XXVI INTRODUCTION
puisque œtte fragilité des os de la tête était nécessaire à la perspicacité et a la finesse des organes dont elle est le siège. Bayle cite à Tappui un passage d'Aulu-Gelle, liv. VI, ch. I ; et une telle doctrine fait à coup sûr un grand honneur à Chrysippe. L'habile critique aurait dû se souvenir que le principe dont il s'agit n'est pas ce qu'il y a d'origi-* liai dans la théorie de Malebranche sur la Providence, mais plutôt ce qui traite des volontés particulières dans l'ordre de la grâce ; car ce point ôté, toutes les explications de Malebranche pourraient être rapprochées d'un grand nombre de philosophes, avec autant de justesse et d'à-propos que de Chrysippe. Ce que dit Bayle au sujet de Démocrite est encore plus surprenant. Après avoir distingué la théorie des atomes de Démocrite d'avec celle d'Épicure , sur un passage de Cicéron qui établit que les atomes de Démo* crite ont une nature animale et divine : « Ces images des objets qui se répandent à la ronde , sont, dit -il, des émanations de Dieu , et sont elles-mêmes un Dieu. » Et il ajoute : « Je ne sais si personne a pris garde que le senti-* ment d'un des plus sublimes esprits de ce siècle, " que nous voyons tout en Dieu, « n'est qu'un développement et une réparation du dogme de Dénaocrîte. « Que cette interprétation, en ce qui touche Démocrite, ait de l'exactitude , il n'importe pas ici de l'examiner ; mais quel rapport entre la vision en Dieu , la contemplation des intelligibles ren* fermés dems le Verbe divin , et ces émanations divinisées de la matière? Bayle n'est pas plus heureux lorsque dans son article sur Amélius , après avoir indiqué l'opinion primitive de Porphyre, que Plotin lui fit ensuite changer, sur l'identité de l'intelligence et de l'intelligible , il ajoute : « ^ I P. Malfthrunche a renouvelé de nos jours . «
4é, ce n'est pas la doc-
^e point là, c'est l'opinion
^ne , que les modèles in-
INTRODUCTION. xxvil
telligiblesde toutes choses, c'est-à-dire Tanimal en soi , ou les idées, sont identiques avec l'une des trois hypostases de la trinité divine : encore n'est-ce pas à l'école d'Alexandrie, qui a toujours hésité à ce sujet entre la seconde et la troisième . hypostase, entre le Verbe et l'Esprit, que Malebranche a fait cet emprunt; mais bien à la doctrine chrétienne, telle que Vont exposée les Pères des premiers siècles, et principalement Clément d'Alexandrie et saint Au^stin. Les rapports nombreux et bien constatés qui existent entre la théologie alexandrine et le dogme chrétien , expliquent les analogies frappantes de Malebranche avec Plotin et son école ; et plus Malebranche est fidèle aux vérités de la foi et s'elForce de les accorder avec son rationalisme, plus il se rapproche des alexandrins. Peut-on s'en étonner, puisqu'il a voulu comme eux coi)fondre la philosophie avec la théologie, sinon dans leur méthode, du moins dans tous leurs résultats importants, et qu'il considérait cette même Trinité , à laquelle la foi l'obligeait de croire , comme une doctrine philosophique avouée par la raison, et même comme le principe et la source de toute philosophie et de toute lumière? Sans parler des alexandrins du quatrième et du cinquième siècle, venus après les conciles généraux de Nicée, de Constantinople, d'Ephèse, de Chalcédoine, et chez lesquels par conséquent le plagiat et l'imitation du dogme chrétien se supposerait tout naturellement s'il n'était pas évident à tant d'autres titres ; Bayle avait sous la main une matière plus ample pour ses comparaisons avec Malebranche, dans le livre Des Mystères, attribué par Proclus à lamblique, et qui, s'il n'est pas de lui, pst du moins l'ouvrage d'un de ses contemporains, et l'exposition d'une doctrine avouée dans l'école. Là on démontre que nous ne connaissons pas Dieu par le raisonnement ou à l'aide'du syllogisme, mais que la connaissance de Dieu est innée en nous, sp<puToç Tvwaiç, et tient intimement à notre
xxvin INTHODCCTION.
