‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 92 sur 170 · Voy. le di. 7 .le la secdiu'.i- partie «If n- liv · texte numérisé non relu

Voy. le di. 7 .le la secdiu'.i- partie «If n- liv

DE L'EsraiT riR. — r* partie.* ass

modifient point l'àme de la manière dont toutes les sensations la modifient.

IV. C'est ce qui fait la stupidité et l'assoupissement de l'esprit à regard des plus grandes vérités de la morale chrélienne, et que les hommes ne les connaissent que d'une manière spéculative et infructueuse sans la grâce de Jésus-Christ. Tout le monde connaît qu'il y a un Dieu, qu'il faut l'adorer et le servir; mais qui le sert et qui l'adore sans la grâce, laquelle seule nous fait gbûter de la douceur et du plaisir dans ces devoirs? Il y a très-peu de gens qui ne s'aperçoivent du vide et de l'instabilité des biens de la terre, et même qui ne soient convaincus d'une conviction abstraite, mais toutefois très-certaine et très-évidente, qu'ils ne méritent pas notre application et nos soins. Mais où sont ceux qui méprisent ces biens dans la pratique, et qui refusent leurs soins et leur application pour les acquérir? Il n'y a que ceux qui sentent quelque amertume et quelque dégoût dans leur jouissance, bu que la grâce a rendus sensibles pour des biens spirituels par une délectation intérieure que Dieu y a attachée, qui vainquent les impressions des sens et les efforts de la concupiscence. La vue de l'esprit toute seule ne nous fait donc jamais résister, comme nous le devons, aux efforts de la concupiscence : il faut, outre cette vue, un certain sentiment du cœur. Cette lumière de l'esprit toute seule est, si on le veut, une grâce suffisante qui ne fait que nous condamner, qui nous fait connaître notre faiblesse, et que nous devons recourir par la prière à celui qui est notre force. Mais ce sentiment du cœur est une grâce vive qui opère. C'est elle qui nous touche, qui nous remplit et qui nous persuade le cœur , et sans elle il n'y a personne qui pense du cœur : Nemo est qui recogitet corde. Toutes les vérités plus constantes de la morale demeurent cachées dans les replis et dans les recoins de l'esprit ; et tant qu'elles y demeurent elles y sont stériles et sans aucune force, puisque l'âme ne les goûte pas. Mais les plaisirs des sens sont plus proches de l'Ame , et n'étant pas possible de ne pas sentir et même de ne pas aimer son plaisir *, il n'est pas possible de se détacher de la terre et de se défaire des charmes et des illusions de ses sens par ses propres forces ^.

Je ne nie pas toutefois que les justes dont le cœur a déjà été vivement tourné vers Dieu par une délectation prévenante ne puis-

1. Savoir, d'un amour naturel : car on peut haïr le plaisir d'une haine élective «u de choix.

i. Pftrce que Tamouf électif ne peut être 1on|f-tetiips nttns se conformer à l'amour

naturH.

sent sans cette grâce particulière faire qiielqiies actions méritoires et résister aux mouvements de la concupiscence. Il y en a qui sont courageux et constants dans la loi de Dieu par la force de leur foi, par le soin qu'ils ont de se priver des choses sensibles, et par le mépris et le dégoût de tout ce qui les peut tenter. Il y en a qui agissent presque toujours sans goûter ce plaisir indélibéré ou prévenant dont je parle. La seule joie qu'ils trouvent en agissant selon Dieu est le seul plaisir qu'ils goûtent, et ce plaisir suffit pour les arrêter dans leur état et pour confirmer la disposition de leur cœur. Comme ils aiment Dieu et sa sainte loi , ils y pensent avec joie; car on pense toujours avec plaisir à ce qu'on aime; ou, ce qui revient au même, on ne peut s'en séparer sans quelque horreur, et cela suffit, afin que les justes puissent vaincre du moins les tentations légères. Mais ceux qui commencent leur conversion ont besoin d'un plaisir indélibéré et prévenant pour les détacher des biens sensibles, au.xquels ils sont attachés par d'autres plaisirs prévenants et indélibérés; la tristesse et les remords de leur conscience ne suffisent pas , et ils ne goûtent point encore de joie. Mais les justes peuvent vivre par la foi et dans la disette : et c'est même en cet état qu'ils méritent davantage, parce que les hommes étant raisonnables, Dieu veut en être aimé d'un amour de choix, plutôt que d'un amour d'instinct et d'un amour indélibéré, semblable à celui par lequel on aime les choses sensibles, sans connaître qu'elles sont bonnes autrement que par le plaisir qu'on en reçoit. Cependant la plupart des hommes ayant peu de foi et se trouvant sans cesse dans les occasions de goûter les plaisirs, ils ne peuvent conserver long-temps leur amour électif pour Dieu contre l'amour naturel pour les biens sensibles, si la délectation de la grâce ne les soutient contre les efforts de la volupté; caria délectation do la grâce produit, conserve, augmente la charité, comme les plaisirs sensibles la cupidité.

