ENTRETIEN D'DN PHILOSOPHE CHRÉTIEN
et magnifique palais? Il n'est donc pas nécessaire que ce qui représente contienne en soi toute la réalité qu'il représente.
LE CHRÉTIEN. — Un petit tableau peut nous représenter de grandes campagnes ; un simple discours , une description d'un palais peut nous le représenter. Mais ce n'est ni le tableau ni le discours qui est l'objet immédiat de l'esprit, qui voit des palais ou des campagnes. Les palais même matériels que nous regardons ne sont point l'objet immédiat de l'esprit qui les voit; c'est l'idée des palais ; c'est ce qui touche ou qui affecte actuellement l'esprit , qui est son objet immédiat. Il est certain qu'un tableau ne représente des campagnes que parce qu'il réfléchit la lumière, qui, entrant dans nos yeux, et ébranlant le nerf optique, et par lui le cerveau, de môme que le feraient des campagnes, en excite, en conséquence des lois naturelles de l'union de l'âme et du corps , les idées qui seules représentent véritablement les objets, qui seules sont l'objet immédiat de l'esprit. Car vous devez savoir qu'on ne voit point les objets matériels en eux-mêmes. On ne les voit point immédiatement et directement , puisqu'on en voit souvent qui ne sont point. C'est une vérité qu'on peut démontrer en cent manières.
LE CHINOIS. — Je le veux. Mais on vous dira que c'est dans le Ly que nous voyons toutes choses. Car c'est lui qui est notre lumière. C'est la souveraine vérité, aussi bien que l'ordre et la règle. C'est en lui que je vois les cieux, et que j'aperçois ces espaces infinis qui sont au-dessus des cieux que je vois.
LE CHRÉTIEN. — Commcut , dauslo Li/? Reprenez le principe. Apercevoir le néant et ne point apercevoir, c'est la même chose. Donc on ne peut apercevoir cent réalités où il n'y en a que dix ; r^r il y en aurait quatre-vingt-dix qui n'étant point ne pourraient être aperçues. Donc on ne peut apercevoir dans le Ly toutes choses, s'il ne contient éminemment tous les êtres, si le Ly n'est l'être infiniment parfait , qui est le Dieu que nous adorons. C'est en lui que nous pouvons voir le ciel et ces espaces infinis que nous sentons bien ne pouvoir épuiser, parce qu'en effet il en renferme en lui la réalité. Mais rien de fini ne contenant l'infini, décela seul que nous apercevons l'infini, il faut qu'il soit. Tout cela est fondé sur ce principe si évident et si simple, que le néant ne peut être directement aperçu, et qu'apercevoir rien et ne point apercevoir, c'est la même chose. LE CHINOIS. — Je vous avouo de bonne foi que je n'ai rien à répliquer à votre démonstration de l'existence de l'être infini. Cependant, je n'en suis point convaincu. Il me semble toujours que quand je pense à l'infini, je ne pense à rien. LE CHRÉTIEN. — Mais commeut, à rien? Quand vous pensez à un
pied d'étendue ou de matière, vous pensez à quelque chose. Quand vous en apercevez cent ou mille , assurément ce que vous apercevez a cent ou mille fois plus de réalité. Augmentez encore jusqu'à l'infini , et vous concevrez sans peine que qui pense à l'infini est infiniment éloigné de penser à rien, puisque ce à quoi vous penseriez est plus grand que tout ce à quoi vous aviez pensé. Mais voici ce que c'est. La perception dont l'infini vous touche est si légère, que vous comptez pour rien ce qui vous touche si légèrement. Je m'explique.
Lorsqu'une épine vous pique, l'idée de l'épine produit dans votre âme une perception sensible qu'on appelle douleur. Lorsque vous regardez l'étendue de votre chambre , son idée produit dans votre âme une perception moins vive qu'on appelle couleur. Mais lorsque vous regardez dans les airs , la perception que ces espaces , ou plutôt que l'idée de ces espaces produit en vous , n'a plus ou presque plus de vivacité. Enfin, quand vous fermez les yeux, l'idée des espaces immenses que vous concevez alors ne vous touche plus que d'une perception purement intellectuelle. Mais , je vous prie , faut-il juger de la réalité des idées par la vivacité des perceptions qu'elles produisent en vous? Si cela est, il faudra croire. qu'il y a plus de réalité dans la pointe d'une épme qui nous pique , dans un charbon q'ui nous brûle, ou dans leurs idées, que dans l'univers entier ou dans son idée. 11 faut assurément juger de la réalité des idées par ce qu'on voit qu'elles renferment.
