abaisser ; et qu'il est dangereux principalement à des chrétiens de s'instruire de la morale dans un auteur aussi peu judicieux que Sénèque , mais dont l'imagination est si forte, si vive et si impérieuse qu'elle éblouit, qu'elle étourdit et qu'elle entraîne tous ceux qui ont peu de fermeté d'esprit et beaucoup de sensibilité pour tout ce qui flatte la concupiscence de l'orgueil !
Que les chrétiens apprennent plutôt de leur maître que des impies sont capables de les blesser, et que les gens de bien sont quelquefois assujettis à ces impies par l'ordre de la Providence. Lorsqu'un des oiïiciers du grand-prêtre donna un soufflet à Jésus-Christ, ce sage des chrétiens» infiniment sage, et môme aussi puissant qu'il est sage, confesse que ce valet a été capable de le blesser. Il ne se fûche pas, il ne se venge pas comme Caton ; mais il pardonne comme ayant été véritablement ofl'ensé. Il pouvait se venger et perdre ses ennemis ; mais il souff're avec une patience humble et modeste qui n'est injurieuse à personne ni même à ce valet qui l'avait offensé. Caton au contraire ne pouvant ou n'osant tirer de vengeance réelle de l'offense qu'il avait reçue, tache d'en tirer une imaginaire et qui flatte sa vanité et son orgueil. Il s'élève en esprit jusque dans les nues ; il voit de là les hommes d'ici-bas petits comme des mouches, et il les méprise comme des insectes incapables de l'avoir ofl'ensé et indignes de sa colère. Cette vision est une pensée digne du sage Caton. C'est elle qui lui donne celte grandeur d'âme et cette fermeté de courage qui le rend semblable aux dieux. C'est elle qui le rend invulnérable, puisque c'est elle qui le met au-dessus de toute la force et de toute la malignité des autres hommes. Pauvre Caton! tu t'imagines que ta vertu t'élève audessus de toutes choses ; ta sagesse n'est que folie et ta grandeur qu'abomination devant Dieu *, quoi qu'en pensent les sages du monde.
Il y a des visionnaires de plusieurs espèces : les uns s'imaginent qu'ils sont transformés en coqs et en poules; d'autres croient qu'ils sont devenus rois ou empereurs ; d'autres enfin se persuadent qu'ils sont indépendants et comme des dieux. Mais si les hommes regardent toujours comme des fous ceux qui assurent qu'ils sont devenus coqs ou rois, ils ne pensent pas toujours que ceux qui disent que leur
1. Sapientia hujns mundi stultitia est apnd De'im. — (^nod hominibus nitiim est, ahoniinatio rst ant»* Dcum. Lvr. l»'..
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verUi les rend indépendants et égaux à Dieu soient véritablement visionnaires. La raison en est que, pour être estimé fou, il ne suffit pas d'avoir de folles pensées, il faut, outre cela, que les autres hommes prennent les pensées que l'on a pour des visions et pour des folies. Car les fous ne passent pas pour ce qu'ils sont parmi les fous qui leur ressemblent, mais seulement parmi les hommes raisonnables, de même que les sages ne passent pas pour ce qu'ils sont parmi des fous. Les hommes reconnaissent donc pour fous ceux qui s'imaginent être devenus coqs ou rois, parce que tous les hommes ont raison de ne pas croire qu'on puisse si facilement devenir coq ou roi. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes croient pouvoir devenir comme des dieux ; ils l'ont cru de tout temps et peut-être plus qu'ils ne le croient aujourd'hui. La vanité leur a toujours rendu cette pensée assez vraisemblable. Ils la tiennent de leurs premiers parents; car sans doute nos premiers parents étaient dans ce sentiment lorsqu'ils obéirent au démon qui les tenta par la promesse qu'il leur fit qu'ils deviendraient semblables à Dieu : Eritis sicut dii. Les intelligences même les plus pures et les plus éclairées ont été si fort aveuglées par leur propre orgueil qu'ils ont cru pouvoir devenir indépendants et qu'ils ont même formé le des- .sein de monter sur le trône de Dieu. Ainsi il ne faut point s'étonner si les hommes qui n'ont ni la pureté ni la lumière des anges s'abandonnent aux mouvements de leur vanité qui le^ aveugle et qui les séduit.