V. Il paraît assez par les choses que l'on a dites ci-dessus que les hommes n'étant jamais sans quelque passion ou sans quelques sensations agréables ou fâcheuses, la capacité et l'étendue de leur esprit en est beaucoup occupée, et que lorsqu'ils veulent employer le reste de cette capacité à examiner quelque vérité, ils en sont souvent détournés par quelques sensations nouvelfes, par le dégoût que Ton trouve dans cet exercice, et par l'inconstance de la volonté qui agite et qui promène res[)rit d'objets en objets sans l'arrêter. De sorte que si Ton n'a pas pris dès la jeunesse l'habitude de vaincre toutes ces oppositions, comme on a expliqué dans \i\ seconde partie, on se trouve enfin incapable de pénétrer rien

qui soit un peu difficile et qui demande quelque peu d'application.

Il faut conclure de là que toutes les sciences, et principalement celles qui renferment des questions très-difficiles à éclaircir, sont remplies d'un nombre Infini d'erreurs , et que nous devons avoir pour suspects tous ces gros volumes que l'on comjw^e tous les jours sur la médecine, sur la physique, sur la morale, et principalement sur des questions particulières de ces sciences, qui sont beaucoup plus composées que les générales. On doit môme juger que ces livres sont d'autant plus méprisables qu'fis sont mieux reçus du commun des hommes; j'entends de ceux qui sont peu capables d'application , et qui no savent pas faire usage de leur esprit; parce que l'applaudissement du peuple à quelque opinion sur une matière dffficile est une marque infaillible qu'elle est fausse et qu'elle n'est appuyée que sur les notions trompeuses des sens ou sur quelques fausses lueurs de l'imaginalion.

Néanmoins il n'est pas impossible qu'un homme seul puisse découvrir un très-grand nombre de vérités cachées aux siècles passés , supposé que cette personne ne manque pas d'esprit, et qu'étant dans la solitude , éloigné autant qu'il se peut de tout ce qui pourrait le distraire , il s'applique sérieusement à la recherche de la vérité. C'est pourquoi ceux-là sont peu raisonnables , qui méprisent la philosophie de M. Descartes sans la savoir, et par cette unique raison , qu'il paraît comme impossible qu'un homme seul ait trouvé la vérité dans des choses aussi cachées que sont celles de la nature. Mais s'ils savaient la manière dont ce philosophe a vécu, les moyens dont il s'est servi daç^s ses études pour empêcher que la capacité de son esprit ne fût partagée par d'autres objets que ceux dont il voulait découvrir la vérité , la netteté des idées sur lesquelles il a établi sa philosophie, et généralement tous les avantages qu'il a eus sur les anciens par les nouvelles découvertes , ils en recevraient sans doute un préjugé plus fort et^ plus raisonnable que celui de l'antiquité^ qui autorise Aristote, Platon et plusieurs autres.

Cependant je ne leur conseillerais pas de s'arrêter à ce préjugé , et de croire que M. Descartes est un grand homme , et que sa philosophie est bonne à cau^e de» choses avantageuses que l'on en peut dire. M. Descartes était homme comme les autres ^ sujet à l'erreur et à l'illusion comme les autres ; il n'y aucun de ses ouvrages, sans môme excepter sa géométrie , où il n'y ait quelque marque de la faiblesse de l'esprit humain. Il ne faut donc point le croire sur sa parole, mais le lire, comme il nous en avertit lui-même^ avec précaution, en examinant s'il ne s'est point trompé, et ne croyant rien de ce qu'il dit que ce que l'évideqce et les reproches secrets

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(lo notre raison nous o])!ii;eront de croire; car en un mot lespril ne

sait véritablement que ee qu'il voit avec évidence.

