ENTRETIEN DTN PHILOSOPHE CHRÉTIEN
imparfailement participée ou imitée par tous les êtres particuliers et finis, soit créés, soit possibles; c'est-à-dire qu'il voit dans son essence les idées ou les archétypes de tous ces êtres. Or, l'être infiniment parfait est aussi tout-puissant, puisque la toute- puissance est une perfection. Donc il peut vouloir, et par conséquent créer ces êtres. Ainsi Dieu voit dans son essence infinie l'essence de tous les . êtres finis, je veux dire l'idée ou l'archétype de tous ces êtres. Il voit aussi leur existence et toutes leurs manières d'exister par la connaissance qu'il a de ses propres volontés , puisque ce sont ses volontés qui leur donnent l'être. Ainsi l'être infiniment parfait est à lui-même sa sagesse; il ne tire ses connaissances que de luimême ; et s'il connaît la matière qu'il arrange avec tant d'art par rapport aux fins qu'il se propose , comme il parait évidemment dans la constniction des animaux et des plantes, il ne la connaît que parce qu'il l'a faite. Car si elle était éternelle, il n*en aurait pas formé tant d'ouvrages admirables , puisqu'il n'en aurait pas même la connaissance, l'être infiniment parfait ne pouvant tirer ses connaissances que de lui-même. Vous voyez donc comment Dieu est sage , et comment il est à lui-même sa sagesse.
Dieu est aussi notre sagesse et l'auteur de nos connaissances, 'parce que lui seul agit immédiatement dans nos esprits, et qu'il leur découvre les idées qu'il renferme des êtres qu'il a créés, et qu'il peut créer; c'est-à-dire parce qu'il nous touche l'esprit par sa substance toujours efficace , non selon tout ce qu'elle est, mais seulement selon qu'elle est représentative de ce que nous voyons. Pour vous rendre sensible ce que je veux dire, imaginez-vous que le plan de ce mur soit visible immédiatement, et par lui-même capable d'agir sur votre esprit et de se faire voir à lui. Je vous ai prouvé que cela n'est pas vrai ; car il y a une différence infinie entre les corps qu'on voit immédiatement et directement ; je veux dire entre les idées des corps intelligibles et les corps matériels, ce que l'on regarde en tournant et en fixant ses yeux -vers eux. Supposons , dis-je , que le plan de ce mur soit capable d'agir sur votre esprit et de se faire voir à lui , il est clair qu'il pourrait vous y faire voir toutes sortes de lignes courbes et droites, et toutes sortes de figures , sans que vous vissiez le plan. Car si le plan vous touchait seulement en tant que ligne et telle ligne , et que le reste de ce plan ne vous touchât point, et devînt parfaitement transparent, vous verriez la ligne sans voir le plan , quoique vous ne vissiez la ligne que dans le plan , et par l'action du plan sur votre esprit, parce qu'en effet ce plan renferme la réalité de toutes portes de lignes, sans quoi il, ne pourrait vous les représenter en lui-même. Ainsi
Dieu, Fètre infiniment parfait, renfermant éminemment en luimême tout ce qu'il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres, il peut nous les représenter, en nous touchant par son essence , non prise absolument , mais prise en tant que relative à ces êtres , puisque son essence infinie renferme tout ce qu'il y a de réalité véritable dans tous les êtres finis. Ainsi Dieu seul agit immédiatement dans nos âmes; lui seul est notre vie, notre lumière, notre sagesse. Mais il ne nous découvre maintenant en lui que les sciences humaines, et ce qui nous est. nécessaire par rapport à la société et à la conservation de la vie présente, tantôt en conséquence de notre attention , et tantôt en conséquence des lois générales de l'union de l'ame et du corps. 11 s'est réservé de nous instruire de ce qui a rapport à la vie future par son Verbe , qui s'est fait homme, et qui nous a appris la religion que nous professons. Vous voyez donc qu'on ne rabaisse point la souveraine sagesse , le vrai Ljfj en soutenant qu'il est sage , puisqu'il est à lui-même sa sagesse et sa lumière , et la seule lumière de nos esprits. Mais si le Ly ne se connaissait pas lui-même, et ne savait ce qu'il fait; s'il n'avait ni volonté ni liberté; s'il faisait tout dans le monde par une impétuosité aveugle et nécessaire , quelque excellents que fussent ses ouvrages , je ne vois pas que, dans la dépendance oii vous le mettez encore de la matière, il méritât les éloges que vous lui donnez.
