‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 144 sur 145 · I. Al · texte numérisé non relu

I. Al

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sentons dans le doigt piqué ; marque certaine que la douleur n'est que la piqûre, et que la douleur n'est que dans le doigt.

LE CHRÉTIEN. — Je n'en conviens pas. Comone l'épine est pointue, je conviens qu'elle fait un trou dans le doigt ; car je le conçois clairement, puisqu'une étendue est impénétrable à toute autre étendue. Il y a contradiction que deux ne soient qu'un; ainsi, il n'est pas possible que deux pieds cubes d'étendue n'en fassent qu'un. L'épine qui pique le doigt y fait donc nécessairement un trou. Mais que le trou du doigt soit la même chose que la douleur que Ton souffre, et que cette douleur soit dans le doigt piqué, ou une modification du doigt, je n'en conviens pas. Car on doit juger que deux choses sont différentes quand on en a des idées différentes, quand on peut penser à Tune sans penser à l'autre. Un trou dans un doigt n'est donc pas la même chose que la douleur. Et la douleur n'est pas dans le doigt , ou une modification du doigt. Car l'expérience apprend que le doigt fait mal à ceux mêmes à qui on a coupé le bras et qui n'ont plus de doigt. Ce ne peut donc être, comme je vous i'ai déjà dit, que l'idée du doigt qui modifie d'un sentiment de douleur notre âme, c'est-à-dire, cette substance de l'homme ca(>able de sentir. Or, cela arrive en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, que le Créateur a établies, afin que nous retirions la main , et que nous conservions le corps qu'il nous a donné. Je ne m'explique pas davantage; car la condition que j'ai supposée est que vous ne devez me répliquer que ce que vous concevez clairement. Je vous prie de vous en souvenir.

LE CHINOIS. — Hé bien ! que la matière soit ou ne soit pas capable de penser, on vous répondra que ce qui est en nous capable de penser, que notre âme sera la vraie cause de toutes ces per-* ceptions différentes que nous avons des objets lorsque nous ou— vrons les yeux au milieu d'une campagne. On vous dira que de la connaissance que l'âme a des diverses projections ou images que les objets tracent sur le nerf optique , elle en forme cette variété de perceptions et de sentiments. Cela me paraît assez vraisemblable.

LE CHRETIEN. — Cela pcut paraître vraisemblable, mais certainement cela n'est pas vrai; car, 1" il n'est pas vrai que 1 ame connaisse qu'il se fait telles et telles projections sur le nerf optique ; elle ne sait pas même comment l'œil est fait, et s'il est tapissé du nerf optique; 2° supposé qu'elle connût tout cela, comme elle ne sait ni l'optique ni la géométrie, elle ne pourrait, de la connaissance des projections , des objets dans ses yeux , en conclure ni leur figure ni leur grandeur : leur figure , parce que la projection

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d'un cercle, par exemple, n'est jamais un cercle, excepté dans un seul cas; leur grandeur, parce quelle n'est pas proportionnée à celle des projections lorsqu'ils ne sont pas dans une égale distance ; 3® supposé qu'elle sut parfaitement l'optique et la géométrie , elle ne pourrait pas , dans le mêmev instant qu'elle ouvre les yeux , avoir tiré ce nombre comme infini de conséquences , toutes nécessaires pour placer tous ces objets dans leur distance, et leur attribuer leurs figures, sans compter cette variété surprenante de couleurs dont on les voit comme couverts; tout cela, aujourd'hui comme hier , sans erreur ou avec les mêmes erreurs , et convenir en cela avec un grand nombre d'autres personnes; 4° nous avons le sentiment intérieur que toutes nos perceptions des objets se font en nous sans nous , et même malgré nous , lorsque nos yeux sont ouverts et que nous les regardons. Je sais , par exemple , que quand le soleil touche l'horizon^ il n'est pas plus grand que quand il est dans notre méridien , et même que la projection qui s'en trace sut mon nerf optique est quelque peu plus petite ; et cependant, malgré mes connaissances , je le vois plus grand. Je crois qu'il est au moins un million de fois plus grand que la terre , et je le vois sans comparaison plus petit. Si je me promène d'occident en orient en regardant la lune , je vois qu'elle avance du même côté que moi , et je sais cependant qu'elle se va coucher à l'occident. Je sais que la hauteur de l'image qui se peint dans mon œil, ti'un homme qui est à dix pas de moi, diminue de la moitié quand il s'est approché à cinq ; et cependant je le vois de la même grandeur, et tout cela indépendamment de la connaissance des raisons sur lesquelles sont réglées les perceptions que nous avons de tous ces objets; car bien des gens qui aperçoivent les objets mieux que ceux qui savent l'optique ne les savent pas, ces raisons. Il est donc évident que ce n'est point l'âme qui se donne cette variété de perceptions qu'elle a des objets dès qu'elle ouvre les yeux au milieu d'une campagne.