Nous avons montré dans les chapitres précédents que notre esprit n'était pas infini, qu'il avait au contraire une capacité fort médiocre , et que, cette capacité était ordinairement remplie par les sensations de lànie, et enfin que Tespril, recevant sa direction de la volonté, ne pouvait regarder tixement quelque objet sans en être bientôt détourné par son inconstance et par sa légèreté. Il est indubitable que ces choses sont les causes les plus générales de nos erreurs; et l'on pourrait s'arrêter ici encore davantage pour le faire voir dans le particulier. Mais ce que Ton a dit suffît à des personnes capables de quelque attention pour leur faire connaître la faiblesse de l'esprit de l'homme. On traitera plus au long dans le quatrième et cinquième livre des erreurs qui ont pour cause no& inclinations naturelles et nos passions, dont nous venons déjà de dire quelque chose dans ce chapitre.

DKl XIKMi: PARTIE.

i>i: i.'j:ntj;niikmïïnt i-ur.

l> K 1. A \ A T r R K DES ID K F. S.

CHAPITRF PREMIER.

I. Ce qu'on entend par idées. (Qu'elles existent véritablement, et qu'elles sontnécfssaires pour apercevoir tous les objets matériels. — II. Division de toutes !("> manières par lesquelles on peut voir les objets de dehors.

I. Je crois que tout le monde tombe d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. Nou> voyons le soleil , les étoiles et une infinité d'objets hors de nous; et il n'est pas vraisemblable que l'àme sorte du corps et qu'elle aille, pour ainsi dire, se promener dans les cieux pour y contempler tous ces objets. Elle ne les voit donc point par eux-mêmes ; et l'objot immédiat de notre esprit, lorsqu'il voit le soleil, par exemple, n'e>t pas le soleil , mais quelipie chose (|ui est intimement unie à notre àme, et c'est ce (pie j'ap[)elle lilre. Ainsi par ce mot idre, je n'en-

tends ici autre chose que ce qui est l'objet immédiat, ou le plus proche de l'esprit quand il aperçoit quelque objet.

Il faut bien remarquer qu'afln que l'esprit aperçoive quelque objet, il est absolument nécessaire que l'idée de cet objet lui soit actuellement présente, il n'est pas possible d'en douter; mais il n'est pas nécessaire qu'il y ait au dehors quelque chose de semblable à cette idée , car il arrive très-souvent que l'on aperçoit des choses qui ne sont point, et qui même n'ont jamais été. Ainsi l'on a souvent dans l'esprit des idées réelles de choses qui ne furent jamais. Lorsqu'un homme, par exemple, imagine une montagne d'or, il est absolument nécessaire que l'idée de cette montagne soit réellement présente à son esprit. Lorsqu'un fou ou un homme qui a la fièvre chaude ou qui dort, voit devant ses yeux quelque animal, il est constant que l'idée de cet animal existe véritablement ; mais cette montagne d'or et cet anihnal ne furent jamais.

Cependant les hommes étant comme naturellement portés à croire qu'il n'y a que les objets corporels qui existent , ils jugent de la réalité et de l'existence des choses tout autrement qu'ils devraient; car qu'ils sentent un objet, ils veulent qu'il soit très-certain que cet objet existe, quoiqu'il arrive souvent qu'il n'y ait rien au dehors. Ils veulent , outre cela , que cet objet soit tout de même comme ils le voient , ce qui n'arrive jamais. Mais pour l'idée qui existe nécessairement et qui ne peut être autre qu'on la voit, ils jugent d'ordinaire sans réflexion que ce n'est rien ; comme si les idées n'avaient pas un fort grand nombre de propriétés, comme si l'idée d'un carré, par exemple , n'était pas bien différente de celle de quelque nombre et ne représentait pas des choses tout à fait différentes : ce qui ne peut jamais arriver au néant, puisque le néant n'a aucune propriété. Il est donc indubitable que les idées ont une existence trèsréelle. Mais examinons quelle est leur nature et leur essence, ot voyons ce qui peut être dans l'âme capable de lui représenter toutes choses.

Toutes les choses que l'âme aperçoit sont de deux sortes: ou elles soat dans l'âme , ou elles sont hors de l'âme. Celles qui sont dans l'àme sont ses propres pensées, c^est-à-dire toutes ses différentes modifications; car par ces mots, pensée, manière de penser, ou mch' dification de l'âme, j'entends généralement toutes les choses qui ne peuvent être dans l'âme sans qu'elle les aperçoive par le sentiment intérieur qu'elle a d'elle-même : comme sont ses propres sensations, ses imaginations, ses pures intellections, ou simplement ses conceptions, ses passions mêmes et ses inclinations naturelles. Or, notre âme n'a pas besoin d'idées pour apercevoir toutes ces choses

'2li0 LIMÎL inoiblEME.