Si la tentation pour la grandeur et l'indépendance est la plus forte de toutes , c'est qu'elle nous parait , comme à nos premiers parents, assez conforme à notre raison aussi bien qu'à notre inclination , à cause que nous ne sentons pas toujours toute notre dépendance. Si le serpent eût menacé nos premiers parents en leur disant : Si vous mangez du fruit dont Dieu vous a défendu de manger, vous serez transformés, vous en coq et vous en poule, on ne craint point d'assurer qu'ils se fussent raillés d'une tentation si grossière; car nous nous en raillerions nous-mêmes. Mais le démon, jugeant des autres par lui-même, savait bien que le désir de l'indépendance était le faible par où il les fallait prendre.
La seconde raison qui fait qu'on regarde comme fous ceux qui assurent qu'ils sont devenus coqs ou rois, et qu'on n'a pas la inême pensée de ceux qui assurent que personne ne les peut blesser parce qu'ils sont au-dessus de la douleur; c'est qu'il est visible que les hypecondriaques se trompent, et qu'il ne faut qu'ouvrir les yeux pour avoir des preuves sensibles de leur égarement. Mais lorsque Caton assure que ceux qui l'onti frappé ne l'ont point blessé, et
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qu'il est aii-desr^us de toiitos les injures qu on lui peut faire , il l'assure, ou il peut l'assurer avec tant de fierté et de gravité qu'on ne peut reconnaître s'il est etfectivement tel au dedans qu'il parait être au dehors. On est même porté à croire que son âme n'est point ébranlée à cause que son corps demeure immobile, parce que l'air extérieur de notre corps est une marque naturelle de ce qui se passe dans le fond de notre àme. Ainsi quand un hardi menteur ment avec beaucoup d'assurance, il fait soutent croire les choses les plus incroyables, parce que cette assurance avec laquelle il parle est une preuve qui touche les sens, et qui par conséquent est très-forte et très-persuasive pour la plupart des hommes. Il y a donc peu de personnes qui regardent les stoïciens comme des visionnaires ou comme de hardis menteurs, parce qu'on n'a pas de preuve sensible de ce qui se passe dans le fond de leur cœur, et (|ue l'air de leur visage est une preuve sensible qui impose facilement, outre que la vanité nous porte à croire que l'esprit de l'homme est capable de cette grandeur et de cette indépendance dont ils se vantent.
Tout cela fait voir qu'il y a peu d'erreurs plus djangereuses et (pii se communiquent aussi facilement que celles dont les livres de Sénèque sont remplis , parce que ces erreurs sont délicates , proportionnées à la vanité de Ihomme, et semblables à celle dans laquelle le démon engagea nos premiers parents. Elles sont revêtues dans ces livres d'ornements pompeux et magnifiques qui leur ouvrent le passage dans la plupart des esprits. Elles y entrent, elles s'en emparent, elles les étourdissent et les aveuglent. Mais elles les aveuglent d'un aveuglement superbe, d'un aveuglement éblouissant, d'un aveuglement accompagné de lueurs, et non pas d'un aveuglement humiliant et plein de ténèbres qui fait sentir qu'on est aveugle et qui le fait reconnaître aux autres. Quand on est frappé de cet aveuglement d'orgueil on se met au nombre des beaux esprits el (l(»s esprits forts. Les autres mêmes nous y mettent et nous admirent. Ainsi, il n'y a rien de plus contagieux que cet aveuglement, parce que la vanité et la sensibilité des hommes, la corruption de leurs sens et de leurs passions les disposent à rechercher d'en être frappés et les excitent à en frapper les autres.
