St Augustin, Cité de Dini,\iv. Xf, ch
SIR LA MÉTAPHYSIQtF. 5
II n'y a point de milieu , car ces deux propositions sont contradictoires. Or, tout ce qu'on peut concevoir seul, et.sans pensera autre chose, qu'on peut, dis-je, concevoir seul comme existant indépendamment de quelque autre chose , c'est assurément un être ou une substance; et tout ce qu'on ne peut concevoir seul, ou sans penser à quelque autre chose, c'est une manière d'être, ou une modification de substance.
Par exemple, on ne peut penser à la rondeur sans penser à l'étendue. La rondeur n'est donc point un être ou une substance, mais une manière d'être. On peut penser à l'étendue sans penser en particulier à quelque autre chose. Donc l'étendue n'est point une manière d'être : elle est elle-même un être. Comme la modification d'une substance n'est que la substance même de telle ou telle façon, il est évident que l'idée d'une modification renferme nécessairement l'idée de la substance dont elle est la modification. Et comme une substance c'est un être qui subsiste en lui-même, l'idée d'une substance ne renferme point nécessairement l'idée d'un autre être. Nous n'avons point d'autre voie pour distinguer les substances ou les êtres, des modificalionsou des façons d'être, que par les diverses manières dont nous apercevons ces choses.
Or, rentrez en vous-même , n'est-il pas vrai que vous pouvez penser à de l'étendue sans penser à autre chose? N'est-il pas vrai que vous pouvez apercevoir de l'étendue toute seule? Donc l'étendue est une substance , et nullement une façon ou une manière d'être. Donc l'étendue et la matière ne font qu'une même substance. Or, je puis apercevoir ma pensée, mon désir, mon plaisir, sans penser à l'étendue, et même en supposant qu'il n'y a point d'étendue. Donc toutes ces choses ne sont point des modifications de rétendue , mais des modifications d'une substance qui pense, qui sent, qui désire, et qui est bien différente de l'étendue.
Toutes les modifications de l'étendue ne consistent que dans des rapports de distance. Or, il est évident que mon plaisir, mon désir et toutes mes pensées ne sont point des rapports de dislance. Car tous les rapports de distance se peuvent comparer, mesurer, déterminer exactement par les principes de la géométrie ; et Ton ne peut ni comparer ni mesurer de cette manière nos perceptions et nos sentiments. Donc mon àme n'est point matérielle. Elle n'est point la modification de mon corps. C'est une substance qui pense, et qui n'a nulle ressemblance avec la substance étendue dont mon corps' est composé. ,
Aristb. — Cela me paraît démontré. Mais qu'en pouvez- vous
conclure ?
6 ENXaETIENS
♦ HL Théodoue. — J'en puis conclure une infinité de vérités ; car la distinction de l'âme et du corps est le fondement des principaux dogmes de la philosophie, et entre autres de l'immortalité de noire être * ; car, pour le dire en passant, si Tâme est une substance distinguée du cor|)s^ si elle n'en est point la modification, il est évi> dent que quand même la mort anéantirait notre corps, ce qu'elle ne fait pas, il ne s'ensuivrait pas de là que notre âme fût anéantie. Mais il n'est pas encore temps de traiter à fond celte importante question. Il faut que je vous prouve auparavant beaucoup d'autres vérités. Tâchez de vous rendre iittenlif à ce que je vais vous dire.
Ariste. — Continuez. Je vous suivrai avec toute l'attention dont je suis capable.
IV. iTtiÉoDORB. — Je pense à quantité de choses, à un nombre , à un cercle, à une maison, à tels et tels êtres, à l'être. Donc tout cela est, du moins dans le temps que j'y pense. Assurément, quand je pense à un cercle, à un nombre, à Têtre ou à l'infini, à tel être fini, j'aperçois des réalités ; car si le cercle que j'aperçois n'était rien, en y pensant je ne penserais à rien. Or, le cercle auqdetje ponse a des propriétés que n'a pas telle autre figure. Donc ce cercle existe dans le temps que j'y pense, puisque le néant n'a point cle propriétés, et qu'un néant ne peut être différent d'un autre néant.
AttiSTE. — Quoi, Théodore! tout ce à quoi vous pensez existe? Est-ce que votre esprit donne l'être à ce cabinet, à ce bureau, à ces chaises, parce que vous y pensez?
Théodore. — Doucement. Je vous dis que tout ce à quoi je pense est, ou, si vous voiriez, existe. Le cabinet, le bureau, les chaises que je vois, tout cela est, du moins dans le temps que je le vois. Mais vous confondez ce que je vois avec un meuble que je ne vois point. Il y a plus de diflerence entre le bureau que je vois et celui que vous croyez voir, qu'il n'y en a entre votre esprit et votre corps.
Ariste. — Je vous ei^tends en partie, Théodore, et j'ai honte de vous avoir interrompu. Je suis convaincu que tout ce que nous voyons, ou tout ce à quoi nous pensons, contient quelque réalité. Vous ne parlez pas des objets, mais de leurs idées. Oui, sans doute, les idées que nous avons des objets existent dans le temps qu'elles sont présentes à notre esprit. Mais je croyais que vous parliez des objets mêmes.