LE CHINOIS. — Je l'avoue, il faut nécessairement que ce soit le Ly.

LE CHRÉTIEN. — Ouî sans doute, si par le Ly vous entendez un être infiniment puissant, intelligent, agissant toujours d'une manière uniforme, en un mot l'être infiniment parfait. Remarquez surtout deux choses : la première , qu'il est nécessaire que la cause de toutes les perceptions que nous avons des objets sache parfaitement la géométrie et l'optique , comment les yeux et les membres du corps de tous les hommes sont composés , et les divers changements qui s'y passent à chaque instant , j'entends du

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moins ceux sur lesquels il est nécessaire de régler nos perceptions; 2<* que cette cause raisonne si juste et si promptement, qu'on voie bien qu'elle est inOniment intelligente; qualité que vous refusez nu Ly ; et qu'elle découvre de simple vue les conséquences les plus éloignées des principes selon lesquels elle agit sans cesse dans tous les hommes et en un instant.

Pour vous faire concevoir plus distinctement ce que je pense sur cela, je dis que supposé que, ce soit moi-même qui me donne la perception de la distance d'un objet qui serait seulement à trois ou quatre pieds de moi , il est nécessaire que je sache la géométrie , comment mes yeux sont composés et les changements qui s'y passent, et que je raisonne ainsi : par la connaissance que j'ai de mes yeux , je sais la distance qui est entre eux; je sais aussi par leur situation les deux angles que leurs axes qui concourent au même point de l'objet font avec la distance de mes yeux ; voilà donc trois choses connues dans un triangle , sa base et deux angles ; donc la perpendiculaire tirée du point de Fobjet sur le milieu de la distance qui est entre mes yeux , laquelle marque réioignement de l'objet qui m'est directement opposé, peut être connue par la connaissance que j'ai de la géométrie ; car cette science m'apprend qu'un triangle est déterminé quand un côté est donné avec deux angles , et que de là on ne peut déduire ce que je cherche. Mais si je me fermais un œil, comme il n'y aurait plus que deux choses connues , la distance des yeux et un angle , le ' triangle serait indéterminé, et par conséquent je ne pourrais plus, par ce moyen , apercevoir la distance de l'objet. Je pourrais la connaître par un autre, mais moins exactement que par celui-ci. Par la connaissance supposée que j'ai de ce qui se passe dans mes yeux , je connais la grandeur de l'image qui se peint dans le fond de mon œil. Or, l'optique m'apprend que plus les objets sont éloignés, plus leurs images ou leurs projections sont petites. Donc, par la grandeur de l'image, je dois juger que Tobjet, dont je sais d'ailleurs à peu près la grandeur ordinaire, est aussi à peu près à telle distance. Mais ce moyen n'étant pas si exact, il faut que je me serve de mes deux yeux pour connaître plus exactement la distance de l'objet. De même , lorsqu'un homme ^'approche de moi , je juge par les moyens précédents ou d'autres semblables que la distance de lui à moi diminue; mais comme par la connaissance que j'ai de ce qui se passe dans mes yeux je sais que la projection qui s'en trace dans le fond de mes yeux augmente à proportion qu'il est plus proche et que l'optique m'apprend que les hauteurs des images des objets sont en raison réciproque de

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leurs distances, je juge avec raison que je dois me donner do cet homme une perception de grandeur toujours égale , quoique son image diminue sans cesse sur mon nerf optique. Quand je regarde un objet et que la projection qui s',en trace dans le fond de mon œil y change sans cesse de place , je dois apercevoir que cet objet est en mouvement. Mais si je marche en même temps que je le regarde , comme je sais aussi la quantité de mouvement que je me donne , quoique l'image de cet objet change de place dans le fond de mes yeux , je dois le voir immobile, si ce n'est que le mouvement que je sais que je me donne en marchant ne soit pas proportionné au changement de place que je sais qu'occupe surmon nerf optique l'image de cet objet.

