CHAPITRE IL
Que les objets matériels n'envoient point d'espèces <lui leur ressemblent.
La plus commune opinion est celle des pénpatéticiens, qui prétendent que les objets de dehors envoient des espèces qui leur ressemblent , et que ces espèces sont portées par les sens extérieurs iusqu*au sens commun ; il appellent ces espèces-là impresses, parce que les objets les impriment dans les sens extérieurs. Ces espèces impresses étant matérielles et sensibles, sont rendues intelligibles par Vintellect agent ou agissant, et sont propres pour être reçues 11. 21
2â2 LIVUE TROISIÈME.
dans Vinlelleci patient . Ces espèces ainsi spirilualisées sont appelées espèces exprei^ses, parce qu'elles sont exprimées des impresses; et c'est par elles que V intellect patient connaît toutes les choses matérielles.
On ne s'arrête pas à expliquer plus au long ces belles choses et les diverses manières dont diflérents philosophes les conçoivent, car, (juoiqu'ils ne conviennent pas dans le nombre des facultés (ju'ils attribuent au sens intérieur et à l'entendement, et même qu'il y en ait beaucoup qui doutent fort qu'ils aient besoin d'un intellect (ujent pour connaître les objets sensibles ; cependant ils conviennent presque tous que les objets de dehors envoient des espèces ou des images qui leur ressemblent, et ce n'est que sur ce fondement qu'ils multiplient leurs facultés et qu'ils défendent leur intellect (ujent. De sorte que ce fondement n'ayant aucune solidité, comme on le va faire voir, il n'est pas nécessaire de s'arrêter davantage à renverser tout ce qu'on a bâti dessus.
On assure donc qu'il n'est pas vraisemblable que les objets envoient des images ou des espèces qui leur ressemblent ; de quoi voici quelques raisons. La première se tire de l'impénétrabilité des corps. Tous les objets comme le soleil, les étoiles et tous ceux qui sont proches de nos yeux , ne peuvent pas envoyer des espèces qui soient d'autre nature qu'eux; c'est pourquoi les philosophes disent orcftnairement (jue ces espèces sont grossières et matérielles , à la ditférencc des espèces expresses, qui sontspiritualisées. Ces espèce» impresses des objets sont donc de petits corps : elles ne peuvent donc pas se pénétrer, ni tous les espaces qui sont depuis la terre jusqu'au ciel , lesquels en doivent être tous remplis. D'où il est facile de conclure qu'elles devraient se froisser et se briser, les unes allant d'un côté et les autres de l'autre, et qu'ainsi elles ne peuvent rendre les objets vij^ibles.
De plus, on peut voir d'un même endroit ou d'un même point un très-grand nombre d'objets qui sont dans le ciel et sur la terre, donc il faudrait que les espèces de tous ces corps se pussent réduire en un point. Or elles sont impénétrables, puisqu'elles sont étendues: donc, etc.
Mais non-seulement on peut voir d'un même point un très-grand nombre de très-grands et de très-vastes objets ; il n'y a même aucun point dans tous ces grands espaces du monde d'où on ne puisse découvrir un nombre presque infini d'objets, et même d'objets aussi gr<mds que le soleil, la lune et les cieux. Il n'y a donc aucun point*
l. Si Ton veut savoir comment toute- 'os impressions des objets visibles, quoique opposées, se peuvi'iit communiquer suas s'atïïublir, on peut lire la Viojilrique de
DE L'ESPBIT PUR. — 11* PARTIE. SflS
dans toul le monde où les espèces de toutes ce^ choses ne se du.^sent rencontrer; ce qui est contre toute apparence de vérité.
La seconde raison se prend du changement qui arrive dans les espèces. Il est constant que plus un objet est proche, plus l'espèce en doit être grande, puisque nous voyons Tobjet plus grand. Or, on ne voit pas ce qui peut faire que cette espèce diminue et ce que peuvent devenir les parties qui la composaient lorsqu'elle était plus grande. Mais oe qui est encore plus difficile à concevoir selon leur sentiment , c'est que si on regarde cet objet avec des lunettes d'approche ou un microscope , Tespèce devient tout d'un coup cinq ou six cents fois plus grande qu'elle n'était auparavant; car on voit encore moins de quelles parties elle peut s'accroître si fort en un instant.
"La troisième raison, c'est que quand on regarde un cube parfait^ toutes les espèces de ses côtés sont inégales , et néanmoins on ne laisse pas de voir tous ses Côtés également carrés. Et de même lorsque l'on considère dans un tableau des ovales et des parallélogrammes qui ne peuvent envoyer que des espèces de semblable figure, on n'y voit cependant que des cercles et des carrés. Gela fait manifestement voir qu'il n'est pas nécessaire que l'objet que l'on regarde produise, afin qu'on le vote^ des espèces qui lui soient semblab'es.
Enfin on ne peut pas concevoir comment il se peut faire qu'un corps qui ne diminue point sensiblement envoie toujours hors de soi des espèces de tous côtés , qu'il en remplisse continuellement de fort grands espaces tout à Tentour , et cela avec une vitesse inconcevable ; car un objet étant caché , dans l'instent qu'il se découvre on le peut voir de plusieurs millions de lieues et de tous les côtés. Et ce qui paraît encore fort étrange, c'est que les corps qui ont beaucoup d'action, comme l'air et quelques autres, n'ont point la force de pousser au dehors de ces images qui leur ressemblent; ce que font les corps les plus grossiers et qui ont le moins d'action , comme la terre , les pierres et presque tous les corps durs.
Mais on ne veut pas s'arrêter davantage à rapporter toutes les raisons contraires à cette opinion , parce que ce ne serait jamais fait, le moindre effort d'esprit en fournissant un si grand nombre qu'on ne le peut épuiser. Celles que nous venons de rapporter sont suffisantes, et elles n'étaient pas même nécessaires après ce qu'on a dit qui regarde ce sujet dans le premier livre , lorsqu'on a expliqué les erreurs des sens. Mais il y a un si grand nombre de philo-
M. Bescartes, et Y Eclairoîssement sur le quatrième ch. de la deuxième part, du «ixiètne liv.,qui traite de la lumière et des couleurs. Ou le trouvera à la fin deceliv.
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nil LIVRE TIIOISIKME.
sophes attachés à cette opinion , qu'on a cru qu'il était nécessaire d'en dire quelque chose pour les porter à faire réflexion sur leurs pensées.