LE CHINOIS. — Je vois bien qu'il n'y a pas de contradiction que Dieu soit sage , et aussi la sagesse, même de la manière que vous l'expliquez. Mais nous concevons encore notre Ly comme l'ordre immuable, la loi éternelle, la règle et la justice même. Comment accorder encore le Ly avec votre Dieu? Comment sera-t-il juste, et en même temps la justice et la règle? Nos docteurs mêmes ne savent point si votre Dieu existe ; mais tout le monde sait bien qu'il y a une loi éternelle, une règle immuable , une justice souveraine bien audessus de votre Dieu, s'il est jusle, puisqu'il ne peut être juste que par elle. Notre Ly est une loi souveraine à laquelle votre Dieu même est obligé de se soumettre.
LE CHRÉTIEN. — Vos abstractious vous séduisent enrx)re. Quel genre d'être est-ce que cette loi et cette règle? comment subsiste-telle dans la matière? quel en est le législateur? Elle est éternelle, dites-vous. Concevez donc que le législateur est éternel. Elle est nécessaire et immuable, dites- vous encore ; dites donc aussi que le législateur est nécessaire, et qu'il ne lui est pas libre ni de former, ni de suivre ou de ne suivrç pas cette loi. Concevez que cette loi n'est immuable et éternelle que parce qu'elle est écrite pour ainsi
m ENTRETIEN O'CN PHILOSOPHE CHKÉTIEN
dire en caractères éternels dans Tordre immuable des attributs ou des perfections du législateur, de Tétre inOniment parfait. Mais ne dites pas qu'elle subsiste dans la matière. Je m'explique.
L'être infiniment parfait se connaît parfaitement^ et il s'aime luimême invinciblement, et par la nécessité de sa nature. Vous ne sauriez concevoir autrement l'être inRniment parfait. Car sa volonté n'est point, comme en nous, une impression qui lui vienne d'ailleurs ; ce ne peut être que l'amour naturel qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections. Il suit de là qu'il estime et qu'il aime nécessairement davantage les êtres qui participent davantage à ses perfections. Il estime donc et il aime davantage l'homme, par exemple, que le cheval ; l'homme vertueux et qui lui ressemble, que l'homme vicieux, qui défigure l'image qu'il porle de la Divinité ; car nous savons que Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance. L'ordre éternel, immuable et nécessaire qui est entre les perfections que Dieu renferme dans son essence infinie, auxquelles participent inégalement tous les êtres, est donc la loi éternelle, nécessaire et immuable. Dieu même est obligé de la suivre; mais il demeure indépendant, car il n'est obligé de la suivre que parce qu'il ne peut ni errer ni se démentir, avoir honte d'être ce qu'il est, cesser de s'estimer et de s'aimer, cesser d'estimer et d'aimer toutes choses à proportion qu'elles participent à son essence. Rien ne l'oblige à suivre cette loi que l'excellence immuable et infinie de son être, excellence qu'il connaît parfaitement et qu'il aime invinciblement. Dieu est donc juste essentiellement, et la justice même, et la règle invariable de tous les esprits qui se corrompent, s'ils cessent de se conformer à cette règle, c'est-à-dire s'ils cessent d'estimer et d'aimer toutes choses à proportion qu'elles sont estimables et aimables, à proportion qu'elles participent davantage aux perfections divines.