essence^; que dans de certains moments, grâce à des pratiques religieuses, ou à une grande perfection philosophique, nous entrons en communion avec l'intelligence étemelle, sans toutefois nous identifier avec elle comme dans l'ivciiffic , et connaissons ainsi directement et avec une plénitude que nos facultés propres ne sauraient atteindre la nature des choses sensibles, que nous contemplons alors, non en elles-mêmes, mais dans leurs idées, où elles nous apparaissent' simultanément avec leurs causes et leurs effets , parce que pour Tintelligence éternelle il n'y a ni passé ni futur ^. N'est-ce pas là une doctrine plus voisine de la vision en Dieu que saint Augustin î Le même livre Des Mystères enseigne encore que la grâce, y^ 96(rtç twv ;j«wv, qui nous est nécessaire pour accomplir notre salut, suivant l'expression fréquemment employée par Porphyre dans son ouvrage Sur F Abstinence , ne peut être obtenue par des moyens naturels* ; que la prière ou l'évocation n'agissent pas directement sur Dieu, car il n'y a pas d'action du fini sur l'infini ; mais que la grâce de Dieu, agissant suivant des lois générales et par une action et une puissance infinie, tend toujours à se manifester partout où elle n'y rencontre pas d'obstacle, et se manifeste en nous immédiatement, sans aucune action particulière des dieux, dès que par la prière nous nous sommes mis en état de la recevoir *. Voilà sans doute les termes et le langage d'un chrétien , et presque complètement l'opinion de Malebranche. Enfin, au milieu de ses extravagances sur les apparitions, les fantômes, les héros, les archontes ou principautés, l'auteur des Mystères assigne aux anges et aux archanges, le même, rôle que leur attribuent la philosophie de Male-
• 1. De MysUriiSt première partie, ch. 3. 2. De ÀiysleriiSf troisième partie, ch. 3. « Myatarii*^ troisième partie, ch. 9.
*-e partie, ch. 12.
INTÀODUCtION. XXIX
branche et la doctriiYe chrétienne; et il s'accorde de tous points avec ces paroles de saint Paul : Ômnes sunl admU nùtraiorii spiritus^ in rninisierium missi propter eos, qui hœreditalem capieni saluiis^. De telles analogies méritent d'autant plus d'être signalées, qu'il est hors de doute que Malebranche. ne les a pas recherchées. Il était fort versé dans la connaissance des Pères de l'Église ; mais beaucoup moins dans celle de la philosophie profane ; il affectait pour les philosophes païens un mépris exagéré, et il disait, avec beaucoup de raison du reste, qu'un philosophe chrétien doit préférer l'esprit de Dieu à l'esprit humain. Moïse à Aristote, et saint Augustin è quelque misérable commentateur d*un philosophe païen ^. Différent de la doctrine des alexandrins en tout ce qui n'est pas conforme à la foi, il est toujours très-rapproché d'eux pour tout le reste ; et au milieu des éternelles divagations de leur école , il y a fort peu de théories capitales, communes aux principaux d'entre eux , qu'il ne fût aisé de signaler dans Malebranche, hors une seule : la communication, ou plutôt la c€»nmunion des substances. Malebranche l'admet tait seulement pour les trois personnes divines unies entre elles par l'union hypostatique mais dans le monde, et au delà du divin, il niait la communication des substances, avec autant d'âiergie que la communication entre les substances. Aussi n'avcHis-nous pas rapproché sa vision en Dieu de l'îvwcptç, mais seulement de l'illumination soigneusement distinguée de rêvw«riç par l'auteur des Mystères,
Les objections et les réfutations ne manquèrent pas à Malebranche ; c'est à la fois une des conditions et des marques du succès. Ses adversaires n'étaient pas même toujours d'accord entre eux; et tandis que Régis l'acx^.usait de
1. JSTefrr. 1, 14. Cf. Porph., DeAbsliiientia, liv. 2, cli. 41. 2 Préface delà Reehercht delà Vérité i