Les enfants croient que l'air n'est rien parce que la perception qu'ils en ont n'est pas sensible. Mais les philosophes savent bien qu'il y a autant de matière dans un pied cube d'air que dans un pied cube de plomb. Il semble au contraire que les idées doivent nous toucher avec d'autant moins de force qu'elles sont plus grandes. Et si le ciel nous paraît si petit en comparaison de ce qu'il est, c'est peut-être que la capacité que nous avons d'apercevoir est trop petite pour avoir une perception vive et sensible de toute sa grandeur. Car il est certain que plus nos perceptions sont vives , plus elles partagent notre esprit, et remplissent davantage la capacité que nous avons d'apercevoir ou de penser ; capacité qui certainement a des bornes fort étroites. L'idée de l'infini en étendue renferme donc^jlus de réalité que celle des cieux ; et l'idée de l'infini en tous genres d'êtres, celle qui répond à ce mot, Vétre^ l'être infiment parfait, en contient encore infiniment davantage, quoi(yie la perception dont cette idée nous touche soit la plus légère dé toutes ; d'autant plus légère qu'elle est plus vaste, et par conséquent infiniment légère parce qu'elle est infinie.
hn ENTRETIEN D'UN rHlI.OSOrUli; CBRÉTIEN
Afin que vous compreniez mieux tout ceci, la réalité et Tefficacilé dcà idées, il est bon que vous fassiez beaucoup de réflexioa sur deux vérités : la première, qu'on ne voit point les objets en euxmêmes, et qu'on ne sent point même son propre corps en lui-même, mais par son idée; la seconde, qu'une même idée peut nous toucher de perceptions toutes différentes.
La preuve qu'on ne voit point les objets en eux-mêmes est évidente, car on en voit souvent qui n'existent point au dehors, comme lorsqu'on dort, ou que le cerveau est trop échauffé par quelque maladie. Ce qu'on voit alors n'est certainement pas TobjBt, puisque l'objet n'est point, et que le néant n'est pas visible ; car voir rien et ne point voir, c'est la même chose. C'est donc par l'action des idées sur notre esprit que nous voyons les objets; c'est aussi par l'action des idées que nous sentons notre propre corps ; car il y a mille expériences que des gens à qui on a coupé le bras sentent encore long-temps après que la main leur fait mal. Certainement la main qui les touche alors, et qui les affecte d'un sentiment de douleur, n'est pas celle qu'on leur a coupée; ce ne peut donc être que l'idée de la main, en conséquence des ébranlements du cerveau semblables à ceux que l'on a quand on nous blesse la main. C'est qu'en effet la matière dont notre corps est composé ne peut agir sur notre esprit, il n'y a que celui qui lui est supérieur, et qui l'a créé, qui le puisse par l'idée du corps, c'est-à-dire par son essence même, en tant qu'elle est représentative de l'étendue ; ce que je vous expliquerai dans son temps.
Il est encore certain qu'une même idée peut toucher notre âme de perceptions toutes différentes. Car si votre main était dans l'eau trop chaude, et qu'en même temps vous y eussiez la goutte, et de plus que vous la regardassiez, l'idée de la môme main vous toucherait de trois sentiments différents : douleur, chaleur, couleur. Ainsi il ne faut pas juger que l'idée que l'on a, quand on pense à l'étendue les yeux fermés, soit différente de celle qu'on a quand on les ouvre au milieu d'une campagne ; ce n'est que la même idée de l'étendue qui nous louche de différentes perceptions. Quand vos yeux sont fermés, vous n'avez qu'une perception très-faible ou de pure inlellection, et toujours la même des diverses parties idéales de l'étendue ; mais quand ils sont ouverts, vous avez diverses^perceptions sensibles, qui sont diverses couleurs, lesquelles vous portent à juger de l'existence et de la vérité des corps, parce que l'opération de Dieu en vous n'étant- pas sensible, vous attribuez aux objets que vous n'apercevez point en eux-mêmes toute la réalité que leurs idées vous représentent. Or, tout cela se fait en conséquence des
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lois générales de l'union de rùmo et du corps. Mais il faudrait faire une trop longue digression pour vous expliquer le détail de tout ceci.
