‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 140 sur 145 · TRAITÉ DE L*AMOUR DE DIEU · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE L*AMOUR DE DIEU

vrai Dieu; et ils le pourraient, parce qu'il n'y a que le désir d 'être heureux ou de n'être pas malheureux qui soit invincible. L'être précisément comme tel , sans le bien et le mal-être actuel ou futur, paraît fort indifférent à la volonté, car sans quelque espérance ou quelque crainte d'une autre vie, et sans la douleur actuelle qu'on souffre à se donner la mort, il y a bien de l'apparence que tous ceuxlà se la procureraient qui sont actuellement misérables et pleinement convaincus qu'ils ne seront jamais délivrés de leurs misères. 7° Qu'Adam après son péché, sachant qu'il méritait une éternité malheureuse, devait mais ne pouvait plus aimer Dieu Ici qu'il est; puisque Dieu qui était son bien et sa fin ne pouvait plus l'être , mais uniquement son mal ou la cause véritable de ses éternelles douleurs. il ne devait plus être capable que de désespoir, qui produit nécessairement le désir de n'être plus. Mais la connaissance du médiateur ayant produit en Adam l'espérance que Dieu deviendrait son bien , alors il a pu l'aimer tel qu'il est.

8" Qu'en supposant néanmoins que Dieu lui eût rendu l'amour dominant de l'ordre, il aurait pu aimer Dieu vengeur et déterminé à le punir, pourvu néanmoins que la beauté de la justice ou l'horreur de l'injustice fût un motif plus fort et plus vif que la douleur; c'est-à-dire que l'ordre immuable de la justice lui plût davantage, ou que l'injustice lui fît plus d'horreurque la douleur actuelle. C'est en ce sens que j'ai dit ailleurs que ceux qui voient Dieu tel qu'il est V aimeraient aumilieudes plus grandes douleurs; et que ce n est pas V aimer comme il mérite de Vétre, que de l'aimer seulement à cause qu'il est le seul qui puisse causer en nous des sentiments agréables. L'objection à laquelle je répondais déterminait le mot de plaisir aux plaisirs confus et sensibles. Et quand je dis ici qu'on ne peut rien aimer que ce qui plaît, je prends le mot de plaisir dans toute son étendue. Au reste, je n'examinais pas dans les Conversations chrétiennes la question dont il s'agit. Pour s'instruire de mon sentiment là-dessus , il fallait plutôt lire le Traité de morale que j'ai fait, ou du moins le chapitre VIII. Ce traité regarde bien plus la question dont on dispute , et il est plus nouveau que les Conversations que j'ai composées il y a plus de vingt ans. On doit croire que les auteurs sont moins ignorants à cinquante ans qu'à trente ou quarante , et que les efforts qu'ils doivent faire pour avancer dans la connaissance de la vérité ne sont pas entièrement inutiles. Mais de plus il ne faut pas s'imaginer que tout ce que dit un auteur ce soit véritablement son sentiment. Car on dit bien des choses par préjugé ou sur la foi des autres, et parce qu'elles paraissent d'abord vraisemblables, surtout quand ce qu'on dit ne regarde qu'indirectement le sujet qu'on traite. Il y a I. AO

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dans mes livres cent endroits conlrnires an sentiment qu'oà a voulu m'allribuer. On peut dire avec vcrilé qu'on n'a de sentiment déterminé qu'à l'égard des questions que l'on a sérieusement examinées. Et tous ces passages qu'on entasse pour se prévaloir de rautorité des autres ne prouvent pas même que ceux que l'on cite aient eu véritablement l'opinion qu'on leur attribue. On pourrait souvent prouver le contraire par d'autres passages des mêmes auteurs; et peut-être que s'ils revenaient au monde, ils nous diraient de bonne foi qu'ils n'ont jamais examiné la matière sur laquelle on prétend décider par leur autorité. )

9^ Il suit encore des principes que j'ai taché d'établir : que Tindifférence pour sa béatitude, pour sa perfection et pour son bonheur est non-seulement impossible , mais qu'il est très-dangereux d'y prétendre , parce que cela ne peut qu'inspirer une nonchalance inûnie pour son salut, qu'il faut opérer, comme dit l'apôtre, aota crainte et tremblement. Cette indifférence par laquelle on prétend détruire entièrement Tamour-propre ne le combat qu'en apparence. C'est une victoire imaginaire qui nous flatte d'autant plus qu'elle nous coûte naoins. H est vrai que pour en venir là il a fallu bien corn-* battre contre la raison et contre l'impression naturelle que Dieu met en nous pour la béatitude. Elle coûte beaucoup cette victoire prétendue par cet endroit-là ; mais il n'en coûte peut-être à i'amourpropre corrompu rien de ce qui le flatte le plus.