Comme c'est dans l'être infiniment parfait, ou, pour parler comme vous, dans le Ly, que nous voyons toutes les vérités ou tous les rap^ ports qui sont entre les idées éternelles et immuables qu'il renferme, il est clair que nous y voyons les rapports de perfection, aussi bien que les simples rapports de grandeur; les rapports qui règlent les jugements de l'esprit et en même temps les mouvements du cœur, aussi bien que ceux qui ne règlent que les jugements de l'esprit; en un mot, les rapports qui ont force de loi, aussi bien que ceux qui sont purement spéculatifs. Ainsi la loi éternelle est en Dieu et Dieu même, puisque cette loi ne consiste que dans l'ordre éternel et immuable des perfections divines. Et cette loi est notifiée à tous les hommes par l'union naturelle, quoiqu6 maintenant fort affaiblie, qu'ils ont avec la souveraine raison, ou en tant que raisonnables ;
AVEC LN PHILOSOPHE CHINOIS. m
et de plus par les sentiments d'approbation ou de reproche intérieur dont cette même raison les console lorsqu'ils obéissent à cette loi, ou les désole lorsqu'ils ne lui obéissent pas, ils sont convaincus qu'elle leur est commandée. Mais parce que les hommes sont devenus trop charnels, grossiers, esclaves de leurs passions, en un mot incapables de rentrer en eux-mêmes pour consulter attentivement cette souveraine loi, et pour la suivre constamment, ils ont tous besoin des lumières et des secours de notre sainte religion. Car non-seulement elle expose clairement tous nos devoirs , mais elle nous donne encore tous les secours nécessaires pour les pratiquer.
Comparez donc sans prévention votre doctrine sur le Ly avec celle que je viens de vous exposer. Vos docteurs étaient fort éclairés, j'en conviens; mais ils étaient hommes comme vous et comme nous. Et nous savons qu'il y a un Dieu, un être infiniment parfait, nonseulement par une infinité de preuves que nous croyons démonstratives, mais parce que Dieu lui-même s'est fait connaître aux auteurs de nos Écritures. Mais laissant maintenant à part l'autorité divine de nos livres sacrés et celle de vos docteurs, examinez s'il est possible que votre Ly, sans devenir le nôtre, c'est-à-dire l'être infiniment parfait, puisse être la lumière, la sagesse, la règle qui éclaire tous les hommes. Pourrions-nous voir en lui tout ce que nous y voyons, s'il n'en contenait éminemment la réalité? Est-ce qu'on pourrait voir dans un plan , s'il était visible par lui-même , des solides qui n'y sont point? N'est-il pas évident que ce qu'on voit immédiatement et directement n'est pas rien, et que voir rien et ne point voir c'est la même chose? Comment Irouveriez-vous dans votre Ly ces espaces infinis? j'entends ceux que votre esprit aperçoit immédiatement et qu'il sait n'avoir point de bornes; car, je ne parle pas de ces espaces matériels qu'on ne voit point en eux-mêmes, et par conséquent qu'on pourrait voir, ou plutôt croire qu'on les voit, sans qu'ils fussent, et auxquels cependant vous attribuez une existence étemelle qui ne convient certainement qu'à leur idée. Car l'idée de ces espaces ou les espaces qui sont l'objet immédiat et direct de votre esprit sont nécessaires et éternels, puisque ce n'est que l'essence de l'être infiniment parfait en tant que représentative de ces espaces. Dites donc comme nous que le vrai Ly, qui nous éclaire immédiatement, et en qui nous découvrons tous les objets de nos connaissances, est infiniment parfait, et contient éminemment dans la simplicité parfaite de son essence tout ce qu'il y a de vraie réalité dans tous les êtres finis.