Revenons à notre sujet, que cb que je viens de dire peut d'autant plus éclaircir que vous y ferez plus de réflexion. Croyez -vous encore que penser à TinOni c'est ne penser à rien, c'est ne rien apercevoir ?
LE CHINOIS. — Je suis bien convaincu que quand je pense à l'infini je suis très-éloigné de penser à rien ; mais alors je ne pense point à un tel être, à un être particulier et déterminé. Or, le Dieu que vous adorez n'est-ce pas un tel être, un être particulier ?
LE CHRETIEN. — Le Diou quo nous adorons n'est point un tel être en ce sens que soq essence soit bornée; il est bien plutôt tout être. Mais il est un tel être en ce sens qu'il est le seul être qui renferme, dans la simplicité de son essence, tout ce qu'il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres ^ qui ne sont que des participations (je ne dis pas des parties) infiniment limitées, que des imitations infiniment imparfaites de son essence ; car c'est une propriété de l'être infini d'être un, et en un sens toutes choses ; c'est-à-dire parfaitement simple^ sans aucune composition de parties, de réalités, de perfections, et imitable ou imparfaitement praticable en une infinité de manières par différents êtres. ,
C'est ce que tout esprit fini ne saurait comprendre ; mais c'est ce qu'un esprit, quoique fini, peut clairement déduire de l'idée de l'être infiniment parfait. Est-ce que vous-même vous croyez que voire Ly, votre souveraine sagesse, règle, vérité, soit un composé de plusieurs réalités difi'érentes, de toutes les idées différentes qu'elle vous découvre ? Car j'ai ouï dire que \ê plupart de vos docteurs croient que c'est dans le Ly que vous voyez tout ce que vous voyez.
LE CHINOIS. — Nous trouvons dans le Ly bien des choses que nous ne pouvons comprendre, entre autres l'alliance de sa simplicité avec sa multiplicité. Mais nous sommes certains qu'il y a une sagesse et une règle souveraine qui nous éclaire et qui règle tout. Vous mettez apparemment en votre Dieu cette sagesse, et nous croyons qu'elle subsiste dans la matière ; elle existe certainement, la matière ; mais jusqu'à présent nous n'avons point été convaincus de l'existence de votre Dieu. Il est vrai que la preuve que vous venez de me donner de son existence est fort simple, et telle que je ne sais maintenant qu'y répliquer ; mais elle est si abstraite qu'elle ne me convainc pas tout à fait. N'en auriez-vous point de plus fiensible ?
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LE ciinÉTiEN. — Je VOUS en donnerai tant qu'il vous plaira, car il n*y a rien de visible dans le monde que Dieu a créé d'où on ne puisse s'élever à la connaissance du créateur, pourvu qu'on raisonne juste; et certainement je vous convaincrai de son existence, pourvu que vous observiez cette condition, prenez-y garde, de me suivre et de ne me rien répliquer que vous ne le conceviez distinctement.
Lorsque vous ouvrez les yeux' au milieu d'une campagne, dans l'instant même que vous le? ouvrez, vous découvrez un très-grand nombre d'objets, chacun selon sa grandeur, sa figure, son mouvement ou son repos, sa proximité ou son éloignement, et vous découvrez tous ces objets par des perceptions de couleurs toutes différentes. Cherchons quelle est la cause de ces perceptions si promptes que nous avons de tant d'objets; cette cause ne peut être , ou que ces mêmes objets, et les organes de notre corps qui en reçoivent l'impression, ou notre âme, si vous la distinguez maintenant de ses organes, ou le Ly, ou le Dieu que nous adorons, et que nous croyons agir sans cesse en nous à l'occasion des impressions des objets sur notre corps.
