XXX INTRODUCTION
favoriser le dogme d'Epicure, leP: Lamy prétendait <iue sa doctrine allait à la proscription et à la négation de tout plaisir. Malgré sa liaison avec le père Lamy, Malebranche composa, pour rétablir le vraù sens- de c^ philosophie, son traité De r amour de Dieu, qui le réconcilia avec Bossuet, et lui acquit la bienveillance de la cour d^ Rome. Il y étu-> die la question de savoir jusqu'à quel point Tamour de Dieu doit être désintéressé, et ré&te le sentinient de ceux qui soutiennent que l'on doit être prêt à accepter la damnation éternelle pour effectuer le salut d'un grand nombre d'hommes, et se conformer ainsi à 1^ volonté de Dieu» qui veut toujours le plus grand bien possible. L'adversaire le plus constant et le plus redoutable de Malebranche fut Arnauld; la discussion entre eux ne se maintint pas long* temps dans les bornes d une polémique purement philoso^ phique. Arnauld était dans Tapogée de si^ gloire et de son talent ; Malebranche i plus jeune et n'ayant encore au com^ mencement de 1^ qiierelle d'autre titre que 1q publication récente de la Recherche de la Venté, avait Un esprit intraitable, supportait difficilement la contradiction, s'irritait dq la dialectique serrée qu'où employait contre lui, et sq plaignait qu' Arnauld ne l'entendit pas. «Et qui donOt tnon père, lui disait Boileau, voulez-vous qui vous comprenne? •• Le livre De9 vraies et des fyns9€$ idées a raison sur près* que tous les points contre la, Rechercha (fe fe Vérité f le point principal de la querelle était de nature à mettre leA esprits positifs du côté d' Arnauld , car il s'agissait de la vision en Dieu. Malebranche se plaignait d'être attaqué sur une question aussi métaphysique , entendue d'un si petit nombre de lecteurs. Ses réponses, ses dupliques avaient d'autant plus d'aigreur que les objections faisaient fortune. Sur la grâce, l'orthodoxie était du côté d' Arnauld, et Bossuet l'excitait à ne pas ménager son antagoniste. Lui-même écrivait sur son exemplaire de la Réponse de
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Malebtanohe ces mots devenus célèbres : Pulchra^ nota. /(i/sa. Cette Réponse fut imprimée en Hollande, parce qu'on n'avait point trouvé en France de censeur qui voulût l'approuver. La même chose avait failli arriver à la B.eçherche de la Vérité^ à laquelle le docteur Pirot refusa son approbation , et qui parut avec celle de Mézeray» Amsi, malgré tous ses efforts, malgré saint Augustin dont il essayait de se couvrir, l'orthodoxie de Malebranche était au moins suspecte. Ses partisans, et il en avait beau> coup, même parmi les femmes, les malebranchistes, comme on les appelait, ne trouvaient pas partout grande faveur ; et Von connaît, par une récente publication de M. Cousin, les tribulations que causa au célèbre P. André, de la compagnie de Jésus , son attachement aux doctrines de la vision en Pieu et des causes occasionnellesi. Pendant le» discussions avec Arnauld , qui durèrent tant d'années , Bossuet fut sur le point d'entrer en lice, et Malebranche, qu'il en menaçait, se contenta de lui répondre qu'il serait fier d'un tel adversaire, Bossuet s'abstint cependant» et il n'écrivit contre lui qu'une dissertation en forme de lettre, oii il le traite fort sévèrement, La lutte se prolongea même après la mort d' Arnauld, qui. était arrivée depuis cinq ans lorsque parut l'écrit Contre la prévention. Toutes les réponses de Malebranche, réunies en 4 vol. in^l2i ont été publiées à Paris en 1709.
Ses querelles avec Régis sur différents points de philosophie et de physique n'eurent jamais la même importance. Dans une discussion sur la grandeur de la lune, le^ commissaires de l'Académie des sciences lui donnèrent l'avantage. Il s'était occupé de diverses études qui lui méritèrent le titre de membre honoraire de l'Académie des sciences, qu'il reçut en 1699. Il écrivit des réflexions mv la prémotion physique, contre Boursier; un traité de lH, ComnmnioatiQn du mouvement^ divers petits ^crit^ polé^
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iniques, et un nombre infini de lettres. On en a publié récemment de très-importantes , et on en retrouve encore tous les jours. On découvre dans toutes ces lettres la grande aversion deMalebranche pour la polémique; ce qui ne l'empêche pas d être très-mordant, très-impérieux, et de se départira peine de sa grande confiance dans la supériorité de ses principes , en répondant aux adversaires les plus illustres , au nombre desquels il faut compter Leibnitz. Leibnitz,' qui, l'ayant visité, avait enfin réussi à l'engager dans une discussion à laquelle il répugnait toujours, le combattit aussi par lettres, et en obtint des réponses que Malebranche écrivait malgré lui, assurant que toutes ces disputes, orales ou écrites, n'étaient que du temps perdu* Leibnitz, Locke ont laissé chacun un Examen de son système. Le P. Dutertre a composé, en 4 vol. , une réfutation de Malebranche où il le considère successivement comme cartésien, comme auteur d'un nouveau système et comme théologien. Mais il est parvenu seulement à montrer qu'il ne l'entendait pas. Est-il besoin d'en dire autant des journalistes de Trévoux et du P. Toumemine, et surtout du P. Hardouin qui démontre en 60 pages que Malebranche est un athée? Il est vrai qu'on avait porté la même accusation contre Descartes, et qu'on ne l'a pas épargnée à Leibnitz.