Rendez justice au vrai LtJ%n avouant de bonne foi qu'il est essentiellement juste, puisqu'aimant nécessairement sort essence, il
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aime aussi toutes choses à proportion qu'elles sont plus parfaites, puisqu'elles ne sont plus parfaites que parce qu'elles y participent davantage. Dites aussi qu'il est la justice même, la loi éternelle, la règle invariable, puisque cette loi éternelle n'est que Tordre im-muable des perfections qu'il renferme dans l'infinité et la simplicité de son essence : ordre qui est la loi de Dieu même, et la règle de sa volonté et celle de toutes les volontés créées. Mais défiez-vous de vos abstractions, vaines subtilités de vos docteurs. Il n'y a point de ces formes ou de ces qualités abstraites. Toutes les qualités ne sont que des manières d'être de quelques substances. Si nous aimons Dieu sur toutes choses , et notre prochain comme nous-mêmes , eu cela nous serons justes, sans être, si cela se peut dire, infqrmés d'une forme abstraite de justice qui ne subsiste nulle part.
Vous croyez que c'est le Ly qui arrange la matière dans ce bel ordre que nous remarquons dans l'univers, que c'est lui qui donne aux animaux et aux plantes tout ce qui est nécessaire pour la conservation et la propagation de leur espèce. Il est donc clair qu'il agit par rapport à certaines fins. Cependant vous soutenez qu'il n'est pas sage et intelligent, et qu'il fait tout cela par une impétuosité aveugle de sa nature bienfaisante. Quelle preuve avez- vous d'un si étrange paradoxe?
LE CHINOIS. — La voici : c'est que si le Ly était intelligent comme vous le pensez, étant bienfaisant par sa nature, il n'y aurait point de monstres ni aucun désordre dans l'univers. Pourquoi le Ly ferait-il naître aveugle un enfant avec deux yeux? Pourquoi ferait-il croître les blés pour les ravager ensuite par les orages? Est-<;e qu'un être infiniment sage et intelligent peut changer à tout moment de dessein, faire et aussitôt défaire ce qu'il a fait? L'univers est rempli de contradictions manifestes : marque certaine que le Ly qui le gouverne n'est ni sage ni intelligent.
LE CHRÉTIEN. — Quoi 1 celui qui nous a donné des yeux et les a placés au haut de la tête n'a pas eu dessein que nous nous en servissions pour voir, et pour voir de plus loin? Celui qui a donné des ailes aux oiseaux n'a ni su ni voulu qu'ils pussent voler en l'air? Que ne dites-vous plutôt, touchant les désordres de l'univers, que> votre esprit étant fini, vous ne connaissez pas les diverses fins ou les divers desseins du Ly, dont la sagesse est infinie I De ce que l'unie vers est rempli d'effets qui se contredisent, vous en concluez que le Ly n'est pas sage ; et moi j'en conclus démonstrativement tout le contraire. Voici comment :
Le Ly, ou pluUH l'être infiniment parfait que j'adore> doit toujours agir selon ce qu'il est, d'une manière conforme à ses attributs
et qui en porle le caractère. Car, prenez-y garde, il n'a point ot ne peut avoir d'autre loi ou d'autre règle de sa conduite que l'ordre immuable de ses propres attributs. C'est nécessairement dans cet ordre qu'il trouve le motif ou la régie qui le détermine plutôt à agir d'une façon que d'une autre ; car il ne se détermine que par sa volonté, et sa volonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections. Ce n'est point une impression qui lui vienne d'ailleurs et qui le porte ailleurs ; ce que je vous dis est nécessairement renfermé dans l'idée de l'être infiniment parfait. Or, se former des lois générales des communications des mouvements, des lois générales de l'union de l'âme et du corps, et d'autres semblables^ après en avoir prévu toutes les suites, porte certainement le caractère d'une sagesse et d'une prescience infinie ; et au contraire, agir à tous moments par des volontés particulières marque une sagesse et une prévoyance bornée, telle qu'est la nôtre. Déplus, agir par des lois générales porte le caractère d'une cause générale, l'uniformité dans la