1 <* Je crois que vous convenez que les objets ne font que réfléchir la lumière de nos yeux. 2** Comme je suppose que vous savez comment sont faits les yeux, je crois que vous convenez encore qu'ils ne font que rassembler les rayons, qui sont réfléchis de chaque point des objets, err autant de points sur le nerf optique, où se trouve le foyer des humeurs transparentes de l'œil. Or, il est évident que cette réunion des rayons ne fait qu'ébranler les fibres de ce nerf, et par lui les parties du cerveau où ces nerfs aboutissent, et aussi les esprits animaux ou ces petits corps qui peuvent être entre ces fibres. Or, jusqu'ici il n'y a point de sentiment, ni aucune perception d'objets.
LE CHINOIS. — C'est ce que nos docteurs vous nieront. Car ce que nous appelons esprit ou âme n'est, selon eux, que de la matière organisée et subtilisée. Les ébranlements des fibres du cerveau, joints avec les mouvements de ces petits corps,, ou de ces esprits animaux, sont la même chose que nos perceptions, nos jugements, nos raisonnements, en un mot, sont la même chose que nos diverses pensées.
LE CHRÉTIEN. — Mc voilà arrêté tout court; mais c'est que vous manquez à la condition prescrite. Vous me répliquez ce que vous ne concevez point clairement ; car je conçois clairement tout le contraire. Je conçois clairement, par l'idée de l'étendue ou de la matière, qu'elle est capable de figures et de mouvements, de rapports
de distance ou permanents ou successifs, et rien davantage ; et je ne dis que ce que je conçois clairement. Je trouve même qu'il y a moins de rapport entre le mouvement des petits corps, Tébranlement des fibres de notre cerveau et nos pensées, qu'entre le carré et le cercle, que. personne ne prit jamais Tun pour l'autre. Car le carré et le cercle conviennent du moins en ce qu'ils sont l'un et l'autre des modifications d'une même substance ; mais les divers ébranlements du cerveau et des esprits animaux, qui sont des modifications de la matière, ne conviennent enVien avec les pensées de l'esprit, qui sont certainement des modifications d'une autre substance.
J'appelle une substance ce que nous pouvons apercevoir seul , sans penser à autre chose ; et modification de substance ou manière d'être, ce que nous ne pouvons pas apercevoir seul. Ainsi, je dis que la matière ou l'étendue créée est une substance, parce que je puis penser à l'étendue, sans penser à autre chose ; et je dis que les figures, que la rondeur, par exemple, n'est qu'une modification de substance, parce que nous ne pouvons pas penser à la rondeur sans penser à l'étendue ; car la rondeur n'est que l'étendue môme de telle façon. Or, comme nous pouvons avoir de la joie, de la tristesse, du plaisir, de la douleur, sans penser à l'étendue ; comme nous pouvons apercevoir, juger, raisonner, craindre, espérer, haïr, aimer, sans penser à l'étendue , je veux dire sans apercevoir de l'étendue , non dans les objets de nos perceptions, objets qui peuvent avoir de l'étendue, mais dans les perceptions mêmes de ces ob* jets, il est clair que nos perceptions ne sont pas des modifications de notre cerveau, qui n'est que de l'étendue diversement configurée ; mais uniquement de notre esprit, substance seule capable de penser. Il est vrai néanmoins que nous pensons presque toujours en conséquence de ce qui se passe dans notre cerveau : d'où on peut conclure que notre esprit lui est uni, mais nullement que notre esprit et notre cerveau ne soient qu'une même et unique substance. De bonne foi, concevez-vous clairement que les divers arrangements et mouvements des corps petits ou grands soient diverses pensées ou divers sentiments ? Si vous le concevez clairement , dites-moi en quel arrangement de fibres du cerveau consiste la joie ou la tristesse, ou tel autre sentiment qu'il vous plaira?
LE CHINOIS. — J'avoue que je ne le conçois pas clairement. Mais
il faut bien que cela soit ainsi, et que nos perceptions ne soient que
des modifications de la matière. Car, par exemple, dès qu'une
épine nous pique le doigt, nous sentons de la douleur, et nous la