‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 112 sur 145 · Méâ. /et · texte numérisé non relu

Méâ. /et

de la Trinité sainte . les traits que Dieu avait formés ne paraissent presque plus; et cette image est si noble et si parfaite, que nul autre ne la peut réformer, nul autre ne la peut finir, que celui qui, même en la créant, ne l'avait encore qu'ébauchée.

2. L'homme après le péché demeure encore uni à la raison. Il lui reste aussi quelque mouvement d'amour pour le bien. Car si l'homme était entièrement séparé de la raison, il serait absolument sans intelligence; si le Saint-Esprit n'agissait point en lui, il n'aurait aucun mouvement d'amour pour le bien ; parce que Thomme n'est à lui-même, ni le principe de son amour, ni celui de ses connaissances. Mais que serait-ce qu'un esprit sans intelligence et sans amour? Un être sage peut-il créer, peut-il conserver une semblable créature? Le pécheur porte donc encore aujourd'hui des marques de son origine , et le caractère des personnes de la Trinité qui lui donnent l'être. Il est toujours l'image de Dieu ; maiâ une image dont les traits sont presque tout etfacés. Image encore un coup qui doit être réparée, qui doit être perfectionnée ; et qui ne le peut être, que par la raison universelle des intelligences, et que par l'amour substantiel, principe général de tous les mouvements des esprits. Car, retiens bien, que comme Dieu n'éclaire les créatures que de sa propre lumière, comme il ne peut les rendre raisonnables que par la raison ; il ne peut aussi les animer que par l'amour qu'il a pour lui-même : il ne peut les porter que vers lui; il ne peut agir que pour lui ; il ne peut faire aimer que le bien.

3. Comme la lumière précède l'amour, j'ai dû commencer la réformation de l'homme, et lui donner des préceptes et des conseils d'une manière proportionnée à sa faiblesse. J'ai donc pris un corps pour instruire les hommes d'une manière sensible ; et par le sacri* fice que j'ai fait à Dieu de ce corps, j'ai mérité d'être assis à la droite du Tout-Puissant, et d'envoyer ensuite le Saint-Esprit, pour être dans mon ouvrage, comme dans la Trinité sainte, la perfection et la conformation de toutes choses. Il est vrai que, par la dignité de ma personne, j'ai toujours eu droit de mission* à l'égard du Saint-Esprit, comme mon Père à mon égard; puis qu'il procède de moi, comme je suis engendré de mon Père. Mais, afin que je pusse l'envoyer aux hommes, il fallait qu'ils fussent réconciliés avec Dieu en ma personne. Il fallait aussi qu'ils fussent préparés par les instructions nécessaires; car l'amour des intelligences créées, à l'exemple de l'amour substantiel et divin, ne peut naître avant la lumière : il la suppose, il en procède, il en est produit.

4. De même que l'homme, quoique uni essentiellement à la ra*- .son, n'aperçoit point maintenant la vérité, si la vérité ne de^

|S3 MÉDITATIONS GHaÊTIENNE3«

sensible, et ne prend un corps pour le frapper par aes sens ; ainsi, quoiqu'il n'ait point de volonté ou dq capacité d'ainner, que par l'impression continuelle de l'amour divin, il ne peut suivre celte im-r pression, si l'onction de l'esprit ne l'attire par quelque douceur pré-;venante. L'esprit de l'homme, quoique soutenu par la puissance du Père, pénétré de la lumière du Fils, çinimé du mouvement du Saint-Esprit, est uni à un corps, qui non-seulement le remplit de fausses idées, mais qui excite encore dans son cœur mille mouvements déréglés. Et, comme il veut invinciblement être heureux, ce qui ne peut-être actuellement que par quelque plaisir actuel, il n'est pas possible que ce corps ne le trouble* et ne le dérègle, s'il ne trouve dans la recherche de la vérité et dans l'exercice de la vertu quelque douceur actuelle, qui fasse qu'il contemple et qu'il agisse avec plaisir. Il fallait donc, pour proportionner le remède au mal que le péché a causé, que non-seulement je vinsse instruire les hommes par leurs sens, mais encore que je leur méritasse la grâce de sentiment, ou cette délectation intérieure qui fait aimer aux hommes, comme par instinct, une beauté qu'ils ne devraient aimer que par raison.

5. Car tu dois savoir, mon fils, qu'on aime et qu'on hait en deux manières , par instinct, et par raison. On aime une chose par instinct, lorsqu'on l'aime sai)s reconnaître qu'elle soit bonne, ou capable de rendre plus heureux ou plus parfait. Mais on aime par raison, lorsque le mouvement de l'âme est déterminé par la vue claire de l'esprit, lorsqu'on voit clairement que ce qu'on aime est bon , ou capable d'augmenter sa perfection ou son bonheur. C'est par instinct que les ivrognes aiment le vin. Ils ne connaissent point par une vue claire de l'esprit que le vin soit un bien; ils le si^ntent confusément par le sentiment du goût ; car Tesprit ne voit jamais clairement ce qui n'est pas. Il en est de même de tous les faux biens ; on ne le^ aime que par l'instinct "du sentiment. Mais à l'égard des vrais biens, des biens de l'esprit, on les aime, ou plutôt on devrait les aimer uniquement par raison. Car afin que l'amour soit parfaitement raisonnable, méritoire bn tout sens, entièrement conforme à son principe, l'amour substantiel et divin , il doit naître ou procéder de la lumière ; il doit être uniquement réglé par la raison; le plaisir actuel n'en doit point être uniquement le principe ou le motif. Qu'il l'accompagne, qu'il le soutienne, qu'il en soit la récompense ; mais qu'il n'en corrompe pas la pureté.