Il est évident que si je ne savais pas exactement la grandeur des projections qui se tracent sur le nerf optique , la situation et les mouvements de mon corps , et divinement pour ainsi dire l'optique et la géométrie , quand il dépendrait de moi de former en moi les perceptions des objets, je ne pourrais jamais apercevoir la distance , la figure , la situation et le mouvement d'aucun corps. Donc il est nécessaire que la cause de toutes les perceptions que j'ai , lorsque j'ouvre les yeux au milieu d'une campagne, sache exactement tout cela , puisque toutes nos perceptions ne sont réglées que par là. Ainsi la règle invariable de nos perceptions est une géométrie ou optique parfaite; et leur cause occasionnelle ou naturelle est uniquement ce qui se passe dans nos yeux] et dans la situation et le mouvement de notre corps. Car, par exemple, si je suis transporté d'un mouvement si uniforme , comme on l'est quelquefois dans un bateau , que je ne sente point ce mouvement , le rivage me paraîtra se mouvoir. De même si je regarde un objet au travers d'un verre convexe ou concave , qui augmente ou diminue l'image qui s'en trace dans l'œil, je le verrai toujours ou plus grand ou plus petit qu'il n'est; et quoique je sache d'ailleurs la grandeur de cet objet, je n'en aurai jamais de perception sensible que proportionnée à l'image qui s'en forme dans les yeux. C'est que le Dieu que nous adorons , le créateur de nos âmes et de nos corps , pour unir ensemble ces deux substances dont l'homme est composé, s'est fait une loi générale de nous donner à chaque instant toutes les perceptions des objets sensibles que nous devrions nous donner à nous-mêmes, si, sachant parfaitement la géométrie et l'optique , et ce qui se passe dans nos yeux et dans le reste de notre corps, nous pouvions outre cela, uniquement en conséquence de cette connaissance, agir en nous-mêmes, et y produire toutes nos sensations par rapport à ces objets. En effet, Dieu nous ayant

ftSA ENTRETIEN D'UN PHILOSOPHE CHRÉTIEN

fails pour nous occuper de lui et de nos devoirs envers lui, il a voulu nous apprendre, sans application de notre part, par la voie courte et sûre des sensations, tout ce qui nous est nécessaire pour la conservation de la yip, non-seulement la présence et la situation des objets qui nous environnent , mais encore leurs diverses qualités, soit utiles, soit nuisibles.

Faites maintenant une sérieuse attention sur la multitude des sensations que nous avons des objets sensibles, non-seulement par la vue, mais par les autres sens; sur la promptitude avec laquelle elles se produisent en nous, sur l'exactitude avec laquelle elles •nous avertissent, sur les divers degrés de force ou de vivacité de ces sensations, proportionnés à nos besoins, non-seulement en vous et en moi , mais dans tous les hommes , et cela à chaque instant. Considérez endn les règles invariables et les lois générales de toutes nos perceptions, et admirez profondément l'intelligence et la puissance infinie du Dieu que nous adorons , l'uniformité de sa conduite , sa bonté pour les hommes , son application à leurs besoins à l'égard de la vie présente. Mais que sa bonté paternelle, que notre religion nous apprend qu'il a pour ses enfants , est audessus de celle-ci ! Un ouvrier aime sans doute infiniment davantage son enfant que son ouvrage.

LE CHINOIS. — Il me parait que votre doctrine ressemble fort à celle de notre secte, et que le Ly et le Dieu que vous honorez ont entre eux assez de rapport. Le peuple de ce pays est idolâtre ; il invoque la pierre et le bois, ou certains dieux particuliers qu'ils se sont imaginés être en état de les secourir. Je croyais aussi que ce Seigneur du ciel, que vous nommez votre Dieu, était de même espèce , plus excellent et plus puissant que celui du peuple , mais toujours un Dieu imaginaire. Mais je vois bien que votre religion mérite qu'on l'examine sérieusement.

LE CHRÉTIEN. — Comparez donc sans prévention votre doctrine avec la nôtre. Vous y êtes d'autant plus obligé que votre bonheur éternel dépend de cet examen. La religion que nous suivons n'est point une production de notre esprit. Elle nous a été enseignée par cotte souveraine vérité que vous appelez le Ly , et il l'a confirmée par un grand nombre de miracles, que vous regarderez comme des fables , prévenus comme vous l'êtes de la sublimité de vos connaissances. Je tâche do vous désabuser par des raisonnements humains. Mais ne croyez pas que notre foi en dépende. Elle est appuyée sur l'autorité divine , et proportionnée à la capacité de tous les hommes.