conduite exprime l'immutabilité de la cause. Cela est évident, et résout vos difficultés. Le Ly, dites^-vous, ravage les moissons qu'il a fait croître : donc il n'est pas sage. 11 fait et défait sans cesse, il se contredit : donc il change de dessein, ou plutôt il agit par une impétuosité aveugle et naturelle. Vous vous trompez ; car, au contraire, c'est à cause que le vrai Ly suit toujours les lois très-simples des communications des mouvements, que les orages se forment et qu'ils ravagent les moissons, que les pluies produites aussi par les mêmes lois, avaient fait croître. Car tout ce qui arrive naturellement dans la matière n'est qu'une suite de ces lois. C'est une même conduite qui produit des effets si différents. >C'est parce qne Dieu ne change point sa manière d'agir, qu'il suit toujours les mêmes lois, qu'on remarque dans l'univers tant d'effets qui se contredisent. C'est à cause de la simplicité de ces lois que les fruits sont ravagés; mais la fécondité de ces mômes lois est telle, qu'elles réparent bientôt le mal qu'elles ont fait. Elles sont telles, en un mot, ces lois, que leur simplicité et leur fécondité, jointes ensemble, portent davantage le éaractere des attributs divins que toute autre loi plus féconde mais moms simple, ou plus simple mais moins féconde. Car Dieu ne s'honore pas seulement par l'excellence de son ouvrage , mais encore par la simplicité de ses voies, par la sagesse et l'uniformité de sa conduite.
Dieu a établi les lois générales de l'union de l'âme et du corps, en conséquence desquelles, selon les diverses impressions qui se font dans le cerveau , nou». devons être avertis de la présence des objets, ou de ce qui arrive à notre corps. Dans le cerveau d'un
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homme qui a perdu un bras, il se fait la mémo impression que lorsqu'il avait la goutte au petit doigt. Il se fait de même, dans le cerveau d'un homme qui dort, la même impression qu'y faisait autrefois son père mort depuis peu. D'où vient que celui-ci est averti de la présence de son père, et que l'autre souffre encore les douleurs de la goutte dans un doigt qu'il n'a plus? C'est que Dieu ne veut pas composer ses voies, ni troubler l'uniformité et la généralité de sa conduite, pour remédier à de légers inconvénients.
En conséquence des mêmes lois, dès qu'un homme veut remuer le bras, il le remue, sans que l'homme sache seulement ce qu'il faudrait faire pour le remuer. On voit bien que la fin de cette loi est nécessaire à la conservation de la vie et de la société ; mais d'où vient qu'il n'y a point d'exception , et que Dieu , qui commande l'aumône et défend l'homicide, concourt également à c^lui qui étend la main pour secourir son prochain et à celui qui tue son ennemi ? C'est assurément que Dieu ne veut pas ôter à ses voies leur simplicité et leur généralité, et qu'il réserve au jour de ses vengeances à punir l'abus criminel que les hommes font de la puissance qu'il leur communique par l'établissement de ses lois.
Ne vous imaginez pas que le monde soit le plus excellent ouvrage que Dieu puisse faire , mais que c'est le plus excellent que Dieu puisse faire par des voies aussi simples et aussi sages que celles dont il se sert. Comparez, si vous le pouvez, l'ouvrage avec les voies, l'ouvrage entier et dans tous les temps avec toutes leurs voies; car c'est le composé de l'ouvrage entier, joint aux voies, qui porte le plus le caractère des attributs divins que Dieu a choisi. Car, il ne s'est déterminé à tel ouvrage que par sa volonté, que suivant son motif et sa loi ; mais sa volonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-même, et son motif et sa loi n'est que l'ordre immuable et nécessaire qui est entre ses divines perfections. Comme l'être infiniment parfait se suffit à lui-même, il lui est libre de ne rien faire. Mais il ne lui est pas libre de choisir mal, je veux dire de choisir un dessein qui ne soit pas infiniment sage, et par là démentir ce qu'il est véritablement.