i 0^ Que ces états de sécheresse dans lesquels on n'a point de goût pour la vertu sont fort dangereux; il serait impossible alors de résister aux tentations si l'on n'était soutenu du moins par une secrète horreur du péché ; car le dégoût du vice nous touche quelquefois aussi vivement et plus vivement que le goût de la vertu ; cela , dis-je , serait impossible , puisqu'il n'est pas possible de persévérer dans le bien sans la grâce de Jésu^-Christ ; car, selon saint Augustin , les secours de la grâce de Jésus-Christ ne consistent que dans de semblables sentiments. Il n'y a que la lumière et le sentiment qui déterminent nos diverses volontés : la lumière est la grâce du Créateur, et le sentiment est celle du Réparateur. L'état des sécheresses est le plus méritoire, mais il n'est pas le plus sûr.

11^ Qu'il faut travailler de toutes ses forces à l'acquisition des Vertus, à sa propre perfection, par le désir même qu'on a pour son bonheur futur ; sachant bien que. Dieu étant juste , c'est une néces* site que l'un soit réglé sur l'autre. Il faut que ce désir d'être heureux , dont l'abus fait les voleurs et les avares , nous rende avares de cette avarice spirituelle que quelques gens condamnent comme contraire à la volonté de Dieu. Hœc est voluntas Dei sanctific^tio

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vestra , dit saint Paul. Estote perfecti sicut Pater vester cœleslisperfectus est, dit Jésus-Christ môme. On no peut trop désirer sa perfection. Mais il ne faut pas s'imaginer qu'on la puisse acquérir sans le secours de Jésus-Christ, sans ces grâces de lumière vive et de sentiment par lesquelles la beauté de l'ordre nous touche et le désordre nous fait horreur; car il faut que l'amour-propre soit éclairé, et en même temps vivement touché par les vrais biens, afin de pouvoir les aimer.

i 2** Enfin il s'ensuit que cette proposition, « Il ne faut souhaiter sa béatitude que parce que Dieu le veut», est du moins équivoque ; car elle est fausse en ce sens qu'elle suppose qu'il dépende de nous de vouloir être heureux, ou que nous puissions avoir des motifs préalables au désir de la béatitude, par lesquels nous puissions la vouloir ou ne la vouloir pas , elle qui est le principe de tous nos désirs. C'est à peu près comme si l'on disait qu'il ne faut être que parce que Dieu le veut. Le motif du désir naturel que nous avons pour la béatitude est en Dieu , qui en est l'auteur, et nullement en nous. Mais cette proposition est vraie en ce sens que, voulant être solidement heureux dans la jouissance du souverain bien, nous devons nous contenter du degré de; jouissance qui nous sera prescrit dans la loi éternelle, parce que ce plus petit degré remplit suffisamment le désir naturel que nous avons pour la béatitude; qu'aimant l'ordre , nous avons un motif de nous y conformer, et que , lorsqu'on a sujet d'être content , et qu'on est sage et éclairé , on ne désire point ce qui est non-seulement injuste, mais absolument impossible. Mais présentement que nous sommes en état de mériter par notre coopération à la grâce, plus nous aimons Dieu, plus nous devons aspirer à la plus haute perfection, parce qu'en eflet plus le bonheur des saints est grand, plus ils jouissent parfaitement de Dieu, plus aussi leur amour est ardent et leur transformation parfaite.

N'en voilà que trop, ce me semble, pour prouver que je ne suis pas dans le sentiment (|u'on a voulu m'attribuer, et que ce n'est pas sans raison que je ne veux pas m'y rendre. En effet , prévenu comme je le suis d'estime et d'amitié pour l'auteur de la Connaissance de soi-même, il me fallait de bonnes raisons, ou du moins que je crusse telles, pour m'éloigner de ce qu'il pense sur l'amour désintéressé. Mais si cet écrit suffit pour faire connaître mes sentiments sur cela et suf quelques autres questions qui y ont rappori , je doute fort qu'il soit suffisant pour en convaincre les autres; car, outre qu'il est trop court et qu'il suppose bien des choses prouvées ailleurs, la matière est plus obscure et plus difficile qu'on ne croit.

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