.le ne crois donc pas qu'on puisse trouver d'auteur plus propre que Sénèque poiir faire connaître quelle est la contagion d'une infinité de gens (juon appelle beaux esprits et esprits forts, et comment les imaginations fortes et vigoureuses dominent sur les esprits faibles et peu éclairés, non par la force ni l'évidence des raisons, qui sont lU^^^ productions de l'esprit, mais par le tour et la manièn'
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vive de l'expression , qui dépendent de la force de l'imagination.
Je sais bien que cet auteur a beaucoup d'estime dans le monde, et qu'on prendra pour une espèce de témérité de ce que j'en parle comme d'un homme fort imaginatif et peu judicieux. Mais c'est principalement à cause de cette estime que j'ai entrepris d'en parler, qon par une espèce d'envie ou par humeur, mais parce que l'estime qu'on fait de lui touchera davantage les esprits et leur fera faire attention aux erreurs que j'ai combattues. Il faut autant qu'on peut apporter des exemples illustres des choses qu'on dit lorsqu'elles sont de conséquence, et c'est quelquefois faire honneur à un livre que de le criiiqiier. Mais enfin je ne suis pas le seul qui trouve à redire dans les écrits de Sénéque; car, sans parler de quelques illustres de ce siècle, il y a près de seize cents ans qu'un autour très-judicieux ^ remarqué qu'il y avait peu d'exactitudt? dans sa philosophie*, peu de discernement et de justesse dans son élocution*, et que sa réputation était plutôt l'effet d'une ferveur et d'une inclination mdiscrète de jeunes gens que d'un consentemont de personnes savantes et bien sensées ^
Il est inutile de combattre par des écrits publics des erreurs grossières, parce qu'elles ne sont point contagieuses. Il est ridicule d'avertir les hommes que les hypocondriaques se trompent, iU le savent assez. Mais si ceux dont lis font beaucoup d'estime se trom^ pent , il est toujours utile de les en avertir, de peur qu'ils ne sui^ vent leuris erreprs. Or il est visible que l'esprit de Sénèque est un esprit d'orgueil et de vanité, Ainsi, puisque l'orgueil, selon l'Écriture, est la source du péché, Jnitium pecoati Buperbiay l'esprit de Sénèque ne peut être l'esprit de l'Évangile, ni sa morale s'allier avec la morale de Jésus-Christ, laquell0 seule est solide et véritable.
Il est vrai que toutes les pensées de Sénèque ne sont pas fausses ni dangereuses. Cet auteur se peut lire avec profit par ceux qui ont Fesprit juste et qui savent le fond de la morale chrétienne. De grands hommes s'en sont servis utilement , et je n'ai garde de condamner ceux qui, pour s'accommoder à la faiblesse des autres hommes qui avaient trop d'estime pour lui, ont tiré des ouvrages de cet auteur des preuves pour défendre la morale de Jésus-Christ, et pour combattre ainsi les ennemis de l'Évangile par leurs propres armes.
n y. 4 (de bonnes choses dans l'Alcoran , et l'on trouve des prophéties véritables dans les Centuries de Nostradamus ; on se sert
l. lu Philosophia parum diligens. — 2. Velles eum siio ingenio dixisse alieno juiiicio. —3. Si aliqua contempsisset, etc., consensu potins eruditorum qnam piierornm amore comprobaretiir. Quiniilien, 1. 10,' ch. 1.
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(le l'Alcoran pour combattre la religion des Turcs , et Ton peut se servir des Prophéties de Nostradamus pour convaincre quelques esprits bizarres et visionnaires. Mais ce qu'il y a de bon dans l'Alcoran ne fait pas que l'Alcoran soit un bon livre, et quelques véritables explications des Centuries de Nostradamus ne feront jamais passer Nostradamus pour un prophète; et Ton ne peut pas dire que ceux qui so servent de ces auteurs les approuvent , ou qu'ils aient pour eux une estime véritable.