N'humanisez donc pas la divinité, ne jugez jamais par vousmême de l'être infiniment parfait. Un homme qui bâtit une maison et qui peu de jours après la jette par terre, marque très -probablement, par le changement de sa conduite, son inconstance, son repentir, son peu de prévoyance; parce qu'il n'agit que par des volontés ou avec des desseins particuliers et bornés. Mais la cause universelle agit et doit agir sans cesse par des volontés générales, et suivre exactement les lois sages qu'elle s'est prescrites après en
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avoir prévu toutes les suites; après, dis-je, en avoir prévu et voulu positivement et directement tous les effets qui rendent son ouvrage plus parfait, car c'est à cause de ces bons effets qu'il a établi ces lois, mais prévu et seulement permis les mauvais, c'est-à-dire in« directement voulu qu'ils arrivassent. Car il ne les veut point directement, ces mauvais effets; il ne les veut que parce qu'il veut directement agir selon ce qu'il est, et conserver dans sa conduite la généralité et l'uniformité qui lui convient, afin qu'elle soit conforme à ses attributs. Ce n'est pas cependant que lorsque l'ordre de ces mêmes attributs demande ou permet qu'il agisse par des volontés particulières,^ il ne le fasse, comme il est arrivé dans l'établissement de notre sainte religion ; car nous savons qu'elle a été confirmée par plusieurs miracles.
Le principe général de tout ceci, c'est que les causes agissent selon ce qu'elles sont. Ainsi, pour savoir comment elles agissent, au lieu de se consulter soi-même, il faut consulter l'idée qu'on a de ces causes. Votre empereur est de même nature que vous ; cependant ne vous imaginez pas qu'il doive agir comme vous agiriez vous-même dans pareille occasion. Car s'il se glorifiait plus de sa dignité que de sa nature, il pourrait prendre des desseins auxquels vous ne penseriez jamais. Consultez donc l'idée de l'être infiniment parfait, si vous voulez connaître quelque chose dans sa conduite.
Mais ne voyez-vous pas d'ailleurs qu'il est absolument nécessaire, pour la conservation du genre humain et l'établissement des sociétés, que le vrai Ly agisse sans cesse en nous en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, dont les causes naturelles ou occasionnelles sont les divers changements qui arrivent dans les deux substances dont les hommes ^ont composés? Supposé seulement que Dieu ne nous donne pas toujours les mêmes perceptions, lorsque dans nos yeux ou dans notre cerveau il y a les mêmes impressions; cela seul détruirait toutes les sociétés. Un père méconnaîtrait son enfant, et un ami son ami. On prendrait une pierre pour du pain, et généralement tout serait dans une confusion effroyable. Otez la généralité des lois naturelles, tout retombe dans un chaos où l'on ne connaît plus rien ; car les volontés particulières du vrai Ly qui gouverne le monde nous sont entièrement inconnues. On croirait peut-être, par exemple, qu'en se jetant par la fenêtre on descendrait aussi sûrement de sa maison que par l'escalier, ou qu'en se confiant en Dieu, dont la nature est bienfaisaute; on marcherait sur les eaux sans se submerger. Ne jugez doBC pas que le Ly agisse par une impétuosité aveugle à cause des iBttux qui vous arrivent. Il lai>se à votre industrie, éclairée pnr la
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connaissance des lois générales, à vous garantir de ceux de la vie présente; et il nous envoie pour vous apprendre œ qui est nécessaire pour éviter ceux de la vie future, qui sont certainement bien plus à craindre. U est infiniment bon, il est naturellement bienfaisant; il fait à ses créatures, je ne crains point de le dire, tout le bien qu'il peut leur faire; mais en agissant comme il doit agir, prenez garde à cette condition, en agissant selon Tordre immuable de ses attributs; car Dieu aime infiniment plus sa sagesse que son ouvrage. Le bonheur de l'homme n'est pas la fin de Dieu, j'entends sa fin principale, sa dernière fin. Dieu est à lui-même sa fin : sa dernière fin, c'est sa gloire ; et lorsqu'il agit, c'est d'agir selon ce qu'il est, toujours d'une manière qui porte le caractère de ses at^ tributs, car il n'a point d'autre loi ou d'autre règle de sa oonduite,
LE CHINOIS. — Je vous avouo qu'il est nécessaire que le Ly sache ce qu'il fait, et même qu'il le veuille ; et je suis assez content de la réponse que vous venez de rendre à l'objection que je vous ai faite. Biais vous supposez toujours que la matière a été créée de rien, ce que je ne crois* pas véritable, pour deux raisons. La première, c'est qu'il y a contradiction que de rien on puisse faire quelque chose. La deuxième, c'est que je puis affirmer d'une chose ce que je connais être renfermé dans l'idée que j'en ai. Par exemple, je puis assurer qu'un carré peut être divisé en deux triangles égaux et semblables, parce que je le conçois clairement; ainsi je puis assurer que l'étendue est éternelle, puisque je la conçois étemelle.