(le la manière dont elle les a|)ei\'oit, parce qu'elles sont au dedans de l'àme , ou j)lutôt parce qu'elles ne sont que l'àine même d'une telle ou telle fa(.'on ; de môme que la rondeur réelle de quelque corps et son mouvement ne sont que ce corps figuré et transporté d'une telle ou telle façon.

Mais pour les choses qui sont hors de l'âme, nous ne pouvons les apercevoir que par le moyen des idées , supposé que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. Il y en a de deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles, il y a quelque apparence qu'elles peuvent se découvrir à notre ame sans idées et par elles-mêmes : car encore que l'expérience nous apprenne que nous ne pouvons pas immédiatement et par nous-mêmes déclarer nos pensées les uns aux autres, mais seulement par des paroles ou i)ar d'autres signes sensibles auxquels nous avons attaché nos idées; on pourrait dire que Dieu l'a ordonné ainsi pour le temps de cette vie seulement, afin d'empêcher les désordres qui arriveraient présentement si les hommes pouvaient se faire entendre comme il leur plairait. Mais lorsque la justice et l'ordre régneront, et que nous serons délivrés de la captivité de notre corps, nous pourrons peut-être nous faire entendre par l'union intime de nous-mêmes , ainsi qu'il y a quelque apparence que les anges peuvent faire dans le ciel. De sorte qu'il ne semble pas absolument nécessaire d'admettre des idées pour représenter à l'àme des choses s[)irituelles, parce qu il se peut faire qu'on les voie par ellesmêmes, quoique d'une manière fort imparfaite.

Je nexatiiiiie pas ici comment deux esprits peuvent smiir iun a Vautre, et s ils peuvent de cette manière se découvrir mutuellement leurs pensées. Je crois cependant quil n'y a point de substance purement intelligible que celle de Dieu; qu'on ne peut rien découvrir avec évidence que dans sa lumière, et que l union des esprits ne peut les rendre mutuellement visibles. Car, quoique nous soyons très-unis avec nous-mêmes , nous sommes et nous serons inintelligibles à nousmêmes, jusquà ce que nous voyions en Dieu et qu'il nous présente à nous-mêmes F idée parfaitement intelligible quil a de notre être renfermé dans le sien. Ainsi, quoiquil semble que f accorde ici que les anges puissent par eux-mêmes manifester les uns aux autres et ce quils sont et ce quils pensent , ce que dans le fond je ne crois pas véritable, f avertis que ce nest que parce que je nen veux pas disputer, pourvu que Ion ni abandonne ce qui est incontestable, savoir, qu'on ne peut voir les choses matérielles par elles-mêmes et sans idées *.

1. Cet Jirticle est en itîiliqucs, par«'e qu'on le peut passer et (|ii'il est difficile dtf rentcndre si l'on ne suit ce que je pense de lànie et de lu nature des idées.

DE L'ESPRIT rtR. — 11* PAUTJE. 2U

Texpliquerai dans le chapitre septième le sentiment que j'ai sur la manière dont nous connaissons les esprits , et je ferai voir qu'à présent noué ne pouvons les connaître entièrement par eux-mêmes quoiqu'ils puissent peut-être s'unir à nous. Mais je parle principalement ici des choses matérielles, qui certainement ne peuvent s'unir à notre âme de la façon qui lui est nécessaire afin qu'elle les aperçoive; parce qu'étant étendues , et l'âme ne Tétant pas, il n'y a point de rapports entre elles. Outre que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, et par conséquent elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord.

II. Nous assurons donc qu'il est absolument nécessaire que les idées que nous avons des corps et de tous les autres objets que nous n'apercevons point par eux-mêmes, viennent de ces mêmes corps ou de ces objets; ou bien que notre âme ait la puissance de produire ces idées, ou que Dieu les ait produites avec elle en la créant, ou qu'il les produise toutes les fois qu'on pense à quelque objet, ou que l'âme ait en elle-même toutes les perfections qu'elle voit dans ces corps , ou enfin qu'elle soit unie avec un être tout parfait^ et qui renferme généralement toutes les perfections intelligibles ou toutes les idées des êtres créés. ,

Nous ne saurions voir les objets que de Tune de ces manièfes. Examinons quelle est celle qui paraît la plus vraisemblable de toutes sans préoccupation , et sans nous effrayer de la difficulté de celte question. Peut-être que nous la résoudrons assez clairement, quoique nous ne prétendions pas donner ici des démonstrations incontestables pour toutes sortes de personnes; mais seulement des preuves très-convaincantes ppur ceux au moins qui les méditeront avec une attention sérieuse ; car pn passerait peut-être pour téméraire si l'on parlait autrement.

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