On ne doit pas prétendre combattre ce que j'ai avancé de Sénèque en rapportant un grand nombre de passages de cet auteur (fui ne contiennent que des vérités solides et conformes à TÉvangile; je tombe d'accord qu'il y en a, mais il y en a aussi dans l'Alcoran et dans les autres méchants livres. On aurait tort de môme de m'accabler de l'autorité d'une infinité de gens qui se sont servis de Sénèque ; parce qu'on peut quelquefois se servir d'un livre que l'on croit impertinent, pourvu que ceux à qui l'on parle n'en portent pas le même jugement que nous.
Pour ruiner toute la sagesse des stoïques , il ne faut savoir qu'une seule chose qui est assez prouvée par l'expérience et par ce que l'on a déjà dit : c'est que nous tenons à notre corps, à nos parents, à nos amis, à notre prince, à notre patrie, par des liens (jue nous no pouvons rompre, et que même nous aurions honte de tacher de rompre. Notre àme est unie à notre corps , et par notre corps à toutes les chose^s visibles par une main si puissante qu'il est impossible par nous-mêmes de nous en détacher. Il est impossible qu'on pique notre corps sans que l'on nous pique et que l'on nous blesse nous-mêmes , parce que dans l'état où nous sommes cette correspondance de nous avec le corps qui est à nous est absolument nécessaire. De même, il est impossible qu'on nous dise des injures et qu'on nous méprise sans que nous en sentions du chagrin; parce que Dieu nous ayant faits pour être en société avec les autres hommes , il nous a donné une inclination pour tout ce qui est capable de nous lier avec eux , laquelle nous ne pouvons vaincre par nous-mêmes. Il est chimérique de dire que la douleur ne nous blesse pas, et ([ue les paroles de mépris ne sont pas capables de nous offenser , parce qu'on est au-dessus do tout cehi. On n'est jamais au-dessus de la nature, si ce n'est par la grâce; et jamais stoïque ne mépri>a la gloire et l'estime des hommes par les seules forces de son esprit.
Les hommes peuvent bien vaincre leurs passions par des passions contraires, ils peuvent vaincre la peur ou la douleur par vanité; je veux dire seulement qu'ils peuvent ne pas fuir ou ne |»as
se plaindre lorsque se sentant en vue à bien du inonde , le désir de la gloire les soutient et arrête dans leur corps les mouvements qui les portent à la fuite. Ils peuvent vaincre de cette sorte; mais ce n'est pas là vaincre , ce n'est pas là se délivrer de la servitude ; c'est peut-être changer de maître pour quelque temps , ou plutôt c*est étendre son esclavage ; c'est devenir sage, heureux et libre ' seulement en apparence , et souffrir en effet une dure et cruelle servitude. On peut résister à l'union naturelle que l'on a avec son corps par l'union que l'on a avec les hommes, parce qu'on peut résister à la nature par les forces de la nature ; on peut résister à Dieu par les forces que Dieu nous donne. Mais on ne peut résister par les forces de son esprit; on ne peut entièrement vaincre la nature que par la grâce , parce qu'on ne peut , s'il est permis de parler ainsi, vaincre Dieu que par un secours particulier de Dieu. Ainsi cette division magnifique de toutes les choses qui ne dépendent point de nous , et desquelles nous ne devons point dépendre , est une division qui semble conforme à la raison , mais qui n'est point conforme à l'état déréglé auquel le péché nous a réduits. Nous sommes unis à toutes les créatures par l'ordre de Dieu, et nous en dépendons absolument par le désordre du péché. De sorte que ne pouvant être heureux lorsque nous sommes dans la douleur et dansTinquiétude, nous ne devons point espérer d'être heureux en cette vie , en nous imaginant que nous ne dépendons point de toutes les choses desquelles nous sommes naturellement esclaves. Nous ne pouvons être heureux que par une foi vive et par une forte espérance qui nous fasse jouir par avance des biens futurs; et nous ne pouvons vivre selon les règles de la vertu, et vaincre la nature si nous ne sommes soutenus pac^ii yjftey >juft. Jésus-Christ nous a méritée. ' *'...*' ' • *