Vous dites que le Ly est la souveraine vérité. Je le dis aussi :

mais voici comme je Tentends. Dieu , l'être infiniment parfait, con> tenant en lui toutce^qu'il y a de réalité ou de perfection, comme je vous l'ai déjà et prouvé et expliqué, il peut en me touchant par ses réalités efficaces, car il n'y a rien en Dieu d'impuissant, c'est-àdire, en me touchant par son essence, en tant que participable par tous les êtres, me découvrir ou me représenter tous les êtres. Je dis en me touchant , car quoique mon esprit soit capable de penser ou d'apercevoir, il ne peut apercevoir que ce qui le touche ou le modifie ; et telle est sa grandeur, qu'il n'y a que son Créateur qui puisse agir immédiatement en lui. C'est dans le vrai Ly qu'est la vie des intelligences , la lumière qui les éclaire. Mais c'est ce que les hommes charnels et grossiers ne comprennent pas. Voilà pourquoi je dis que le vrai Ly est la souveraine vérité ; c'est qu'il renferme dans son essence, en tant qu'imparfaitement imitable en une infinité de manières , les idées ou les archétypes de tous les êtres, et qu'il nous les découvre, ces idées. Otez les idées, vous ôtez les vérités; car il est évident que les vérités ne sont que les rapports qui sont entre les idées. Dieu est encore la souveraine vérité, en ce sens qu'il ne peut nous tromper, manquer à ses promesses , etc. Mais il n'est pas nécessaire de s'arrêter à ces divers sens, selon lesquels on peut dire que Dieu est la souveraine vérité.

Dites-moi maintenant : comment entendez-vous que le Ly est la vérité ? Mais faites attention que ce mot vérité ne signifie que rapport. Car 2 et 2 sont 4 n'est une vérité que parce qu'il y a un rapport d'égalité entre 2 et 2 et 4. De même 2 et 2 ne sont pas 5 n'est aussi une vérité que parce qu'il y a un rapport d'inégalité entre 2 et 2 et 5. Qu'entendez-vous donc par souveraine vérité ou souverain rapport? Quel genre d'être est-ce? quelle réalité trouvez-vous dans un rapport, ou un souverain rapport? Si un corps est double d'un autre, je conçois qu'il a plus de réalité. Mais ôtez la réalité des corps, vous ôtez leur rapport. Le rapport qui est entre les corps n'est donc dans le fond que les corps mêmes. Ainsi le Ly ne peut être la souverame vérité que parce qu'étant infiniment parfait, il renferme dans la simplicité de son essence les idées de toutes les choses qu'il a créées, et qu'il peut créer.

Vous dites que le Ly ne peut subsister que dans la matière. Estce que vous prétendez qu'il ne consiste que dans les diverses figures qu'ont les corps qui composent l'univers , et que le Ly n'est que l'ordre et l'arrangement qui est entre eux? Que votre Ly serait peu de chose , s'il ne consistait qu'en cela! et que la matière ellemême, la dernière et la plus méprisable des substances, serait au-dessus de ce Ly, dont voii^ dites cependant tant de nnerveilles !

a^8 ENTRETIEN DTN PHUOSOPHE CHRÉTIEN

r^r assurément la substance vaut mieux que ses divers arrangements ; ce qui ne périt point, que ce qui est périssable.

LE cHiiNois. — Par le Ly, nous n'entendons pas simplement Tar— rangement de la matière , mais cette souveraine sagesse qui range dans un ordre merveilleux les parties de la matière.