De toutes les critiques qu'on pouvait lui faire, il n'en était point de plus pénibles à ses yeux, ni de plus insupportables, que celles qui établissaient des analogies entre son système et celui de Spinosa, de ce misérable, de cet impie, comme il ne manque jamais de le nommer. Il y a quelque temps qu'on a retrouvé et publié toute une correspondance entre Malebranche et Dortousde Mairan, depuis secrétaire de l'Académie des sciences, et qui ne faisait encore que de sortir du collège. Mairan, qui vient de lire Spinosa, en a été frappé comme d'une révélation ; il ne cUiwji|nule pas à Malebranche l'attrait qui l'emporte vers
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cette philosophie, et, dans les raisons qu'il en donne, les principes nrïêmes delà Recherche de la Vérité sont rapprochés de ceux de Y Éthique avec une intelligence et une habileté qui auraient eflFrayé un esprit moins dogmatiqueque celui auquel cette argumentation s'adressait. Mairan, qui. si on Tose dire, se montre supérieur à Malebranche dans cette discussion , se présente comme un disciple qui demande qu'on l'éclairé; mais la charité de Malebranche ne le porte pas à discuter sérieusement un système aussi abominable ; et il est plus disposé à prier Dieu pour ce jeune esprit qui se fourvoie, qu'à devenir la cause occasionnelle de sa guérison. Avait-il quelque conscience confuse des rapports de sa philosophie avec celle deSpinosa! Ou cette profonde horreur venait-elle seulement de l'existence d'une analogie qui l'irritait contre Spinosa sans qu'il en reconnût le motif î « Quel monstre, Ariste, quelle épouvantable et ridicule chin)ère ! dît-il dans le neuvième entretien ; assurément s'il y a des gens capables de se forger un Dieu sur une idée si monstrueuse, ou c'est qu'ils n'en veulent point avoir, ou bien ce sont des esprits nés pour chercher dans l'idée du cercle toutes les propriétés des triangles. »
Malebranche était accablé de lettres et de visites. Tous ses eflbrts pour s'y soustraire, sa brusquerie même n'y pouvaient rien. Il en reçut d'illustres. Jacques II voulut le voir; le prince de Condé l'attira à Chantilly. Leibnitz et Berkeley le visitèrent. Au milieu de cet empressement , Malebranche, toujours malade, regardait tout ce temps comme perdu ; il voulait philosopher, mais non discuter. La visite de Berkeley fut peut-être la cause déterminante de sa mort. L'illustre philosophe anglais ne parvint pas aisément jusqu'au malade. Forcé de le recevoir , Malebranche à son ordinaire ne témoigna aucun empressement, et la conversation fut loin d'être aimable. Ces deux esprits ne se convenaient pas. La discussion fut aigre, et amena,
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pour Malebranche , des accidents qui hâtèrent sa fin. Il mourut âgé de 77 ans *. Sa réputation, comme penseur et comme écrivain, ne pouvait diminuer; mais il ne conserva pas d'influence comme chef d'école. L'Allemagne était alors toute à LeitaitZj T Angleterre et la France appartenaient à Locke. Diderot disait de lui : « Une page de Locke contient plus de vérités que tous les volumes de Malebranche; mais une ligne de celui-ci montre plus de subtilité, d'imagination, de finesse et de génie peut-être, que tout le gros livre de Locke. <* Ce jugement montre bien, non pas assu* rément ce qu'il faut penser de Malebranche, mais ce que pensait de lui la génération qui le suivit. Un méchant vers de Faydit,
Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou,
eut une fortune immense. Il est si commode pour le vulgaire de se débarrasser ainsi du fardeau de l'admiration, et d'avoir pitié des hommes de génie ! Ce fou de Malebranche est une de nos grandes gloires nationales ; ses Visions métaphysiques sont une école de sagesse et de profonde philosophie, et plaise à Dieu pour l'honneur de la philosophie et les progrès de l'esprit humain, qu'il nous puisse naître encore des rêveurs comme lui ! J. S.