LE cHRéxiBN. — Jo répouds à votre première objection qu'il est vrai que Dieu même ne peut pas de rien faire quelque chose, en oe sens que le rien soit la base ou le sujet de l'ouvrage, ou que l'ouvrage soit formé ou ooioposé de rien, car il y aurait une contra-diction manifeste. L'ouvrage serait et ne serait pas en même temps, ce qui seul fait la contradiction. Mais que l'être infiniment parfait, et par conséquent tout-puissant, car la toutOi-puissanoe est renfermée dans l'idée de l'être infiniment parfait, veuille et produise par conséquent les êtres dont les idées ou les modèles sont renfermés dans son essence, qu'il connaît parfaitement, il n'y a en cela nulle contradiction ; car le néant et l'être peuvent se succéder l'un à l'autre. Dieu voit en lui-même l'idée de l'étendue, il peut donc vouloir en produire. B'il le veut, et que cependant elle ne soit pas produite, il n'est pas tout-puissant, ni par conséquent infiniment parfait. Niez donc l'existence d'un être infiniment parfeit, ou avouez qu'il a pu créer la matière , et même que lui seul la crée , puisqu'il la meut et l'arrange dans l'ordre que nous admirons, Car étant infiniment parfais, indépendant, ne tirant ses connaissances que de
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lui-môme, et sachant même de toute éternité tout ce qu'il sait devoir arriver, s'il n'avait pas fait la matière, il ne saurait pas seulement les changements qui lui arrivent, ni même si elle existe.
LE CHINOIS. — Je vous avouc que je ne comprends pas le moindre rapport entre la volonté de votre Dieu et l'existence d'un fétu.
LE CHRÉTIEN. — Hé bien, qu'en voulez-vous conclure? que l'être infiniment parfait ne peut pas créer un fétu? Niez donc qu'il y ait un être infiniment parfait, ou plutôt avouez qu'il y a bien des choses que ni vous ni moi ne pouvons comprendre. Mais de bonne foi, concevez-vous clairement quelque rapport entre l'action de votre Ly, quelle qu'elle puisse être, ou entre sa volonté (si maintenant vous convenez qu'il ne fait rien sans le savoir et le vouloir faire), et le mouvement d'un fétu*^ Pour moi, je vous avoue aussi mon ignorance : je ne vois nul rapport entre une volonté et le mouvement d'un corps. Le vrai Ly m'a formé deux yeux d'une structure merveilleuse, et proportionnée à l'action de la lumière. Dès que je les ouvre, j'ai malgré moi diverses perceptions de divers objets, chacun d'une certaine grandeur, couleur, figure, et le reste. Q'ii fait tout cela en moi et dans tous les hommes? C'est un être infiniment intelligent et tout-puissant. Il le fait parce qu'il le veut. Mais quel rapport entre la volonté de Vétre souverain et le moindre de ces effets? Je ne le vois pas clairement, ce rapport, mais je le conclus de l'idée que j'ai de cet être. Je sais que les volontés d'un être tout-puissant doivent nécessairement être efficaces, jusqu'à faire tout ce qui ne renferme point de contradiction. Quand je ver* rai Dieu tel qu'il est, ce que ma religion me fait espérer, je comprendrai clairement en quoi consiste l'efficace de ses volontés. Ce que je conçois maintenant, c'est qu'il y a contradiction que votre Ly puisse mouvoir un fétu par son efficace propre, si l'existence de ce fétu n'est l'effet de la volonté du vrai Ly. Car si Dieu veut et crée par conséquent, ou conserve ce fétu en tel lieu, et il ne peut le créer qu'il ne le crée dans quelque endroit, il sera où il le veut, et jamais autre part. C'est qu'il n'y a que celui dont la volonté toujours efficace donne l'existence aux corps, qui les puisse mouvoir, ou les faire exister successivement en différents lieux.