LE CHRÉTIEN. — En Cela , votre doctrine est semblable à la nôtre. Mais pourquoi soutenez-vous que le Ly ne subsiste point en lui-même , et qu'il ne peut subsister que dans la matière ; qu'il n'est point intelligent , et qu'il ne sait ni ce qu'il est, ni ce qu'il fait? Cela nous fait juger que vous croyez que le Ly n'est que la figure et l'arrangement des corps. Car la figure et l'arrangement des corps ne peuvent subsister sans les corps mêmes, et manquent d'intelligence. La rondeur, par exemple, d'un corps n'est assurément que le corps même de telle façon, et elle ne connaît point ce qu'elle est. Quand vous voyez un bel ouvrage , vous dites qu'il y a là bien du Ly. Si vous voulez dire par là que celui qui l'a composé a été éclairé par le Lt/, par la souveraine sagesse, vous penserez comme nous. Si vous voulez dire que l'idée qu'a l'ouvrier de son ouvrage est dans le Ly, et que c'est cette idée qui a éclairé l'ouvrier, nous y consentirons. Mais qu'on brise l'ouvrage, l'idée qui éclaire l'ouvrier subsiste toujours. Le Ly ne subsiste donc pas dans l'arrangement des parties dont l'ouvrage est composé , ni par la même raison dans l'arrangement des parties du cerveau de l'ouvrier. Le Ly est une lumière commune à tous les hommes, et tous ces arrangements de matière ne sont que des modifications particulières. Ils peuvent périr et changer, ces arrangements ; mais le Ly est éternel et immuable. Il subsiste donc en lui-même , non-seulement indépendamment de la matière, mais indépendamment des intelligences les plus sublimes , qui reçoivent de lui l'excellence de leur nature et la sublimité de leurs connaissances. Pourquoi donc rabaissez-vous le Ly, la souveraine sagesse , jusqu'à soutenir qu'elle ne peut subsister sans la matière ? Mais , encore un coup , quels étranges paradoxes, s'il est vrai que vous les souteniez! Votre Ly n'est point intelligent. Il est la souveraine sagesse, et il ne sait ni ce qu'il est ni ce qu'il fait. Il éclaire tous les hommes , il leur donne la sagesse et l'intelligence , et il n'est pas sage lui-même. Il arrange certainement les parties de la matière pour certaines fins; il place dans l'homme les yeux au haut de la tète, afin qu'il voie de plus loin, mais sans le savoir, ni même sans le vouloir. Car il n'agit que par une impétuosité aveugle de sa nature bienfaisante. Voilà ce que j'ai ouï dire que vous pensiez de votre Ly. Est-ce là rendre justice à celui dfl qui vous tenez tout ce que vous êtes?

LE CHINOIS. — Nous disorts que le Ly est la souveraine sagesse et la souveraine justice; mais par respect pour lui nous n'oserions dire qu'il est sage ni qu'il est juste. Car c'est la sagesse et la justice qui rendent sage et juste ; et par conséquent la sagesse vaut mieux que le sage, la justice que le juste. Comment pou vez-vous donc dire de votre Dieu , de l'être infiniment parfait, qu'il est sage ? car la sagesse qui le rendrait sage serait plus parfaite que lui, puisqu'il tirerait d'elle sa perfection.

LE CHRÉTIEN. — L'être infiniment parfait est sage. Mais il est à lui-même sa sagesse ; il est la sagesse même. Il n'est point sage par une sagesse étrangère et chimérique ; il est à lui-même sa lumière, et la lumière qui éclaire toutes les intelligences. Il est juste, et la justice essentielle et originale. Il est bon, et la bonté même. Il est tout ce qu'il est nécessairement et indépendamment de tout autre être , et tous les êtres tiennent de lui tout ce qu'ils ont de réalité et de perfection ; car l'être infiniment parfait se suffit à lui-même , et tout ce qu'il a fait a sans cesse besoin de lui.

LE CHINOIS. — Quoi ! la souveraine sagesse serait sage elle-même ? Il me paraît clair que cela se contredit, car les formes et les qualités sont différentes des sujets. Une sagesse sage 1 comment cela ! c'est la sagesse qui rend sage, mais elle n'est pas sage elle-même.

LE CHRÉTIEN. — Jo vois bien que vous vous imaginez qu'il y a des formes et des qualités abstraites , et qui ne sont les formes et les qualités d'aucun sujet; qu'il y a une sagesse , une justice , une bonté abstraite , et qui n'est la sagesse d'aucun être. Vos abstractions vous trompent. Quoi ! pensez-vous qu'il y ait une figure abstraite, une rondeur, par exemple, qui rende ronde une boule, et sans laquelle un corps dont tous les points de la surface seraient également éloignés du centre ne serait point rond? Lorsque je rends cette justice au Ly, de dire de lui qu'il est indépendant de la matière , sage , juste , tout-puissant , en un mot infiniment parfait , et que je l'adore en celte qualité , pensez-vous qu'en cela je ne sois pas juste, indépendamment de votre justice abstraite et imaginaire, si en cela je rends au Ly l'honneur qui lui est dû? Encore un coup, vos abstractions vous trompent. Mais il faut que je vous explique comment je conçois que Dieu est à lui-même sa sagesse, et en quel sens il est la nôtre.

Le Dieu que nous adorons, c'est l'être infiniment parfait, comme je vous l'ai déjà expliqué, et dont je vous ai prouvé l'existence. Or, se connaître soi-même est une perfection. Donc l'être infiniment parfait se connaît parfaitement, et par conséquent il connaît aussi toutes les manières dont son essence infinie peut être

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