SUR
i^'existence et la nature de dieu.
LE CHINOIS. — Quel est ce Seigneur du ciel que vous venez de sî loin nous annoncer? Nous ne le connaissons point, et nous ne voulons croire que ce que l'évidence nous oblige à croire. Voilà pourquoi nous ne recevons que la matière et le Ly, cette souveraine vérité, sagesse, justice, qui subsiste éternellement dans la matière, qui la forme et la range dans ce bel ordre que nous voyons , et qui éclaire aussi cette portion de matière épurée et organisée dont nous sommes composés. Car c'est nécessairement dans cette souveraine vérité, à laquelle tous les hommes sont soumis, les uns plus, les auti;es moins, qu'ils voient les vérités et les lois éternelles, qui sont le lien de toutes les sociétés.
LE CHRÉTIEN. — Lo Diou quo nous vous annonçons est celui-là même dont l'idée est gravée en vous et dans tous les hommes. Mais faute d'y faire assez d'attention, ils ne la reconnaissent point telle qu'elle est, et ils la défigurent étrangement. Voilà pourquoi Dieu, pour nous renouveler son idée, nous a déclaré par son prophète qu'il est celui qui est, c'est-à-dire l'être qui renferme dans son essence tout ce qu'il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres, l'être infini en tout sens, en un mot l'être.
Lorsque nous nommons Seigneur du ciel le Dieu que nous adorons, vous vous imaginez que nous le concevons seulement comme un grand et puissant empereur. Votre Ly, votre souveraine justice , approche infiniment plus de l'idée de notre Dieu que celle de ce puissant empereur. Détrompez-vous sur notre doctrine. Je vous le répète, notre Dieu c'esl celui qui est, c'est l'être infiniment parfait, c'est l'être. Ce roi du ciel que vous regardez comme notre Dieu ne serait qu'im tel être, qu'un être particulier, qu'un être fini. Notre
â7a ENTRETIEN D'UN PHILOSOPHE CHRÉTIEN
Dieu| c'est l'être sans aucune restriction ou limitation. Il renferme en lui-même , d'une manière incompréhensible à tout esprit fini , toutes les perfections , tout ce qu'il y a de réalité véritable dans tous les êtres et créés et possibles. Il renferme en lui ce qu'il y a même de réalité ou de perfection dans la matière, le dernier et le plus imparfait des êtres, mais sans son imperfection, sa limitation, son néant ; car il n'y a point de néant dansj'être, de limitation dans l'infini en tout genre. Ma main n'est pas ma tête, ma chaise ma chambre, ni mon esprit le vôtre. Elle renferme pour ainsi dire une infinité de néants, les néants de tout ce qu'elle n'est point. Mais dans l'être infiniment parfait il n'y a point de néant. Notre Dieu est tout ce qu'il est partout où il est, et il est partout. Ne vous efforcez pas de comprendre comment cela est ainsi ; car vous êtes fini, et les attributs de l'infini ne seraient point ses attributs si un esprit fini les pouvait comprendre. On peut démontrer que cela est ainsi ; mais on ne peut pas expliquer comment cela est; on peut seulement prouver que cela doit être mcompréhensible et inexplicable à tout esprit fini.
LE CHINOIS. — Je conviens que l'idée que vous me cjonnez de votre Dieu est la plus excellente de toutes, car il n'y a rien de plus grand que l'infini en toutes manières. Mais nous nions que cet infini existe. C'est une fiction, une imagination sans réalité.
LE CHRÉTIEN. — Vous soutenez , et avec raison , qu'il y a une souveraine règle et une souveraine vérité , qui éclaire tous les hommes , et qui met ce bel ordre dans l'univers. Si l'on vous disait que cette souveraine vérité n'est qu'une fiction de votre esprit, comment en prouveriez-vous l'existence? Certainement la preuve de son existence n'est qu'une suite de celle de l'être infiniment parf^iit. Vous le verrez bientôt. Voici cependant une démonstration fort simple et fort natu-p relie de l'existence de Dieu^ et la plus simple de toutes celles que je pourrais vous donner.
Penser à rien et ne point penser, apercevoir rien et ne point apercevoir, c'est la même chose. Donc tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement et directement /est quelque chose ou existe : je dis immédiatement et directement, prenez-y garde ; car je sais bien, par exemple, que quand on dort, et même , en bien des rencontres , quand on veille , on pense à des choses qui ne sont point. Mais ce ne âpnt point alors ces choses-là qui sont l'objet immédiat et direct de notre esprit. L'objet immédiat de notre esprit, même dans nos songes, est très-réel. Car si cet objet n'était rien, il n'y aurait point de diff'érenco dans nos songes; car il n'y a point de différence entre des riens. Donc, encore un coup, tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement est réellement. Or, je pense à l'infini , j'aperçois immédiate-
ment et directement Tinfîni. Donc il est. Car s'il n'était point, en Tapercevant , je n'apercevrais rien , donc je n'apercevrais point. Ainsi , en même temps j'apercevrais et je n'apercevrais point, ce qui est une contradiction manifeste.
LE CHINOIS. — J'avoue que si l'objet immédiat de votre esprit était l'infini, quand vous y pensez il faudrait nécessairement qu'il existât; mais alors l'objet immédiat de votre esprit n'est que votre esprit même. Je veux dire que vous n'apercevez rinfmi que parc^ que cette portion de matière organisée et subtilisée, que vous appelez esprit, vous le représente ; ainsi il ne s'ensuit point que l'infini existe absolument et hors de nous, de ce que nous y pensons.
LB CHRÉTIEN. — On pourrait apparemment vous faire la même réponse à l'égard du Ly ou de la souveraine vérité que vous recevez pour le premier de vos principes; mais ce ne serait vous ré^ pondre qu'indirectement. Prenez donc garde, je vous prie. Cette portion de matière organisée et subtilisée que vous appelez esprit pst réellement finie. On ne peut donc, en la voyant immédiatement, voir l'infini. Certainement où il n'y a que deux réalités on ne peut en apercevoir quatre. Car il y aurait deux réalités que l'on apercevrait, et qui néanmoins ne seraient point. Or. ce qui n'est point ne peut être aperçu. Apercevoir rien et ne point apercevoir, c'est la même chose. Il est donc évident que dans une portion de matière finie ou dans un esprit fini, on ne peut y trouver assez de réalité pour y voir l'infini. Faites attention à ceci. L'idée que vous avez seulement de l'espace n'est-elle pas infinie ? Celle que vous avez des cieux est bien vaste; mais ne sentez-vous pas en vous-même que l'idée de l'espace la surpasse infiniment? Ne vous répond-elle pas, cette idée, que quelque mouvement que vous donniez à votre esprit pour la parcourir, vous ne l'épuiserez jamais , parce qu'en effet elle n'a point de bornes? Mais si votre esprit, votre propre substance ne renferme point assez de réalité pour y découvrir l'infini en étendue, un tel infini, un infini particulier, comment y pourriez-vous voir l'infini en tout genre d'être , l'être infiniment parfait, en un mot Têtre? Je pourrais vous demander comment la matière, subtilisée tant qu'il vous plaira, peut représenter ce qu'elle n'est pas? comment des organes particuliers et sujets au change^ment peuvent ou voir, ou se représenter des vérités et des lois éternelles, immuables, et communes à tous les hommes? car vos opinions me paraissent des paradoxes insoutenables.
LE CHINOIS. — Votre raisonnement paraît juste, mais il n'est pas solide, car il est contraire à l'expérience. Ne savez-vous pas qu'un petit tableau peut nous représenter de «ran des campagnes, un grand