LE CHINOIS. — Cela est fort bien. Mais que répondez-vous à ma seconde preuve de l'éternité de l'étendue? n'est-elle pas démonstrative? Ne peut-on pas affirmer ce qu'on conçoit clairement? Or, quand nous pensons à l'étendue, nous la concevons cternolle, nécessaire, infinie. Donc l'étendue n'est point faite ; elle est éternelle, nécessaire, infinie.
LE CHRÉTIEN. — Oui, sans doute, l'étendue, celle que vous aper-
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cevez immédiatement et directement, retendue intelligible, est éternelle, nécessaire, infinie. Car c'est l'idée ou l'archétype de l'étendue créée, que nous apercevons immédiatement; et cette idée est l'essence éternelle de Dieu même, en tant que relative à l'étendue matérielle, ou en tant que représentative de l'étendue dont cet univers est composé. Cette idée n'est point faite, elle est éternelle. Mais l'étendue dont il est question, celle dont cette idée est le modèle, est créée dans le temps par la volonté du tout-puissant. Est-ce que vous confondez encore les idées des corps avec les corps mêmes? De l'existence de l'idée qu'on aperçoit un palais magnifique, en peut-on conclure l'existence de ce palais? Il Cette proposition est véritable ; on peut affirmer d'une chose ce que Ton conçoit clairement être renfermé dans l'idée de cette chose. La raison en est que les êtres sont nécessairement conformes aux idées de celui qui les a faits, et que l'on voit dans l'essence de celui qui les a créés les mêmes idées sur lesquelles il les a créés. Car si nous les voyions ailleurs, ces idées, si nous les voyions, par exemple, chacun de nous dans les modifications de notre propre substance, comme Dieu n a pas fait le monde sur mes idées, mais sur les siennes, je ne pourrais pas affirmer d'aucun être ce que je verrais clairement être renfermé dans l'idée que j'en aurais. Mais de l'idée qu'on a des êtres, on ne peut conclure l'existence actuelle de ces êtres. De l'idée éternelle, nécessaire, infinie de l'étendue, on ne peut en conclure qu'il y a une autre étendue nécessaire, étemelle, infinie ; on n'en peut pas même conclure qu'il y ait aucun corps. L'être infiniment parfait voit dans son essence une infinité de mondes possibles de différents genres dont nous n'avons nulle idée, parce que nous ne connaissons pas toutes les manières dont son essence peut être participée ou imparfaitement imitée; en peut-on conclure que tous les modèles de ces mondes sont exécutés? Il est donc évident que de Texistence nécessaire des idées, on n'en peut point conclure l'existence nécessaire des êtres dont ces idées sont les modèles ; on peut seulement, dans les idées des êtres, en découvrir les propriétés, parce que ces êtres ont été faits par celui-là même en qui nous voyons leurs idées.