6. L'homme ne peut conserver sa vie que par l'usage des biens du corps ; il faut qu'il s'approche d'eux, qu'il s'y unisse, qu'il s'en nourrisse. Mais, si ces objets piaraissaient à l'esprit tels qu'ils sont

en eux-mêmes , leur usage en serait insupportable. Il fallait donc qu'à leur approche Dieu ftt sentir à Tesprit des agréments qu'ils n'ont pas, et que les hommes fussent avertis, par la preuve courte mais incontestable du sentiment, de ce qu'ils doivent faire pour leur conservation ; afin que leur unique occupation fût de rechercher les biens de l'esprit, d'admirer et d'adorer l'auteur de leur* être, et de méritei* leur récompense par un amour de choix, et par le sacrifice pur et méritoire d'une obéissance corttinuelle. ^

7. Ce qui a été sagement établi de Dieu pour cohserver l'homme dans son innocence, et pour lui fournir quelque sujet do mérite, est devenu, par le péché et en conséquence de l'ordre immuable de la justice, le principe -de tous ses dérèglements; caï*, comme les hommes suivent les jugements des sens, qui décident toujours en faveur des objets sensibles, ils regardent ces objets comme des sujets dignes de leur application et de leurs soins. Les corps portent le caractère sensible du vrai bien ; on se sent heureux dans leur jouissance. La raison n'apprend point à tout le monde que Dieu seul est la véritable cause de la douceur que Ton rencontre lorsqu'on se familiarise avec les objets de ses passions. Ceux qui le savent n'y pensent pas toujours dans le besoin ; et s'ils y pensent, leurs sens dissipent bientôt des pensées abstraites qui s'opposent à leur bonheur actuel. En un mot, la raison parle bèts ; il faut de l'attention pour l'entendre. Elle ne flatte point ; il faut de la patienct» pour l'écouter, il faut de la vertu pour la suivre. Miais les sens, devenus insolents et rebelles on punition du péché , parlent si haut, mais si agréablement et si vivement, que l'esprit, séduit et dominé, suit aveuglément tous les désirs qu'ils inspirent.

8. Dans l'état misérable où l'homme est réduit, les pécheurs ne peuvent done aimer le vrai bien uniquement par raison, quoique le vrai bien doive être aimé de cette sorte. Ayant la concupiscence à vaincre, il faut que Dieu répande dans leur àme quelque grâce de sentiment, pour déterminer, comme par instinct, vers le vrai bien, le mouvement déréglé de leur cœur. Il faut que Dieu inspire en eux une sainte concupiscence pour contre-balancer la concupiscence criminelle.

9. Tout plaisir produit un amour naturel pour l'objet qui le cause ou qui semble le causer ; car, voulant invinciblement être heureux, et le plaisir actuel rendant actuellement heureux, on est natufellement porté à se joindre de volonté avec la cause de son bonheur. Or il n'est pas possible que l'amour de choix, et purement raisonnable, subsiste longtemps sans se conformer à l'amour naturel. Si donc la charité n'est soutenue contre les efforts continuef

yili MÈDiTÀTIOKS CI1UÉTI£i\i\ES.

de la concupiscence par des grâces oclueHes de sentiment qui fassent trouver quelque douceur dans l'exercice de la vertu , ou, ce qui est la même chose, qui répandent l'amertume et l'horreur sur les objets sensibles, il n'est pas possible que les justes mêmes sub— sistent long-temps sans perdre l'amour dominant des vrais biens, principalement s'ils vivent dans les plaisirs et dans les honneurs, et s'ils n'ont un soin particulier de fortifier leur raison et leurs bonnes habitudes par la nourriture de l'esprit.

40. Je tâche, mon fils, de te convaincre en toutes manières que tu as un extrême besoin de mon secours, et que la grâce particulière de sentiment est absolument nécessaire au pécheur, afin qu'il se puisse convertir, et au juste afin qu'il persévère jusqu'à la fin. J'en use ainsi parce qu'il n'en est pas de même de tes sentiments, comme de tes lumières. Ta lumière dépend en partie de ton attention et de tes efforts. Mais, quelque effort que tu fasses, tu ne peux exciter en toi aucun sentiment, ni de plaisir, ni de douleur, les causes occasionnelles des modifications de ta substance ne se trouvant point en toi. Ainsi tu dois reconnaître ton impuissance, te défier de tes forces, et avoir sans cesse «recours à moi, qui ai été établi au jour de mon triomphe cause occasionnelle ou distributive des vrais biens, par la loi générale de la grâce, selon laquelle Dieu veut exécuter en moi et par moi son grand dessein. Il faut maintenant que je t'explique les trois principales qualités que je possède, comme cause occasionnelle et distributive de la grâce, selon lesquelles tu dois sans cesse me considérer, afin que ta foi se réveille et que tu m'invoques avec une pleine et entière confiance.

44 . La première de ces trois qualités est que je suis l'architecte du temple spirituel que Dieu doit habiter éternellement; la seconde est que je suis le chef dont l'influence anime et protège le corps mystique de l'Église; la troisième, que je suis le médiateur entre Dieu et les hommes. Ces trois qualités sont un peu différentes, quoique d'abord elles te paraissent être les mêmes; et j'ai encore d'autres qualités que ces deux-ci, qui ont rapport à mon Église, desquelles néanmoins il n'est pas si nécessaire que je t'entretienne présentement.

42. Sache, mon fils, que Dieu n'agit que pour sa gloire, et qu'il n'a formé le monde présent que pour se faire un temple dans lequel il habite et où il reçoive des honneurs divins. Il lui faut un temple, un pontife, une victime, un sacrificateur, un culte digne de lui. Mais Dieu n'habite point dans les temples matériels *. La substance intelligible de son être ne peut faire sa demeure ou le lieu de ses

Page 1